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GASPARD PROUST
RÉVÉLATION
Couvé par Ruquier, comparé à Desproges, le Suisse Gaspard Proust est l’humoriste qui monte à Paris. Interview-découverte, alors que sort «L’amour dure trois ans», film de Frédéric Beigbeder, dont il joue le rôle principal.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 17.01.2012

«Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.» C’est du Camus; ce pourrait être du Proust. Pas Marcel, mais Gaspard. Gaspard Proust, né Púst le 1er octobre 1975 à Châteaud’ Œx de parents slovène et serbe, élevé à Alger, revenu en Suisse où le milieu bancaire le convainc qu’il est étranger à ce monde et à cette époque. Fou de littérature et de musique classique, il se rêve en écrivain ou en chef d’orchestre, pour «tout donner sur scène en tournant le dos au public». Il sera humoriste, dans le genre grinçant, amoral et décalé. A Paris, il se fait une réputation sur le dos de Sarkozy («enfin les Français ont élu un président qui leur ressemble: un beauf à gourmette au bras d’une pute à frange») et torpille les débats politiques en prouvant que tout le monde est de droite. «Vous en connaissez des gens de gauche qui ont fui à l’Est à la chute du mur?» Ce qui est sûr, c’est qu’un énergumène pareil, coiffé comme Chateaubriand, on n’en avait pas croisé depuis longtemps.

 

Il paraît que Guy Bedos a quitté votre spectacle?

Il paraît. On me l’a dit, je ne l’ai pas vu.

Il n’a pas aimé?

Je ne sais pas. Mon spectacle peut faire beaucoup de choses, mais il ne règle pas encore les problèmes de prostate. Guy Bedos est quand même quelqu’un de gauche, donc je l’imagine naturellement heureux du succès des autres. Je ne peux pas croire une seconde qu’un homme qui a été invité, qui a fait se lever toute une rangée en arrivant, parte au milieu d’un spectacle pour une raison autre que mécanique…

D’autres sont venus et sont restés.

En effet. Mais se lever avant la fin est parfois une forme d’adoubement. Il y a des gens qui viennent que l’on aimerait voir partir.

Lorsqu’on se présente comme un «anar de droite», ce doit être bizarre d’être devenu la coqueluche de la gauche bobo?

C’est une forme d’échec, il faut se l’avouer. Le consensus est toujours un peu suspect. Quelque part, c’est bien que des gens partent avant la fin.

Vous dites que la Suisse est votre patrie d’adoption. Que cela signifie-t-il pour vous?

Je suis un peu de partout et de nulle part. La Suisse est un pays où j’ai habité douze ans – autant qu’en Algérie. Ses montagnes me rappellent mon pays d’origine, la Slovénie. Et je m’y sens bien. Voilà.

Votre vie est un roman. Naître à Château d’Œx, ce n’est pas banal.

Oui, enfin il fallait bien que ça arrive quelque part. Mais mes parents sont partis très vite en Slovénie puis en Algérie.

La Slovénie, c’est la Suisse des Balkans?

Tout à fait. N’était la langue, on se croirait en Autriche. Pour le pire et le meilleur d’ailleurs, avec le complexe: on n’est pas tout à fait des Autrichiens mais on ne veut pas être des ex-Yougoslaves. Je me considère comme un Européen, issu d’un creuset austro-hongrois. Je parle ces langues-là, le français est arrivé plus tard, et j’ai une fascination pour la culture allemande.

La culture française, vous l’avez en fait absorbée à Alger. C’était comment, l’Algérie des années 90?

Pfff. Il faut lire Camus, toute l’Algérie est là. Evidemment, quand on y habite en tant qu’étranger, c’est un peu particulier parce qu’on reste entre expatriés. Au lycée français, il y avait beaucoup d’Africains, mais peu d’Algériens, avec qui les contacts étaient limités, surtout à l’époque de la politique de l’arabisation. Après, si on tombe dans le bucolique, en Algérie il y a tout en termes de paysages. C’est déjà une idée de l’Afrique, mais ce n’est pas encore l’Afrique. C’est la Méditerranée, mais ce n’est pas la Provence. Et puis, derrière les montagnes, c’est le désert, ce n’est pas rien non plus. Les gens ont quelque chose d’assez âpre, pas forcément sympathique à la base, mais qui du coup les rend assez attachants. C’est un pays très chargé, qui vous marque, qui vous prend. Lorsqu’on est enfant, on passe un peu à côté, mais en y repensant, on voit que ce n’était pas un passage anodin. Camus oui, vraiment, ça vous donne une idée.

Vous quittez l’Algérie dans les années 90, à la suite des attentats, pour le sud de la France puis, très rapidement, Lausanne où vous faites HEC.

Je n’étais pas très autonome à cet âge-là. La vie m’angoissait énormément. Je voulais faire sciences-po en France, mais comme je n’étais pas Français, les débouchés étaient minces. Alors j’ai fait HEC Lausanne. Ce sont des études que l’on fait par défaut, sans grand enthousiasme, parce qu’on sait qu’au bout il y aura un bon travail avec un bon salaire. Donc mes parents étaient contents et moi je n’avais pas de raison d’angoisser.

Pas de velléités artistiques?

Pour moi, un artiste c’était un type dans la rue avec son chien. Ce n’était pas possible de penser à ça. Je n’avais pas l’assurance d’imposer ça à ma famille. Et puis je n’avais pas ressenti la vocation comme une impérieuse nécessité. J’aimais lire, mais faire lettres pour devenir prof, non merci. Ecrivain était encore plus prétentieux. Alors j’ai fait HEC, en m’efforçant de ne pas trop lire, parce que je savais que plus je lisais et moins mes cours m’intéressaient.

Ensuite la banque, Credit Suisse Private Banking à Lausanne. Combien de temps?

Trois ans. Peinard, confortable. Amusant. Pas du tout transcendant: vous attendez le week-end, il fera beau, vous irez à Verbier. Si vous travaillez bien, vous aurez un bonus en fin d’année. Toute votre vie se dessine comme cela. Moi, ce qui m’a choqué à l’époque, c’est de voir mon supérieur, qui n’avait que deux ans de plus, calculer ses points retraite à 29 ans. J’ai trouvé ça inquiétant.

Pourquoi dites-vous «amusant»?

Les clients français qui défiscalisent leur fortune en Suisse amènent de la fantaisie. Comme ils sont très paranoïaques, ils se mettent en scène, se déguisent. Ce sont des artistes qui s’ignorent. Et puis, avec l’argent, vous touchez à l’intime des gens, au secret des familles. Dans un monde d’angoisse, l’argent est vu comme le seul remède.

 

«Que des spectateurs partent avant la fin est assez rassurant»
Gaspard Proust

 

Donc, vous prenez votre bonus et vous partez.

Enfin, disons que je sens venir le plan de licenciement et que je me dis: «Allons-y!»

Direction Chamonix où vous faites beaucoup d’alpinisme.

Je ne savais pas ce que je voulais faire, j’avais un peu d’argent de côté. Il me fallait vivre, prendre mon temps. J’écrivais déjà un peu. Moi, je suis très doué pour occuper mes journées à ne rien faire. Les périodes d’ennui et de chômage ne sont jamais un gros problème. J’ai fait de l’escalade, lu des livres, écouté de la musique. J’ai rattrapé le temps perdu.

Vous possédez véritablement 6000 disques de musique classique?

Oui. Aujourd’hui, je ne peux plus rien acheter, tout ce qui est beau et disponible en musique classique, je l’ai.

La tentation artistique vient quand et comment?

Elle vient par l’écriture et le manque de courage. J’ai constaté que ce que j’écrivais prenait une tournure comique, mais je n’étais pas très sûr de ce que ça valait; il me fallait monter sur scène pour le tester. Le déclic est venu lors d’un cours de théâtre à Lausanne: tout d’un coup, je me suis mis à parler pendant quinze minutes. Et je me suis dit: «Il y a quand même autre chose qui existe…» J’ai fait mes premières scènes au Caveau de l’Hôtel-de-Ville, à Lausanne, et à l’Echandole, à Yverdon.

Recrosio, Barbezat, Naftule, vous les connaissez?

J’ai croisé Frédéric Recrosio à Paris. J’y suis monté assez vite parce que, quitte à partir de zéro, autant le faire directement là-bas. Ici, je ne savais pas trop où aller. Je n’ai jamais été un démarcheur. Je me disais que si c’était bon, les gens viendraient d’eux-mêmes, que s’il fallait les convaincre, c’était que ce n’était pas très bon.

Il y a pourtant le savoir-faire et le faire savoir…

J’ai toujours été très naïf à ce sujet. Par exemple, ma rencontre avec Laurent Ruquier. Je gagne un festival à Paris. Il m’appelle, sans me connaître. Je passe dans son émission. Je me dis que j’aimerais travailler avec quelqu’un comme lui, mais je ne lui dis pas. L’idée de lui laisser un DVD m’effleure, je commence à lui écrire une lettre que je ne finis pas en me disant que si ça doit se faire, ça se fera. Un an plus tard, par hasard, il me voit au Caveau de la République. Et là, ça démarre.

Vous n’avez jamais galéré, finalement.

Ah si. A Paris, j’ai eu très vite un peu de succès avec un sketch sur Sarkozy qui m’a valu mes premiers cachets, mais j’ai habité deux ans dans un 13 mètres carrés, avec ça d’air (ndlr: il écarte son pouce et son index de huit bons centimètres) sous la porte. J’avais les sinus explosés! Quand j’ai signé avec Ruquier, c’était à la condition qu’il se porte garant pour me trouver un autre appartement. Sinon, je retournais à la banque. J’aimais bien ce que je faisais, mais pas au point de m’esquinter la santé.

Vous voilà au cinéma. Une nouvelle carrière?

Je ne sais pas. On me l’a proposé, j’ai accepté. Je me vois d’abord évoluer sur scène. Il y a encore beaucoup de choses que je n’ose pas lâcher, parce que je n’ai pas la confiance. Des choses plus poétiques. C’est très facile de parler sur scène de choses que l’on n’aime pas. On se dévoile beaucoup plus quand on parle de choses qui nous touchent.



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Tags: Gaspard Proust, «L’amour dure trois ans», Frédéric Beigbeder Aller en haut de page Haut de page

 

Bande annonce "L'amour dure trois ans"

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