Ils sont encore 171, tous vêtus de rage et d’orange, à attendre ils ne savent quoi dans ce camp ouvert par l’administration Bush en janvier 2002, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. Cent septante et une personnes détenues hors de tout système judiciaire, sans statut juridique, sans être protégées par la Convention de Genève.
Depuis plus de dix ans, 779 personnes sont passées par cet endroit. Celles qui en sont sorties disent les tortures, les humiliations, la haine ambiante. Tel Sami al-Laithi, instituteur égyptien désormais handicapé, qui enseignait l’anglais à Kaboul. Il était battu mais presque jamais interrogé.
Parmi ces 171 prisonniers, 82 sont prêts à être libérés, sauf qu’aucun pays ne veut les accueillir. Sur fond de désespoir insondable. «Plus personne à Guantánamo n’essaie pas régulièrement de se supprimer», assure l’avocat anglais Clive Stafford Smith, habitué des lieux.
En janvier 2009, Barack Obama a signé un décret présidentiel ordonnant la suppression de l’établissement dans un délai d’un an. Depuis, il a fait machine arrière. «Si cela ne tenait qu’à moi, je fermerais Guantánamo cet après-midi, disait pourtant le général Colin Powell en 2007. Nous avons détruit la confiance du monde dans le système judiciaire américain.» Pas l’avis de tous: l’ex-vice-président républicain Dick Cheney estimait en 2011 que Guantánamo était «une excellente installation, où beaucoup de prisonniers vivent mieux que dans leur pays d’origine».
Guantánamo mort ou vif, les Etats-Unis détiennent de toute manière encore 1500 personnes dans un camp afghan nommé Bagram. Sans accusation claire et sans jugement prévu, cela va sans dire.
Des témoignages terrifiants.
«Les Américains m’ont détruit. Mon âme, mon avenir, ma santé, tout»
Sami al-Laithi, 56 ans, détenu trois ans et dix mois
«A Guantánamo, j’ai été battu chaque jour. Avec la musique tournant à haut volume et les lampes grandes allumées. Cela pouvait durer jusqu’à douze heures. C’était terrible pour un homme de mon âge. Au contraire de beaucoup des autres prisonniers, des garçons de 20 ans, j’en avais déjà 45. Mais les geôliers n’ont fait aucune différence. Ils ont traité l’instituteur que je suis exactement comme un soldat. Ils m’ont frappé au visage avec leurs souliers. Sur les épaules, dans le dos, je ne sais pas comment j’ai pu supporter tant de sauvagerie. Un jour, je leur ai dit que j’étais incapable de marcher. Je ne pouvais plus me tenir debout. Diagnostic de l’hôpital: vertèbres brisées et opération. Par les mêmes individus qui me les avaient cassées? Non, ai-je dit. Comme je me défendais, un garde a pris ma tête et l’a poussée entre mes jambes. Une autre vertèbre a été brisée, tout mon corps n’était plus qu’une douleur. Depuis, je suis assis dans un fauteuil roulant. Je suis resté plus de trois ans à Guantánamo. Quand des enfants crient ou que des chiens aboient, je suis paralysé de peur. Je suis un ami des arbres, des animaux. Mais je ne suis plus un ami des êtres humains. J’ai honte d’être l’un d’eux.
» Les Américains m’ont détruit. Mon âme, mon avenir, ma santé, tout. Je suis devenu un handicapé. Je n’ai plus d’espoir. Tout est fini. Je suis confiné dans ma chambre, je peux juste aller à ma salle de bain. J’ai des problèmes de cœur, de dos, d’estomac. C’est comme si j’étais encore emprisonné. Ici, le gouvernement égyptien ne s’occupe pas des gens handicapés, même s’il est la cause de mes soucis. C’est lui qui a refusé de me donner un passeport, ce qui m’a forcé à quitter le Pakistan pour l’Afghanistan. Je n’ai jamais participé à des activités militaires. Je ne faisais qu’enseigner. Le matin à l’Université de Kaboul et l’après-midi à l’école.»
