Le grand photographe est un petit homme au regard rieur sous sa casquette, qui compose des images exubérantes mais qui ne s’habille qu’en noir, paire de baskets blanches exceptée. Le paradoxe ne doit pas lui déplaire. Gérard Rancinan n’aime rien tant que surprendre, provoquer, regarder et faire voir.
On l’encense à New York, à Milan, à Tokyo; il travaille en banlieue parisienne, dans une ancienne fabrique coincée entre le périphérique et la gare d’Ivrysur-Seine. Tout Rancinan est là. L’atelier du photographe abrite l’œuvre de l’artiste qui s’expose, non pas comme un musée à sa propre gloire, mais comme un environnement familier nourrissant un perpétuel bouillonnement créatif. Un coup d’œil circulaire donne un aperçu d’une carrière foisonnante. Le pape, les motos, les Métamorphoses de tableaux célèbres revisités (La Liberté guidant le peuple, Le radeau de la Méduse, la Cène). Il y a des tirages 4x3 emballés prêts à être expédiés à Prague ou à Los Angeles, des piles de numéros de Paris Match, des unes des plus grands magazines du monde, des croquis, des bouquins. «Et les bouteilles de vin de ma femme», plaisante le maître des lieux, volubile, scénaenthousiaste, qui semble surtout carburer au café.
«Je suis allé voir les cardinaux avec un tableau de Vélasquez sous le bras»
Gérard Rancinan
C’est l’heure des présentations. Première phrase: «Je viens de la presse.» Il aurait pu dire: «Je viens de Bordeaux», mais non. Son terreau, ses racines, c’est l’info. A 18 ans, il est le plus jeune photojournaliste de France. A 57 ans, il l’est resté, différemment. «Mon but n’est pas de faire de jolies photos. Ce qui m’intéresse, c’est de porter un regard éditorial.»
Gérard Rancinan ne saisit plus la guerre du Liban, mais les grands de ce monde ou les travers de l’époque dans une esthétique et un sens de la mise en scène qui rappellent celles de Delacroix ou de Géricault. Estil un nouveau peintre? La comparaison est alléchante, mais le piège tendu bien plus gros que son ego. «Je ne suis pas un peintre. Et un artiste, ce n’est pas à moi de le dire. Je suis un photographe éveillé et je veux le rester.» Il assume en revanche «une continuité artistique» avec les grands peintres. «Eux aussi regardaient leur époque.»
SIMPLE ET GÉNIAL
C’est avec un portrait du pape Innocent X de Vélasquez qu’il part convaincre les cardinaux papables de poser pour lui. Il veut les voir en majesté. Il les aura. «J’ai fait luire leur vanité», sourit-il. La sienne est tout de même mise à mal: il n’a pas cru en Ratzinger, l’actuel pape Benoît XVI.
On aimerait avoir eu ses idées. Elles sont à la fois très belles et toutes simples. Elles ne sont pas forcément inédites, mais lui va au bout de la démarche, finançant seul ses projets, qu’il revend ensuite à des magazines. Souvent Paris Match, dont il partage «le goût de l’émotion immédiate». Son premier gros coup, il le réalise en 1985, lorsqu’il quitte l’agence Sygma pour partir à la recherche des rois sans royaume. Ses portraits de souverains déchus ou exilés rencontrent un énorme succès. Suivront des séries, d’autres «voyages au pays de l’homme», tout aussi remarquées et remarquables, sur des chefs d’Etat, les hibakushas rescapés de Hiroshima, les sportifs chinois. Le succès d’un projet autofinance le suivant. La méthode l’a rendu riche et surtout libre.
CRITIQUÉ MAIS COPIÉ
Il existe un style Rancinan, parfois décrié mais souvent imité. En Suisse, la campagne choc de Pro Infirmis, où des handicapés fixaient le regard des passants, s’inspire très directement de sa série de portraits de personnages hors norme (l’homme poilu, la femme-tronc, etc.).
«Mes séries sont des voyages au pays de l’homme»
Gérard Rancinan
C’est parfois tape-à-l’œil, parfois d’une étonnante économie de moyens. Comme ce portrait de Tiger Woods pour Sport Illustrated. Casquette de travers, jambes arquées, club tenu d’un doigt comme une canne en bambou, le golfeur apparaît en Charlot des temps modernes. C’est très visuel mais un peu gratuit, se dit-on. Et puis Rancinan vous explique ce qu’il a expliqué à Woods. «Tiger, comme Chaplin, a su élever sa condition. Le personnage de Charlot a donné ses lettres de noblesse au pauvre, dont on n’imaginait pas avant lui qu’il puisse être malin, poétique, joyeux… Avant Tiger Woods, un Noir sur un terrain de golf, c’était un caddy qui portait le sac.» Limpide! Et brillant.
C’est ainsi, en toute simplicité, qu’il élabore les scénarios les plus fous, les mises en scène les plus sophistiquées, mû par le goût de la provocation et le sentiment de «faire un métier de rêve». En pleine affaire Festina, il propose à Richard Virenque de poser en saint Sébastien (encore une référence picturale…), le corps criblé de seringues. «Il n’a pas osé. Peutêtre avait-il raison…»
PROVOQUER FEDERER
Et Federer? Qu’aimerait-il en faire, de notre champion qui n’aime rien tant que poser pour les grands photographes de mode? Gérard Rancinan réfléchit un peu. D’habitude, ses photos sont le fruit d’un long travail de recherche avec une équipe de huit personnes. Pour ses sagas, il peut sillonner la planète durant des mois, à la recherche de la bonne personne, de la bonne idée. Ensuite, casting et synopsis en tête, cela va très vite. «Je suis tout de suite dans l’action. Quinze minutes, pas plus. Il faut capter l’instant, le moment magique. Ce sont des interactions qui épuisent le photographe comme le sujet.» Car il s’agit toujours d’une vraie rencontre, jamais d’une construction que permettent désormais les programmes informatiques. Il y a des retouches, certes, mais jamais de montages. «Avec de vraies gens, ce n’est pas la même perception, pas la même émotion, pas le même message.»
Alors, pour Federer? Il a un peu réfléchi et on sent que ça turbine sous la casquette. «Moi, ce qui m’amuserait, ce serait de montrer un peu l’envers du décor. De le faire sale, fatigué; ou dévergondé, avec des filles et des bouteilles.» Un peu cliché, le contrepied, non? C’est plus profond que ça, et d’une acuité totale lorsqu’on connaît le parcours de Federer. «Montrer la face sombre qu’il n’a sans doute pas mais dont il rêve peut-être parfois: être un type normal, se lâcher…» Chiche, Roger?