Chaque catastrophe a son image. Chaque drame a son visage. Le tremblement de terre qui ravagea Haïti le 12 janvier dernier, faisant plus de 200 000 morts, 300 000 blessés et jetant un million de personnes dans la rue, a lui aussi une figure humaine. Celui d’une jeune femme groggy, le visage en sang et le corps recouvert de poussière, s’extirpant péniblement des décombres. Ce visage apparut en première page d’une trentaine de quotidiens du monde entier le 14 janvier. Il symbolisait l’hébétude totale d’une population anéantie par l’ampleur d’une catastrophe effroyable.
Le drame à Haïti avait donc un visage, mais ce visage n’avait pas de nom. Alors que nous enquêtions sur l’île à quelques semaines des élections présidentielle et législatives du 28 novembre (lire encadré), nous avons pu retrouver cette femme. Et lui rendre son nom. Elle s’appelle Titit Calixte. Elle a un petit garçon qui a également échappé à la catastrophe. Elle ne savait rien de son destin d’icône mondialisée. Titit (son véritable prénom) se prostitue pour survivre et nourrir son fils.
«JE FAIS TOUJOURS DES CAUCHEMARS»
Il y a dans cette découverte un peu de chance, pas mal d’obstination et beaucoup de questions qui tournaient en boucle depuis neuf mois. Qui était cette femme? Qu’était-elle devenue? Lorsqu’elle fait la une des journaux, personne ne le sait. Pas même l’auteur de la photo. Daniel Morel, célèbre photojournaliste haïtien, était arrivé le premier sur les lieux. Dans le stress, assailli par les cris des victimes, la peur des répliques et des éboulements, il ne lui fut pas possible de s’informer sur son identité. La force du cliché et sa charge émotionnelle supplantaient toute autre considération.
Sur l’île du cauchemar - comme l’a surnommée Graham Greene –, le frère de Daniel Morel nous a présenté l’un de ses amis, le sculpteur André Eugène Jean Robert. Avec leur concours, nous avons retrouvé Titit Calixte au centre de Portau-Prince. Non loin de l’endroit où a été prise la photo. Voici son histoire.
«Ce 12 janvier, peu avant 17 heures, je me trouvais avec Miguelda, ma sœur de 24 ans, à la discothèque La Familia, à la Grand-Rue, au centre de Port-au-Prince. C’est là que je dansais et que je me vendais aux hommes. Je me prostituais depuis quelque temps déjà. Le bar se vidait gentiment de ses clients quand les murs ont commencé à danser. En une seconde, tout s’est effondré.
Un bloc de béton m’est tombé dessus. J’ai été assommée mais je n’ai pas perdu connaissance. J’entendais des gens hurler. Il y avait un bruit terrifiant. Quand j’ai repris mes esprits, j’ai vu un enfant mort à côté de moi et un homme grièvement blessé qui agonisait derrière. J’ai vu que ma sœur était morte, elle aussi. Ce sont des hommes qui m’ont tirée des gravats. Sans eux, je pense que je n’aurais pas survécu. Mais Dieu avait décidé que ce n’était pas mon heure.
J’étais blessée aux deux jambes, mais je n’avais rien de cassé. Aucun secours n’est arrivé. Je suis rentrée à pied chez une amie et je me suis fait soigner par un médecin-feuille (ndlr: un médecin soignant avec des plantes). Mes jambes m’ont fait souffrir durant plusieurs mois. J’ai également perdu une partie de mon ouïe. J’ai toujours des douleurs aux yeux à cause de la poussière et je fais encore beaucoup de cauchemars. Quand il pleut et qu’il y a du tonnerre, j’ai toujours l’impression que la terre tremble. Je suis complètement traumatisée et tétanisée.» Abandonnée à son malheur, Titit Calixte n’a jamais su que son visage avait fait le tour du monde. «Avant que vous me montriez votre journal, je n’avais jamais vu cette photo. Je ne savais pas qu’elle existait. Je ne me suis même pas rendu compte que quelqu’un me prenait en photo.»
Aujourd’hui, Titit est toujours prostituée dans un bar de Carrefour, un immense quartier populaire au sud de la capitale. Elle vit dans l’un des 1300 camps de réfugiés qui subsistent encore à Haïti neuf mois après le drame. Les associations non gouvernementales n’ont de cesse de dénoncer les conditions de vie «épouvantables» dans ces camps. Les réfugiés peinent à se nourrir et craignent d’être intimidés ou expulsés. Les femmes vivent en plus dans la peur d’être violées.
Titit vit dans une tente de 4 m2 avec sa cousine Bruce Claudette (32 ans), qui a perdu sa petite discothèque dans le séisme. Comme des milliers de jeunes filles, elle se prostitue pour survivre et élever son fils de 7 ans, James Lee Darvil. Le garçon est élevé par sa grandmère à Léogane, épicentre du séisme aujourd’hui ravagé à 80%. Titit le voit le week-end si tout va bien. «Mon rêve serait d’arrêter cette vie d’enfer et de suivre une formation en informatique. Aujourd’hui, j’aimerais vivre n’importe où sur la terre plutôt qu’à Haïti. Je vis perpétuellement dans l’angoisse d’un tremblement de terre et de la violence des hommes.
» J’ai encore deux frères et deux sœurs, mais nous vivons tous dans une précarité extrême. Si personne ne me vient en aide, je ne pourrai jamais refaire ma vie, je n’ai aucune perspective.» Dans ses yeux, la même hébétude et la même crainte qu’il y a neuf mois.
Collaboration: Laurent favre
DES ÉLECTIONS SOUS HAUTE SURVEILLANCE
Les Haïtiens doivent élire leurs députés et un nouveau président le 28 novembre prochain.
Alors que des élections présidentielle et législatives sont prévues le 28 novembre, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé de prolonger pour une année supplémentaire le mandat de sa mission à Haïti (Minustah).
Les effectifs – 9000 soldats et 4300 policiers – sont maintenus. Le Conseil de sécurité souligne combien «la bonne tenue d’élections présidentielle et législatives libres, régulières, ouvertes à tous et transparentes, est une condition décisive de la consolidation d’un climat politique stable».
Les craintes se focalisent sur les problèmes de sécurité et de possibles fraudes. Quatre millions et demi d’électeurs, dont de très nombreux sinistrés vivant dans des camps, sont appelés à élire leurs nouveaux dirigeants. Après deux mandats de cinq ans sans interruption, un record dans un pays marqué par l’instabilité politique, le président sortant René Préval ne peut pas se présenter dans la course à la présidence du pays le plus pauvre du continent américain. Des observateurs étrangers seront sur place. La communauté internationale a financé 90% du budget de 29 millions de dollars de ces élections.