L’AFFAIRE QUI FAIT TREMBLER LE VATICAN
Le directeur de la banque du Vatican limogé, le majordome de Benoît XVI arrêté pour avoir volé des documents secrets au pape et les avoir transmis au journaliste Gianluigi Nuzzi - qui se confie en exclusivité à «L’illustré». Le Vatican est en pleine tourmente. Notre enquête à Rome.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 05.09.2012

Ce n’est pas encore le début de la fin, mais ça y ressemble un peu. Le plus petit Etat du monde semble aujourd’hui vaciller sur ses bases, miné par les clans, les rivalités, les querelles intestines et les luttes de pouvoir. Rien ne va plus au Vatican, comme embrumé dans une étonnante odeur de fin de règne. En pleine tourmente, le pape Benoît XVI, 85 ans, affronte aujourd’hui «dans la douleur», sept ans après son élection, la crise la plus importante de son pontificat. Avec en filigrane un enjeu à peine voilé: la propre succession du pontife vieillissant, objet de toutes les convoitises. Une guerre sans merci que se livrent les anciens et les modernes, conservateurs et progressistes, mais aussi les partisans de cardinaux italiens, omniprésents à la curie romaine, et les soutiens d’archevêques étrangers, notamment issus du continent américain, qui estiment que ce serait enfin à leur tour, le moment venu, d’occuper le trône de saint Pierre, pour la première fois de l’histoire de l’Eglise.

LES PREUVES CHEZ LE MAJORDOME

Tous ces secrets auraient dû rester des rumeurs invérifiables enfouies dans les antichambres de la foi. Mais voici, à l’origine du séisme, le livre d’un journaliste italien, Gianluigi Nuzzi, Sa Sainteté - Scandale au Vatican, sorti le 20 mai dernier en Italie et, il y a quelques jours, en langue française. Un brûlot contenant des documents secrets sortis des tiroirs de Benoît XVI, fournis par une source issue de son entourage immédiat. Une taupe désormais identifiée comme étant son propre majordome, Paolo Gabriele, 46 ans, un homme élégant et discret, marié et père de famille, considéré comme un serviteur sans histoire. Il risque aujourd’hui jusqu’à six ans de prison.

Le Vatican n’a pas eu à chercher très loin pour le confondre: le lendemain même de la parution du livre dans la Péninsule, Paolo Gabriele était déjà dans l’oeil du cyclone, suspecté par le secrétaire particulier du Saint-Père, le prêtre Georg Gänswein, un ancien d’Ecône. Lors d’une réunion à la maison pontificale, il l’avait pointé du doigt sans ménagement. Pour lui, Gabriele avait eu en main au moins deux des lettres révélées dans le livre, vu qu’il lui avait alors lui-même demandé de préparer une réponse. Le 23 mai, une perquisition au domicile du majordome lève les derniers doutes. Gabriele est arrêté et écroué. On a retrouvé chez lui des dizaines de documents photocopiés ayant alimenté la bombe éditoriale de Gianluigi Nuzzi, mais aussi «des objets qui ne lui appartiennent pas» selon la justice vaticane: un chèque de 100 000 euros adressé au pape, une pépite «supposée en or» offerte par un notable péruvien et une édition rare datant de 1591 de l’Enéide de Virgile, donnée au Saint-Père par une vieille famille de Pomezia. A ce propos, Paolo Gabriele expliquera que ces affaires ont fini dans son désordre «par hasard», précisant qu’il réceptionnait souvent des cadeaux pour le pape, redistribués ensuite aux fêtes de bienfaisance de la gendarmerie ou de la garde suisse. «J’ai choisi la personne de Nuzzi pour la bonne impression qu’il m’a donnée après la publication de son premier livre, Vatican S.A.», déclarera encore le majordome personnel de Benoît XVI devant le juge, admettant qu’il l’avait rencontré à de nombreuses reprises, sur territoire italien, entre novembre 2011 et janvier 2012.

 

«Il n’y a rien dans mon livre contre Benoît XVI. Tous les documents concernent d’abord son entourage, notamment le cardinal Tarcisio Bertone»
Gianluigi Nuzzi, auteur de «Sa Sainteté - Scandale au Vatican»

 

«JE SUIS INFILTRÉ PAR L’ESPRIT SAINT»

Recruté sous Jean-Paul II pour faire le ménage à la maison pontificale, Paolo Gabriele grimpa vite les échelons pour se retrouver au service et aux petits soins de Benoît XVI depuis son élection en 2005, présent de son lever à 6 h 30 à son coucher. Toujours à ses côtés lors de ses voyages et déplacements, il était l’un des rares privilégiés à être en contact personnel et permanent avec le pape. L’ombre du Saint-Père, fidèle entre les fidèles, animé par un seul désir, selon Nuzzi, celui d’«éradiquer la corruption au Vatican». «Je suis infiltré par l’Esprit saint», clame d’ailleurs sans ciller le majordome à la justice vaticane dans ses interrogatoires, affirmant avoir agi seul et n’avoir reçu aucune somme d’argent en contrepartie. Il savait que la possession et la diffusion de tels documents étaient illicites mais, pour lui, le Saint-Père étant mal informé de ce qui se passe dans son dos, «un tel choc médiatique remettrait l’Eglise sur le bon chemin».

