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ÉLECTIONS GENEVOISES
LE TRIOMPHE DES MÉCONTENTS
Hostile aux frontaliers, dénonçant sans relâche l’insécurité et la pénurie de logements, le Mouvement citoyens genevois a remporté les municipales. Rencontre avec ses élus.

Par Muriel Jarp, Laurent Favre - Mis en ligne le 23.03.2011

PHOTOS DIDIER MARTENET ET FLORIAN CELLA

A Genève, les grognons ont gagné. Les «grandes gueules», comme ils se nomment euxmêmes avec un certain plaisir. Car le Mouvement citoyens genevois (MCG) est un mouvement de mécontents. Ils sont inquiets pour Genève, exaspérés par les frontaliers qui «piquent les jobs» des Genevois, affolés par l’insécurité, ou encore désespérés face à la pénurie de logements. Des préoccupations qui tiennent bien souvent lieu de programme politique. Avec succès. En misant sur les problèmes de tous les jours des Genevois, le MCG est entré en force, il y a dix jours, dans les législatifs du canton. Seize communes sur 19 doivent désormais compter avec ce parti «ni de gauche ni de droite». Qui se réjouit de faire l’arbitre dans les parlements communaux. Et qui sème déjà la zizanie à Genève, en témoignent les étranges jeux d’alliances et autres marchandages de la semaine dernière pour la course aux exécutifs.

Des slogans qui plaisent. Des affiches-chocs. Et un leader omniprésent en la personne d’Eric Stauffer. Mais qui sont les autres? Qui sont ceux qui vont siéger au Parlement de la Ville de Genève? Nous sommes allés à la rencontre de ces élus. Onze sur quatre-vingts. Qui se réjouissent d’avoir mis fin à la suprématie de la gauche. Des profils très hétéroclites, «hétérogènes», admet-on. «Effectivement, ce sera peut-être rock’n’roll», glisse l’un d’eux, analysant les origines politiques de ses collègues: anciens libéraux, UDC, verts ou socialistes. «Au moins, on recycle», ironise un autre. Car il faudra se mettre d’accord. Sur les dix interviewés (Jean-François Caruso était à l’étranger), on entend de tout. Sur le fond, les contradictions vont bon train. Contre Schengen. Pas opposé aux bilatérales. Pour la caisse unique. Contre la LAMal. Allergique à l’UDC. Mais pas contre certaines de ses idées. Alors on verra. Comment ces «bleus», ces «grandes gueules genevoises», ces anciennes têtes d’autres partis arriveront à prouver l’efficacité, la pertinence et, surtout, parviendront à mettre en œuvre leur programme? Certains l’avouent: proposer des slogans, c’est facile, mais il s’agit désormais de les réaliser. M. J.

 



 
«LA PREMIÈRE SÉCURITÉ, C’EST L’EMPLOI»
Carlos Medeiros, 45 ans, patron de PME, marié, deux enfants, Frontenex

Carlos Medeiros est arrivé à Genève en 1987 et ne s’en est jamais remis. L’accueil est rude (radio des poumons en file indienne derrière la gare), mais le jeune Portugais découvre des valeurs, une société responsable où le fonctionnaire des postes ne se comporte pas en petit dictateur, où le patronat joue le jeu de la formation, où celui qui veut bosser a sa chance. C’est ce Genève de cocagne qu’il rêve de faire renaître aujourd’hui. Comment? «En redonnant la priorité de l’emploi aux résidents genevois.» Un peu court, non? Dans sa boîte, des jeunes vendent des abonnements téléphoniques. Moyenne d’âge: 24 ans. Taux de frontaliers: 0%. «J’aurais pu engager une Bordelaise surdiplômée parlant quatre langues. Pour le même prix, j’ai donné sa chance à une fille d’ici. Elle n’avait pas vraiment de qualification, vivait chez ses parents. Aujourd’hui, elle a un salaire, un appart et peut démarrer dans la vie…» Candidat sans alliance à la mairie le 17 avril, il dit aller «au casse-pipe» mais assumera s’il est élu. «Gérer, il y a des hauts fonctionnaires pour ça. Un élu doit donner une orientation politique.» Zéro complexe. «Je n’ai pas de diplôme, je ne rêve pas d’être conseiller fédéral depuis que j’ai 6 ans, j’ai juste l’expérience de la vie.» Et la tchatche, surtout s’il se lâche avec son pote Stauffer. «Eric est le parrain de mon fils. Je l’appelle Chávez.» Ça dérape parfois, mais «on sait pertinemment qu’il faut dire une connerie de temps en temps pour qu’on parle de nous». Redevenu sérieux, il constate: «On crée tellement d’espoir, des fois ça fait peur…» L. Fe

 



 
«ON VA SORTIR DES CHOSES QUI VONT FAIRE MAL»
Mireille Luiset, 57 ans, écrivain-conseil, cherche un logement

Mireille Luiset s’enflamme. «A Genève, tout le monde se sent mal. Expliquez-moi pourquoi les enfants de clandestins sont favorisés par rapport aux enfants de résidents ou d’immigrés légalement en Suisse?» Elle enchaîne sur la politique des logements. Elle-même en cherche un, ce qui explique pourquoi nous la photographions chez Carlos Medeiros. Puis parle de Taiwan, d’où elle a importé des gadgets: «Même dans les campagnes reculées, les jeunes ont des VTT modernes. Ici, on n’a pas ça.» Ou de Singapour, son modèle: «Traversez la ville: les gens y vivent bien! Il n’y a pas de miséreux.» Elle a quitté l’UDC où elle était depuis 2009. Ce parti, c’est comme le Servette, «pas d’esprit d’équipe, que des stars». Au MCG, elle assure trouver un dialogue, de la franchise, un vrai programme. «Aux premières séances du Municipal, on va sortir deux trois choses qui vont faire mal», dit-elle, allumant une énième cigarette. Et, pour faire passer ses idées plus loin, la Genevoise «huitième génération» compte aussi sur l’UDC. Son cousin est député au Grand Conseil. M. J.

 



 
«C’EST DÉCEVANT QU’ON NOUS COLLE UNE ÉTIQUETTE FASCISANTE»
Claude Jeanneret, 67 ans, économiste, divorcé, trois enfants, Vieille-Ville

Il a travaillé en France, ne connaissait pas Stauffer «avant» et n’est venu à la politique qu’à la soixantaine. Le MCG, c’est «une affaire de séduction» qui a conduit Claude Jeanneret jusqu’au Grand Conseil. «Je me suis mis sur la liste pour faire le quinzième, j’ai été élu.» Et ça lui plaît, même s’il juge «décevant que l’on nous colle encore une étiquette fascisante. Il faut toujours en faire plus pour convaincre, même quand le projet est bon.» Pragmatique mais non dénué de réflexion lorsqu’il tire sur son cigare, il avoue que les années qui viennent seront cruciales. «Passer de 20 élus à 72 nécessite une forte coordination. Certains ont plus d’ambition que d’autres. Mais le parti tiendra si chacun reste fidèle à l’idée de départ: être actif pour le citoyen. Dans quatre ans, on pourra faire un bon bilan.» Le sien s’esquisse déjà. «Toute ma vie, j’ai été un «y a qu’à». Quand on fait de la politique, on apprend que les choses changent lentement. C’est une expérience que je souhaite à chacun.» L. Fe

 



 
«JE NE SUIS PAS TRÈS SOURIANT, C’EST MON STYLE»
Pascal Spuhler, 48 ans, indépendant, marié, deux enfants, Pâquis.

Le costaud à la mine sévère entourant Eric Stauffer en une de La Tribune de Genève lundi passé, c’était lui. Ses copains ont dénoncé une manipulation visant à caricaturer le MCG en parti de gros bras; lui s’en fiche. «Je ne suis pas très souriant, c’est mon style. Et puis il fallait protéger Eric qui venait de se faire opérer, mon passé de pro de la sécurité a ressurgi.» Marié à une Ukrainienne, parlant sept langues, Pascal Spuhler est parfaitement à l’aise dans le quartier très cosmopolite des Pâquis, son quartier. Ici, il connaît tout le monde, des commerçants aux belles de jour en passant par les dealers. «Ils ne se cachent même plus», soupire-t-il. Longtemps membre du parti radical, il a renoué avec la politique au MCG. Député, il préfère le travail en commissions aux grandes envolées en plénière. «Moi, je suis un îlotier de la politique. Aujourd’hui, la gauche et la droite sont enfermées dans un déni de réalité. Nous, nous renouons le contact avec le citoyen et ses problèmes.» L. Fe

 



 
«JUSQU’À PRÉSENT, ENTRE NOUS, ÇA FONCTIONNE»
Daniel Sormanni, 60 ans, inspecteur à la police du feu, Cité Vieusseux

«Mon premier métier était mécanicien auto. Mon père était syndiqué, on m’a syndiqué à 17 ans, voilà!» Daniel Sormanni est entré au PS en 1975. Il y est resté trente-six ans. «Mais il a perdu sa base. Il n’y a plus d’ouvriers, pas même de travailleurs.» A peine sa carte du PS rendue, le MCG le contacte. Il accepte, après réflexion. Lucide, l’homme simple et posé le sait: «On ne doit pas décevoir nos électeurs. Se faire élire, c’est une chose, mais la réalisation, c’en est une autre. Soit on y arrive ensemble, soit on implose.» Là, il se réjouit à l’idée que le MCG sera «l’arbitre» au Municipal. Il parle des salaires qui stagnent. Du travail qui se fait rare. Des PME à soutenir. Et il faut aussi construire, déclasser les terres agricoles et «arrêter de dire qu’il faut garder les choux du coin». Même si les choux sont importants, rajoute-t-il. Quant aux frontaliers, ce n’est pas son «combat favori». «Ce n’est pas mécanique. C’est trop facile de dire que si on enlève des frontaliers cela fera de la place pour les 25 000 chômeurs. Mais là aussi il faut veiller. Et donner la priorité des emplois municipaux aux résidents.» M. J.

 



 
«L’HUMANITÉ VA DROIT DANS LE MUR»
Denis Menoud, 58 ans, au chômage, Montbrillant

En 1987, L’Hebdo le décrivait comme un «long maigre au pantalon bouffant». Long et maigre, il l’est toujours. Mais il porte un joli pantalon et une chemise bleu et blanc. Denis Menoud n’est pas inconnu en politique. Il fut député et conseiller municipal, sous la bannière des verts. Pourquoi ce revirement? «Les autres partis ont changé, moi pas.» Selon lui, les verts se contentent de vouloir fermer 200 rues à Genève. «C’est juste bon à emmerder les commerçants.» «Empêcheur de tourner en rond», «provocateur», «enfant terrible du Grand Conseil», voilà comment il est décrit à l’époque. Il a même reçu le poing de David Hiler dans la figure. Et aujourd’hui? L’homme de 58 ans sourit. «Je ne suis pas adepte des discours lénifiants, c’est vrai.» Au chômage lui-même, il craint pour l’avenir de Genève. «Elle devient une mégalopole internationale réservée à la classe bourgeoise. Avec l’appui des autorités.» Et pour celui du monde: «L’humanité va droit dans le mur.» Il ne cache pas son mépris du libéralisme, de l’opacité des forfaits fiscaux, des multinationales qui envahissent la ville. «Genève est un confetti qui ne peut plus s’étendre. Il ne faut pas déclasser les zones agricoles, mais restreindre la croissance.» Pour lui, si le MCG est détesté par les autres partis, ce n’est pas par hasard. «Et moi, je n’ai pas peur d’être détesté.» Alors il veut se battre, c’est son devoir. «On verra si ce parti me convient. Je suis un pragmatique. Si cela ne va pas, je m’en irai, c’est tout.» M. J.

 



 
«AU MCG, JE NE RESSENS PAS D’ARROGANCE»
Danièle Magnin, 58 ans, avocate, divorcée, deux enfants, Champel

Elle vit et travaille avec ses deux grands fils et ses trois chiens dans un magnifique dix-pièces dont elle pourrait être expulsée bientôt. «Mon nouveau propriétaire m’a proposé de le racheter pour 4,7 millions…» L’avocate a pris un avocat. On peut donc habiter les beaux quartiers et partager les problèmes de logement de la classe moyenne. Libérale depuis toujours, «mais un libéralisme humaniste», Danièle Magnin a rejoint le MCG en novembre 2010, quittant des libéraux devenus «trop droite dure». Elle souhaiterait plus de caméras de surveillance dans les rues, des cours de civisme et des notes de comportement à l’école, des constructions plus hautes, une vraie liberté de choix de transport et la priorité aux 7% de Genevois au chômage. «Etre frontalier, c’est désormais «être en mesure de rentrer chez soi le week-end». Avec les vols low-cost, cela va de Naples à Newcastle!» Certains de ses amis ont tiqué de la savoir au MCG, d’autres l’ont félicitée. Elle ne regrette rien. «La gifle reçue par les libéraux prouve que j’ai eu raison.» L. Fe

 



 
«C’EST L’UDC QUI A CHANGÉ, PAS MOI»
Soli Pardo, 56 ans, avocat, divorcé, deux enfants, Florissant

On débarque avec cette phrase d’un élu MCG en tête: «On ne dit pas «les frontaliers dehors», on dit «les frontaliers assez». Et «racaille», ce n’est pas nous.» Non, c’était l’UDC genevoise, alors présidée par… Soli Pardo. Cela lui avait valu un cactus de L’illustré. Le cactus va bien, Soli Pardo aussi. «Racaille» est une expression utilisée par Calvin pour désigner les jésuites. Moi, je ne visais pas les honnêtes frontaliers, seulement les délinquants, mais personne n’a voulu comprendre…» Le voici au MCG, un parti de droite donc? «Le premier slogan de l’UDC Genève était: «Cessez de vous taire.» Cela colle bien au MCG, alors que les élus UDC se sont tus et ont singé les députés de l’Entente, au service des milieux patronaux.» Ni droite ni gauche mais, s’il est élu, il lui faudra bien faire des compromis. «On est libres d’aller dans un sens ou dans l’autre en fonction du projet. Contrairement aux partis du centre, qui cherchent le consensus mou, nous ne visons pas la moyenne plate.» L. Fe

 



 
«MAINTENANT, IL EST TEMPS DE CHANGER»
Antoine Salamin, 50 ans, enseignant, Charmilles

Il est «moins rebelle» qu’à 18 ans. Mais il a besoin d’un «nouveau challenge». «Au MCG, j’ai trouvé chaussure à mon pied.» Il le sait, il est «un bleu», cela fait trois mois qu’il a rejoint le parti. Il rit, semble presque gêné d’avoir été élu en neuvième position alors qu’il était vingtième de la liste: «Je ne sais pas qui a voté pour moi, je n’ai pas un cercle d’amis énorme.» Il aimerait mettre en pratique ses valeurs: «sérieux», avec «des idées» et «bon en communication». L’homme est sobre. En témoigne son appartement. Pas de tableaux, juste deux photos de ses grands-parents maternels sur la crédence. Sa mère de 80 ans habite le même immeuble. Elle est sa seule famille, qu’il «chérit». Lui aussi s’intéresse à l’insécurité, au logement, au dumping salarial. Et à la mendicité. «C’est illégal. Ce sont des malheureux, je n’ai rien contre eux, mais il y a des lois.» Il aimerait aller se renseigner à Zurich, où il s’est rendu il y a peu. «Il n’y avait pas un mendiant.» Il espère que les propositions du MCG ne seront pas «boycottées comme au Grand Conseil». «Le MCG, il faudra bien finir par l’accepter.» M. J.

 



 
«C’EST L’INCONNU. J’AI TOUT À APPRENDRE»
Jean-Philippe Haas, 48 ans, imprésario, Eaux-Vives

Pas besoin de demander, il en parle spontanément: son père fut l’un des fondateurs de Vigilance. Un parti que Jean-Philippe Haas taxe luimême d’«extrémiste». «Je ne partage pas ces idées, mais ça m’a très tôt sensibilisé à la politique.» Comme d’autres, il est déçu par les partis traditionnels, qui «ne sont plus dans la rue». Lui est toujours dehors. A récolter des signatures dans son quartier pour une rue fermée. A déposer des flyers sur les pare-brise à 5 heures du matin pour son parti. «J’aimerais bien voir les libéraux en faire autant!» Populaire, il l’est aussi dans son langage: «Que les autres nous laissent commencer et se basent par rapport à qu’est-ce qu’on va faire.» Il l’assure, il connaît les galères du Genevois moyen. Le logement? Il lui a fallu plus d’un an pour trouver son appartement. L’insécurité? Il déboutonne sa chemise et montre la cicatrice d’un coup de couteau reçu dans les rues basses, gratuitement. Il demande s’il peut augmenter le son de la télé. Regarde non sans satisfaction l’émission politique de la chaîne locale: «Voyez ce qui se passe au PDC. Pathétique.» M. J.

En misant sur les problèmes de tous les jours des Genevois, le MCG débarque en force dans les communes

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Tags: Genève, MCG, Mouvement citoyens genevois, municipales 2011, Eric Stauffer Aller en haut de page Haut de page

 

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