«J’étais un perturbateur. Je m’opposais aux humiliations systématiques»
Omar Deghayes, 42 ans, détenu cinq ans et sept mois
«Je ne connais pas exactement mon âge. J’ai environ 42 ans. Mais je sais que je suis diplômé en droit et que j’ai étudié en Angleterre, où j’ai grandi en tant qu’exilé libyen. Je suis devenu plus religieux pendant mes études. Quand on est loin de sa culture, on y pense avec davantage d’intensité. Après mon diplôme, je suis donc parti pour la Malaisie, le Pakistan et l’Afghanistan. J’y suis resté, car j’y ai connu une femme. Quand Kaboul a été bombardé, elle était enceinte. C’est pourquoi j’ai loué une villa à Lahore, au Pakistan. C’est là que j’ai été interpellé.
» A Guantánamo, j’étais considéré comme un perturbateur. Parce que je m’opposais aux humiliations systématiques. C’est pourquoi j’ai passé la plupart du temps en cellule d’isolement. Libre à chacun d’apparaître nu et humilié. Mais on peut aussi rendre le travail des gardes le plus difficile possible. Même s’ils se mettent à te battre à cinq, s’ils te brisent les os, s’ils t’aveuglent avec du spray au poivre, c’est plus facile à supporter si l’on s’oppose. Les gardiens commencent ainsi à t’éviter. Ou à taire les problèmes dans leur rapport. Juste parce qu’ils ne veulent pas s’en créer de plus grands. Puis ils réalisent combien inhumain est leur comportement et tout le système de manipulation derrière, dont ils sont aussi les victimes. C’est pourquoi les gardiens sont régulièrement remplacés par d’autres, qui sont encore pleins de la haine qu’on leur serine.
» Les gardes étaient déconcertés par les lettres que j’ai reçues d’Europe. Grâce à ma famille à Brighton, qui a commencé une campagne «Save Omar» et a mis la pression sur le gouvernement. Si elle ne l’avait pas fait, je serais encore à Guantánamo, comme tous ceux qui n’ont pas de parenté ou de pays exerçant de l’influence.»
«Les sévices psychologiques ont causé les plus grandes souffrances»
Sami al-Hajj, 42 ans, détenu six ans et quatre mois
«Je suis caméraman pour la chaîne de télévision al-Jazira au Pakistan. Après le 11 septembre, on a exigé de nous que nous allions en Afghanistan et que nous rapportions la guerre qu’y menaient les Américains. J’ai vu comment les bombes et les missiles tombaient sur les maisons en boue des habitants innocents et les détruisaient. Après la chute des talibans, j’ai voulu rentrer à Doha, où je vis. Mais on m’a renvoyé en Afghanistan. C’est au Pakistan, à la frontière, que j’ai été arrêté. J’y ai été maintenu sept jours avant qu’on m’amène sur la base américaine de Bagram, dans un avion de marchandises. On a couvert la tête de tous les détenus avec un sac de jute. A Bagram, où je suis resté seize jours, on ne pouvait aller que trois fois par jour aux toilettes. C’était un grand trou. Nous étions nus. Les soldats se moquaient de nous. Nous n’avions pas droit à de l’eau et à du papier. A cause du froid, nous n’arrivions pas à dormir la nuit. Le 14 juin 2002, j’ai été emmené à Guantánamo. Ma cellule de détention mesurait 1,7 x 2,3 mètres, où il fallait placer des toilettes, un lit, une cruche.
» Les Américains supposaient que nous avions des informations que nous ne voulions pas révéler. Et pour accéder à ces informations, ils ne reculaient devant rien. Il y a eu des tortures psychologiques et physiques. On nous a déshabillés, battus et outragés sexuellement. On a essayé de nous intimider avec des chiens. On nous a affamés, on nous a délaissés médicalement. Mais ce sont les sévices psychologiques qui ont causé les plus grandes souffrances. On nous a dit qu’on allait nous tuer. On nous a sans cesse insufflé le sentiment que nous allions passer le reste de notre vie à Guantánamo. Un jour, j’ai décidé de vivre en tant que journaliste parmi les prisonniers. En tant qu’observateur. Cela m’a aidé à garder de la distance.»
