La nuit tombe à Genève. Des voix viennent troubler le calme du parc des Bastions en ce jeudi soir d’octobre. Assis par terre en cercle sous une grande bâche improvisée avec des objets de récup, une trentaine d’individus s’indignent. L’un d’eux tient dans ses mains un bâton, symbole d’un droit à la parole. Il dénonce le capitalisme et confie son souci de voir les banques prendre le contrôle de sa vie. Par respect pour ce qu’il vient de partager, tous agitent leurs mains, une façon d’applaudir en silence, un code adopté par les centaines de milliers de personnes qui, aux quatre coins du monde, du Chili à l’Australie en passant par Wall Street ou Francfort, s’inscrivent en rupture d’un système qu’elles jugent inhumain.
A Genève, le bâton passe de main en main. La minceur des tapis posés à même le sol et l’humidité rendent la position assise inconfortable. L’obscurité se fait plus grande. La lampe à pétrole ne suffit plus à éclairer les visages. Dans la pénombre, les langues se délient, les échanges d’idées sont plus intenses. Tous sont porteurs du même combat, mais le camp provisoire des Bastions rassemble une grande variété de parcours de vie. De jeunes étudiants aux idées utopistes côtoient un SDF paumé avec sa guitare et son chien, un employé modèle en pleine crise de la quarantaine, une jeune mère révoltée par les techniques d’accouchement en Suisse et une poignée de désœuvrés. Leur assemblée durera jusque tard dans la nuit. Peu importe le froid. On dit que l’espoir fait vivre. Même si ça n’est pas encore le grand soir, celui d’un monde nouveau leur réchauffe au moins le cœur.
SORTIR DU MOULE
Depuis deux semaines, les indignés genevois veulent «résister pour mieux créer». Telle est la devise du mouvement issu du livre de Stéphane Hessel Indignez-vous. Un mouvement mondial qui a pris son envol le samedi 15 octobre, suite à l’appel des indignés espagnols de protester ensemble à travers le monde. Un des campeurs, Alexandre Rochat, 39 ans, a manifesté avec son cousin ce jour-là sur la place des Nations. Depuis longtemps, il a pris conscience de son sentiment d’indignation, même s’il n’aime pas ce terme: «Le mal-être de la société est plus profond que les crises financières. Elles sont un premier prétexte pour s’indigner, pour réagir. Dans le mouvement, on recherche tout d’abord un retour aux valeurs humaines.» Ambulancier à Lausanne, Alexandre perçoit par son travail la misère et la solitude des gens. Cela a renforcé ses convictions. Le sentiment d’être piégé dans une vie banale a eu un impact jusque dans sa vie privée: «Avec ma femme, on s’est séparés lorsqu’on s’est aperçus qu’on essayait de rentrer dans le moule, comme tout le monde.»
Thierry, 35 ans et exbanquier, a aussi décidé de se défaire de ce moule. Il s’indigne depuis plus de onze ans. Depuis le jour où il a décidé de tout plaquer et de ne plus «se faire complice des inégalités du système». «La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est quand j’ai lu le dossier d’un jeune de 29 ans. Il gagnait 50 millions de revenus annuels pour être l’héritier d’une grande entreprise qui venait de licencier plusieurs centaines de personnes.» La colère est montée, il a participé au G8 à Evian, où il a pris conscience que la violence ne résolvait rien. Il s’est alors consacré au reiki, une médecine de soins japonaise fondée sur les énergies. Il a installé un espace bien-être dans le camp pour en faire profiter les autres.
Si la présence de certains dans le camp est délibérée, d’autres n’ont pas eu le choix. Pour Chaieb Wisem, 18 ans, le camp des indignés est un refuge. «Ma mère m’a mis à la rue, je n’ai nulle part où aller. J’ai un CFC, mais pas d’emploi. Heureusement, je commence un semestre de motivation le 1er novembre. Je m’accroche à ça. J’essaie de rester propre sur moi», raconte-t-il.
