On croyait tout savoir sur Gainsbourg. On pensait avoir tout lu, tout entendu, tout exhumé de sa vie et de son œuvre. Mais voilà, près de vingt ans après sa disparition, une femme sort aujourd’hui de l’ombre pour raconter son incroyable histoire: dès l’âge de 16 ans, encore lycéenne, Constance Meyer a été la maîtresse de l’homme à la tête de chou, jusqu’à sa mort en mars 1991. Elle vient d’écrire un livre, La jeune fille et Gainsbourg, à paraître cette semaine, qui agite déjà le Tout-Paris. Pas de révélations graveleuses, juste un récit tout en tendresse, en pudeur et en élégance.
Plus de quarante années les séparaient, mais Constance n’y a jamais attaché aucune importance – «Serge n’a pas d’âge, l’amour n’a pas d’âge, se défend-elle, et moi, j’étais hypermature pour mon âge, qu’on ne vienne pas m’embêter avec ça, la majorité sexuelle en France est à 15 ans.» Gainsbourg fut son premier grand amour, une histoire «exceptionnelle» dont elle avoue du bout des lèvres ne s’être jamais complètement remise: «Depuis, je n’ai jamais cessé de rechercher un tel homme, d’essayer de retrouver la même intensité d’émotions, avoue-t-elle. Je n’aime d’ailleurs pas ce terme de maîtresse, martèle-t-elle, assise dans un petit restaurant parisien près de la porte de Gentilly. Disons plutôt que j’étais sa copine ou sa petite amie.» En résumé, sa «pisseuse», comme aurait dit le grand Serge? Elle rigole, mais fait un peu la moue. Gilles Verlant, le biographe incontournable, en est persuadé. Référence bien sûr à la chanson Five easy pisseuses qui pourrait bien signifier qu’à la fin de sa vie Gainsbourg a connu cinq adolescentes pour partager la solitude de ses dernières années et ses longues nuits sans sommeil, à son domicile du 5bis, rue de Verneuil, dans le VIIe arrondissement. «J’aime à croire que j’ai été la seule, sourit Constance, et la dernière aussi. C’est en tout cas ce qu’il m’avait dit, et je le crois.»
«Depuis, je n’ai jamais cessé de rechercher un tel homme...»
Constance Meyer
Peu de gens étaient au courant de cette liaison, «un conte de fées qui se termine en histoire d’amour», comme elle aime à la répéter: le producteur de Gainsbourg bien sûr, qui ne voyait pas tout cela d’un très bon œil, et Fulbert, son majordome. Mais aussi Charlotte, qui n’avait que quelques mois d’écart avec Constance, et qui surprend un matin son père au lit avec elle, dans une suite de l’hôtel Raphaël. A-t-elle lu le livre? «J’ai écrit à Charlotte pour lui annoncer sa sortie, elle m’a téléphoné et ça a été une conversation très sympathique, mais je n’en dirai pas plus», déclare-t-elle. Quant à Lulu, dernier enfant de l’artiste, 25 ans aujourd’hui, né de son union avec Bambou, «il est en âge de comprendre que son père a eu en même temps que sa mère un autre amour dans sa vie». Mais Constance reconnaît avoir longtemps hésité à publier, par égard pour «la famille de Serge». Comment ne pas tomber dans le scandaleux, dans l’indécent, dans le prétentieux? «Je crois finalement que Serge aimerait ce livre», glisse-t-elle, comme pour s’en convaincre.
«C’est une histoire qui a commencé par des mots, par une longue lettre glissée sous sa porte et qui se termine aujourd’hui par des mots avec ce livre. C’est finalement assez cohérent», résume Constance. Aujourd’hui, elle est une femme de 40 ans, ancienne étudiante en lettres à la Sorbonne, qui travaille comme chef de projets web dans une agence de pub, mère de deux enfants, un petit garçon de 10 ans et une fille un peu plus grande, 13 ans, à qui elle ne veut rien cacher de cette parcelle de sa vie intime. Mais elle ne donne aucun détail grivois dans son livre. «On ne parle pas de la sexualité d’un mort, tranche-t-elle définitivement, c’est suggéré, et c’est très bien comme ça.» Son récit est émaillé d’anecdotes qui réjouiront les fans et les amoureux de Gainsbourg, qu’elle accompagne notamment sur le plateau de Champs-Elysées lors de son célèbre face-à-face avec Whitney Houston, anonyme dans le public, ou sur le tournage de Charlotte for ever. Un homme qu’elle a côtoyé chaque semaine pendant près de cinq ans, et qu’elle a vu notamment écrire – privilège fort rare. En filigrane perce la grande solitude d’un artiste touchant, quasiment en permanence dans la dépression, spleens baudelairiens accentués toujours par l’alcool. «C’est vrai, il ne buvait jamais d’eau, glisse Constance, mais il n’était jamais ivre non plus.»
A propos, Constance at-elle vu le film Gainsbourg, vie héroïque? Elle y est allée, après beaucoup d’hésitations, comme 1,2 million de spectateurs: «Mais ce n’est pas du tout Serge, c’est une caricature, il n’est pas drôle dans ce film alors qu’il l’était en permanence dans la vie. Mais je suis rentrée dans le film, j’ai surtout aimé le personnage de Serge enfant, c’est mignon et touchant.» Sa chanson préférée de Gainsbourg? Dépression au-dessus du jardin, bien sûr.
«Finalement, il n’était pas comme les autres êtres humains», glissera encore Constance avant de nous quitter, heureuse, bien dans sa peau, mais tellement inquiète de tout ce qu’on pourra dire désormais. D’elle et de lui.
«La jeune fille et Gainsbourg», Editions de l’Archipel. Mise en vente le 6 octobre 2010.