«On te frappe, jusqu’à aller à l’hôpital, on te soigne et on te frappe de nouveau»
David Hicks, 36 ans, détenu cinq ans et six mois
«Après cinq ans et demi de détention, je suis devenu suicidaire. Je ne suis pas religieux. Mais l’islam, auquel je me suis converti, m’a donné une appartenance, même si je n’admets pas tout ce qu’il préconise. A Guantánamo, tout a volé en éclats. Quelque chose s’est brisé en moi. J’étais en colère, car les gouvernements américain et australien m’accusaient d’être un terroriste et les détenus m’accusaient d’être un outsider. Les deux pensaient que j’étais employé par l’autre partie. Et rien n’était vrai.
» Les gardes de Guantánamo ont 100% de contrôle sur toi. Il n’y a aucune consolation ou force venant d’amis, de la famille ou de juges. On ne peut se plaindre à personne. On te frappe jusqu’à aller à l’hôpital, on te soigne et on te frappe de nouveau. Les gardes, qui sont changés après quelques mois, ont d’abord peur que tu leur arraches la tête. Ils commencent par poser plein de questions puis, avant de partir, ils avouent que tout cela n’est que bullshit. Une des phrases préférées des gardiens: «Si tu n’as pas été un terroriste, ta présence ici en fait un de toi.»
» De retour en Australie, j’ai encore dû passer quelques mois en prison. Même si j’avais un document qui prouve à 100% que je suis innocent et que j’ai été torturé, les journalistes et les politiciens me rejetteraient encore. On m’a offert un demi-million pour une interview à la télévision. Mais j’aurais dû déclarer – j’exagère un peu – que j’étais un dangereux terroriste et que tout ce qui m’était arrivé était correct.
» Dans ma vie privée, beaucoup de gens me reconnaissent et me serrent la main. Je suis maintenant marié. J’ai décroché un travail. Mais les commentaires à mon sujet sur l’internet sont graves: «Tirez-lui dessus», «Pendez-le». Guantánamo me ronge encore. Peut-être plus que jamais.»
«Les cœurs des Américains ne sont pas en chair, ils sont en acier»
Ezatullah Nasratyar, 42 ans, détenu quatre ans et huit mois
«J’ai été arrêté le 1er mars 2003 chez moi, en Afghanistan. On m’a dit que j’avais eu des liens avec al-Qaida et que j’avais participé à une attaque à la roquette. Mais je n’ai jamais tiré une seule roquette de toute mon existence. J’ai été détenu à Guantánamo de 2005 à 2009. Je m’y trouvais depuis un mois quand j’ai appris que mon père y était aussi. Je pouvais l’apercevoir depuis ma cage quand il allait dans la cour intérieure. J’ai ressenti le moment où j’ai été incarcéré en même temps que lui comme un double emprisonnement. J’étais moi-même détenu et je devais me soucier de lui, qui était malade. Quand il a pu partir, en 2006, j’ai été soulagé.
» A Guantánamo, je suis resté dix mois en isolement. Toutes les deux semaines, ils me sortaient pendant une heure. La vie était insupportable. Les seules personnes que je voyais étaient les soldats américains. Les détenus dans cette section réagissaient de manières très diverses. Certains se tapaient la tête contre les murs. D’autres essayaient de communiquer, en criant ou en glapissant. Il y avait des gens qui priaient toute la journée. Pendant ces dix mois d’isolement, je me suis convaincu d’une chose: les cœurs des Américains ne sont pas en chair, ils sont en acier. Guantánamo n’est pas une prison, mais un système pour briser les êtres. Guantánamo m’a brisé. J’étais fou de joie quand j’ai appris que j’allais être libéré, comme une renaissance. Ils m’ont photographié, ont pris mes empreintes digitales et j’ai dû signer un formulaire en anglais. Aucune idée de ce qui était inscrit dedans. Le jour où je suis rentré dans mon village, en Afghanistan, beaucoup de personnes se sont réunies. Mon père était assis dans sa chambre. J’ai reconnu le sourire sur son visage. Il a dit: «Camarade, bienvenue à la maison! Notre amitié va continuer.»
«Je suis Ouïgour. La police chinoise nous a torturés psychologiquement»
Abu Bakker Qassim, 42 ans, détenu quatre ans et cinq mois
«Je n’ai encore jamais vu mes enfants, un garçon et une fille. Quand j’ai quitté la Chine, en 2000, ma femme était enceinte de sept mois. J’étais commerçant. Quand on nous a interdit de fréquenter les mosquées, j’ai pris part à des manifestations. J’ai dû passer sept mois en prison. Ensuite les services secrets m’ont poursuivi. Nous voulions aller en Turquie, repartir de zéro. Mais je n’avais pas de visa. Je suis passé par l’Afghanistan, où vivent des Ouïgours. Là-bas, j’ai participé à des exercices armés. Tout le monde sait que nous devons combattre les Chinois pour notre indépendance. Nous n’avons rien capté des attaques du 11 septembre. Juste entendu dire que quelque chose de terrible s’était passé et que nous devions aller au Pakistan. Nous y avons été appréhendés. Un Pakistanais nous a dit en pleurant qu’il nous avait vendu, pour 5000 dollars par tête. Nous sommes arrivés à Guantánamo. Bien que les Américains nous avaient dit à Kandahar qu’ils n’avaient rien contre nous, que nous serions libérés et que la Chine était un ennemi commun.
» Malgré cela, nous avons été interrogés à Guantánamo par la police chinoise. Ils nous ont torturés psychologiquement. Nous ont dit que nous nous reverrions bientôt en Chine. Ils étaient au courant de tout, même si les enquêteurs US avaient promis qu’ils tiendraient ces informations secrètes. Après trois ans, on a établi notre innocence. J’aurais aimé aller en Suède, en Turquie ou en Australie. Mais une centaine d’Etats ne veulent pas de nous. Qui prendrait des risques avec la Chine? Nous avons donc atterri en Albanie. Le temps passé à Guantánamo a été affreux, mais il a permis de parler de notre situation dans le monde. Il m’a enseigné la patience. Je suis libre depuis six ans. Impossible pour ma famille de me rejoindre. Je me suis remarié. Ce n’est pas un bon sentiment. Mais je ne suis qu’un être humain.»
«Les interrogatoires duraient dix, vingt ou trente heures, sans pause»
Murat Kurnaz, 29 ans, détenu quatre ans et neuf mois
«Au Pakistan, je fréquentais une école coranique. J’ai été arrêté lors de mon retour en Allemagne, mon pays d’origine, et j’ai été détenu pendant trois mois dans un camp de torture près de Kandahar. Je me demandais: «M’ont-ils confondu?»
» On ne mourait pas dans ce camp, mais on devait tout subir. Ils me bandaient les yeux et les oreilles. Disaient qu’ils allaient m’exécuter. Dans l’avion pour Guantánamo, on a été ligotés, battus, aussi après l’atterrissage.
» Nous croupissions dans des cellules d’environ 1 m 80 sur 1 m 80. Nous avions deux seaux. Le premier était rempli d’eau à boire, l’autre servait de toilettes. Les interrogatoires duraient dix, vingt ou trente heures, sans pause, sans permission d’aller aux toilettes. J’étais malade. Quand j’ai pu aller aux toilettes, du sang est sorti au lieu de l’urine. La douleur m’empêchait de dormir. Mon poids est passé de 100 kilos à 60-62. Les blessures n’étaient pas soignées et s’infectaient. C’était l’enfer sur terre.
» Après mon retour en Allemagne, j’ai été décrit comme un terroriste par les politiciens et les médias. Ils ont prétendu que j’étais dangereux et que j’avais été emprisonné cinq ans à Guantánamo pour cela. Pourquoi le gouvernement allemand ne m’a-t-il pas soutenu? Le FBI, la CIA et le Service allemand de renseignement (BND) ont tous conclu à mon innocence.
Je reste l’homme de Guantánamo. Je le resterai toujours. Je mène une vie tout à fait normale jusqu’à ce que les gens apprennent que j’y étais. Alors ils se comportent étrangement, deviennent méfiants et veulent m’éloigner. Mon avenir? J’aimerais travailler avec de jeunes criminels, leur donner une autre perspective.»