«Pour changer le monde, il faut commencer par changer soi-même, c’est ce qu’on apprend ici»
Eugénie, 26 ans
POURQUOI S’INDIGNER EN SUISSE
Il arrive que des curieux entrent dans le camp, prennent des photos ou demandent un café pour se réchauffer. D’autres passants lisent les affichettes: «Si le monde avait été une banque, vous l’auriez déjà sauvé». Mines impassibles ou critiques. L’incompréhension est bien là. C’est le cas de Dorice, 80 ans, une habituée du parc, qui a travaillé dans des banques privées: «Pourquoi vouloir changer les choses? Il n’y a pas de quoi s’indigner en Suisse. On ne va pas cracher dans la soupe…» Des propos qui n’atteignent pas les indignés suisses dont la vocation est de participer au mouvement mondial. Cet engagement passe, à leurs yeux, par un travail sur soi-même et un investissement dans l’organisation du camp. «Il faut commencer par changer soi-même si l’on veut changer le monde. C’est ce qu’on apprend ici tous les jours», explique Eugénie, 26 ans, instructrice de plongée. Mais la route qui mène à un monde meilleur est encore longue… L’heure du dîner approche, elle s’attelle à la cuisine: couper les aubergines, rendre la table de travail propre et faire de la vaisselle. «L’idée est que chacun lave lui-même ses couverts. Tout est autogéré, ici.» Pourtant, une fois de plus, faire la plonge, c’est elle, seule, qui s’y colle.
À CHACUN SA TÂCHE
Dans le camp, c’est la règle numéro un: pas de leader ni de hiérarchie. Chacun contribue à la vie quotidienne selon ses propres compétences. Pour les plus courageux, il y a les rondes à faire la nuit. Car les vols, la journée comme le soir, sont un problème de plus à gérer. Il faut parfois savoir jouer au flic même lorsqu’on est indigné. Des indignés qui, soit dit en passant, mettent l’argent récolté depuis le début à l’abri sur un compte bancaire et utilisent deux panneaux solaires prêtés par une association pour alimenter leur iPhone, radio ou PC. N’est-ce pas paradoxal de s’équiper des dernières technologies et de s’indigner contre le système? «On est réalistes, ce n’est pas en se coupant des ressources qu’on va faire changer le monde. L’important, c’est la manière de les utiliser», précise Arkan Akin, étudiant en relations internationales de 23 ans. Et d’ajouter: «A Genève, on est au centre de tout, on a une carte à jouer. En Suisse, il y a une concentration d’entreprises parmi les plus influentes du monde. On est proches des ONG et des organisations internationales aussi.»
Le discours est riche de bonnes paroles, mais faible en actes. Les indignés n’ont pas trouvé de consensus pour s’engager concrètement. L’hiver approche, et avec lui viendra la course de l’Escalade qui prend ses quartiers aux Bastions. Un événement sportif aura-t-il raison de ce petit coin de révolte? Le lendemain des indignés suisses ne semble pas si limpide et lumineux mais il est peut-être toujours bon de croire, face à la devise du Mur des Réformateurs, qu’«après les ténèbres vient la lumière».
ENTRE GRANDS IDÉAUX ET TÂCHES MÉNAGÈRES
Au-delà des grandes revendications et des discussions qui se prolongent tard dans la nuit, le quotidien des indignés de Genève est surtout composé des petites tâches essentielles à la vie du camp: laver la vaisselle, trier les déchets, garder les toilettes propres, ramasser les mégots, trouver de quoi manger, bricoler, chercher des planches… Une organisation autogérée où il n’y a ni hiérarchie ni chef. Chacun y met du sien. Celui qui ne participe pas n’est pas le bienvenu.
La trentaine d’indignés se sont ainsi répartis en quatre groupes qui se partagent différentes zones du campement: cuisine, modération, action et média. Tous se réunissent une fois par jour, vers 18 heures, pour faire le point de la logistique. On décide en commun de tout: de donner le surplus de nourriture à des association de quartier, d’offrir un repas aux Roms ou de peindre en fluorescent les cordes des tentes pour éviter de s’y prendre les pieds le soir. Et, lorsque des tensions surgissent dans les débats, il y a toujours quelqu’un pour apaiser tout ce petit monde en lançant, sur le ton de la boutade, la désormais fameuse devise du lieu: «Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions».