Tout le monde souhaiterait passer le cap des 80 ans comme lui. Sa silhouette irréprochable et sa capacité d’indignation intacte structurent fidèlement le personnage. Mais l’écologiste de Montreux n’échappe pas pour autant aux lois de cette nature dont il est l’avocat depuis plus de quatre décennies. Les quatre jours passés en sa compagnie au cœur d’un des derniers paradis naturels européens, la région du lac de Saimaa, au sud-est de la Finlande, ont permis de mesurer – même si notre interprétation le fâchera – que le Weber des années 2010 se reconvertit à son insu en sage, en philosophe.
Une oreille rendue sourde par un choc auditif, qui le faisait visiblement souffrir, et une fougue intermittente tout au long du voyage laissaient entrevoir des limites encore inédites chez lui. C’est un Weber au moins aussi méditatif que communicateur qui naviguait sur ces eaux pures bordées de bouleaux et de sapins. Et parfois, au détour d’une conversation sur une ancienne campagne, une pointe de mélancolie: «Vous savez, c’est triste, tous ces gens qui m’ont soutenu, qui m’ont accompagné, qui m’ont alerté… et qui sont morts! Je pourrais dresser une très longue liste avec ces chers disparus.» La rançon la plus amère de l’écoulement du temps, celle des compagnons de route moins endurants et qui tirent leur révérence plus tôt, ne l’a pas épargné. Cette campagne pour l’écosystème finlandais et pour ses derniers 260 phoques d’eau douce sera-t-elle la dernière opération internationale à laquelle il prêtera physiquement son aura? Pour ce combattant de première ligne, pas question de déserter les tranchées.
La planète a besoin de lui, et réciproquement. Weber ne veut pas entendre parler de retraite, ni de demi-retraite, ni même d’un banal allégement de son emploi du temps. «Je veux lutter pour la nature jusqu’à mon dernier souffle. Ce choc auditif, cette oreille en panne, ça arrive aussi à des adolescents. Ce n’est rien. Ça va passer», nous assurera-t-il quelques jours plus tard, requinqué par la quiétude retrouvée de son domicile montreusien.
ADEPTE DE L’ÉCOLOGIE DES TRIPES
C’est vrai qu’il laisserait un vide aussi béant qu’une forêt défrichée, Franz Weber, s’il désertait la grande scène de l’activisme vert. Sans lui, l’écologie pure et dure, celle des combats frontaux et échevelés contre les cliques de prédateurs et de leurs bulldozers, perdrait un de ses plus grands apôtres. Car l’avènement du développement durable et de son jargon scientifique congelé a remplacé les déclarations d’amour à la Création et les invectives rageuses contre les bousilleurs d’écosystèmes, qui sont sa marque de fabrique. Or, les écobilans, les agendas 21, les compensations CO2, toute cette quincaillerie écolotechnocratique, Franz Weber s’en fout.
Ses engagements sans concession sont incompatibles avec ces pondérations assistées par ordinateur qui visent, en s’en satisfaisant, les moindres dégâts, les sauvegardes temporaires, les demi-succès. Cette toute nouvelle campagne de Finlande, il veut que ses contacts sur place la remportent sans rien lâcher et pour l’éternité. «Il faut que la population de cette région comprenne qu’elle est détentrice d’un des derniers grands joyaux naturels d’Europe.
«Ma force, c’est ma sincérité totale.
C’est aussi le refus du compromis autour d’une table devant un verre.
Pas question de compromis quand il faut sauver des merveilles! Il faut
foncer! Mon genre c’est l’attaque, c’est la gueulade!»
Franz Weber
Même Dieu lui-même doit être ému par cette beauté! (Et, là, il s’échauffe.) Il faut sanctuariser la plus grande partie de ce territoire pour le garder INTACT, comme au premier jour! INTACT!»
La Fondation Franz Weber achètera donc une des 13 000 îles du lac Saimaa pour inciter d’autres à faire pareil et couper ainsi le sol constructible sous les pieds des investisseurs locaux et des riches voisins Russes qui se mettent à y bâtir par centaines leurs palais de parvenus.
PHOQUES MAUDITS
Espèce indicatrice de l’état de santé en sursis de cet immense écosystème lacustre et forestier, le phoque annelé, une des très rares sous-espèces de phoques d’eau douce, conservera ainsi une chance de survie déjà compromise. Mal barré en effet pour cause de consanguinité, avec sa population réduite à 260 individus, souffrant du réchauffement climatique aux effets spectaculaires sous ces latitudes et perdant chaque année plusieurs rejetons dans les filets des pêcheurs amateurs, cet animal farouche (on n’aura vu, durant ce voyage, qu’une seule tête dépasser subrepticement de l’eau à 100 mètres du bateau) est l’emblème malgré lui d’un combat qui ne fait que commencer.
Du bébé phoque canadien des années 70 à ce phoque finlandais piégé et isolé des eaux salées il y a huit mille ans par le retrait des glaciers, la boucle ne se boucle-t-elle pas idéalement pour Franz Weber? La parution, ces six derniers mois, de deux livres, un recueil de contes et un véritable petit manuel – absolument épatant – de sa philosophie de la nature n’annonce-t-elle pas une reconversion elle aussi philosophique? Le temps n’est-il pas venu de passer la main totalement et officiellement à sa fille Vera? «Ma fille s’implique toujours plus. Mais elle a besoin de moi. Je peux très bien écrire des livres tout en continuant à me battre. Il reste tellement choses à sauver. Il y a du travail pour plusieurs vies…»
D’UN PHOQUE À L’AUTRE
Notre époque impatiente a la mémoire courte. On ne mesure pas à sa juste valeur la liste de sites naturels et patrimoniaux (des forêts alluviales du Danube au vignoble de Lavaux, des ruines antiques de Delphes à la cité médiévale des Baux-de-Provence) que les actions de Franz Weber ont permis de sauver d’une irrémédiable altération. Tout a commencé en 1965, quand il découvre que le village de Surlej, en Engadine, où Nietzsche avait eu l’intuition de l’éternel retour et écrivit son Zarathoustra, est défiguré par un parking. Le sang de Weber ne fait qu’un tour face au massacre du paysage. Mais la campagne qui a donné sa célébrité mondiale au Bâlois, c’est celle des bébés phoques du Canada, surtout dès 1977, quand Brigitte Bardot l’accompagne sur la banquise. «J’avais abandonné définitivement le journalisme en 1974 et créé ma fondation l’année suivante pour me consacrer exclusivement à mes actions en faveur de l’environnement, se souvient-il. En effet, le soutien et la présence de Brigitte Bardot dans cette campagne au Canada ont fait une publicité énorme à mes actions et permis de leur donner une dimension supérieure.» Les phoques arctiques ont porté chance à Franz Weber, qui le leur rend bien. Puisse cette collaboration entre espèces se révéler aussi fructueuse avec les pinnipèdes de Finlande.