 

«Que le majordome du pape ait décidé tout seul de changer l’Eglise, j’ai de la peine à y croire»
Bruno Bartoloni, vaticanologue

 

Un vrai pur dans un monde de brutes? Pour l’expert psychiatre, le professeur Roberto Tatarelli, «Gabriele se caractérise par une intelligence simple», c’est «une personnalité fragile avec des dérives paranoïaques», pétri d’une «profonde insécurité personnelle», ayant «le besoin irrésolu de jouir de la considération et de l’affection des autres».

LE CARDINAL ET LE BANQUIER

«C’est d’abord un homme courageux qui, dans sa vision, a voulu aider le pape», assure Gianluigi Nuzzi, le journaliste aujourd’hui le plus demandé d’Italie. «Je n’avais pas imaginé pareil scandale avec une telle intensité, explique-t-il, attablé dans un restaurant sur les bords de l’Adriatique. J’ai essayé d’écrire un livre sans ironie ni adjectifs. Ce n’est pas un brûlot contre l’Eglise ou contre les catholiques, comme je l’entends dire parfois. Non, mon désir était de faire un travail honnête et propre.» Pour la première fois, en effet, dans l’histoire immédiate, on peut y découvrir des documents lus par le pape et sortis tout droit de son bureau. «Un polar invraisemblable», titrera même Le Pèlerin. «Jusqu’ici, s’enflamme Nuzzi, on imaginait les choses, comme la corruption ou les luttes de pouvoir. Maintenant, on peut les raconter avec des documents officiels. On relit les grands scandales de l’Eglise qui la minent avec un oeil différent. On découvre aussi les pressions qu’exerce le Vatican sur d’autres pays, par exemple sur des décisions de l’Union européenne ou sur la politique allemande. Il y a des documents très durs écrits par le pape contre Angela Merkel. Mais, si vous lisez bien le livre, il n’y a rien contre Benoît XVI. Tous les documents concernent d’abord son entourage, notamment l’incontournable cardinal Tarcisio Bertone.» Ancien collaborateur de Ratzinger à la Congrégation pour la doctrine de la foi, il est aujourd’hui son secrétaire d’Etat, numéro deux du Saint-Siège. Un «premier ministre» qui sait tout, voit tout, décide tout. C’est lui qui vient d’ailleurs de limoger le président de la banque du Vatican, Ettore Gotti Tedeschi, nommé en 2009 et particulièrement apprécié par Benoît XVI, qui avait pour mission de mettre de l’ordre et plus de transparence dans les comptes du Saint-Siège – les bilans annuels, par exemple, sont secrets, un cas quasiment unique au monde – et de permettre d’être inscrit sur la white list des pays respectant les normes contre le blanchiment. Rigueur et transparence étaient son ambition mais, pour Bertone, son ennemi déclaré, Vatican va d’abord de pair avec secret. Selon une source issue de son entourage, Benoît XVI aurait pleuré en apprenant le limogeage de Tedeschi et se serait mis en colère en lançant: «La vérité sortira au grand jour!»

 

«On découvre les pressions qu’exerce le Vatican sur d’autres pays»
Gianluigi Nuzzi

 

«Que Paolo Gabriele, qui n’est pas un intellectuel mais qui n’est pas fou non plus, ait décidé tout seul un beau matin de changer l’Eglise, j’ai un peu de peine à croire à tout ça», s’amuse Bruno Bartoloni, un des vaticanistes les plus écoutés en Italie. En fait, pour lui, «le pape se retrouve surtout confronté à un système qui résiste et qu’il ne peut changer». Rien n’indique donc que le geste du majordome agisse comme un électrochoc salutaire. «Vous verrez, il finira par être gracié par le pape, on lui donnera une petite retraite pour le faire taire et on n’entendra plus parler de lui», prédit Bruno Bartoloni.

INCULPÉ DE SIX DÉLITS

Reste la question de fond. Benoît XVI a-t-il perdu le contrôle de la machine? Une évidence pour Bruno Bartoloni: «Seuls un nouveau conclave et un nouveau pape pourraient balayer tout ça.» «La position de Benoît XVI, c’est de tenir l’Eglise unie et de ne pas provoquer de fractures», nuance Gianluigi Nuzzi. Par exemple, pour moi, malgré les pressions, il ne se débarrassera jamais de son bras droit, le cardinal Bertone, qui tient tout l’appareil d’Etat. Il ne peut pas prendre le risque d’affaiblir son pontificat.»

Le Vatican plie mais ne rompt pas. Tout ça pour rien? Le procès pénal de Paolo Gabriele, inculpé de six délits, devrait s’ouvrir en octobre prochain – la date exacte sera annoncée le 20 septembre – devant trois juges, mais seulement pour l’accusation de «vol aggravé». Son avocat, Carlo Fusco, vient d’annoncer avoir été congédié, en raison d’un désaccord sur la stratégie de défense. Reclus chez lui au Vatican, en liberté surveillée, après cinquante-trois jours de détention, le majordome doit chercher un autre défenseur. Mais aussi, désormais, un autre emploi.

«Sa Sainteté - Scandale au Vatican», Gianluigi Nuzzi, Ed. Privé.