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ENQUÊTE
HANA, LE DERNIER SECRET DU COLONEL KADHAFI
LIBYE Martyre, elle était censée avoir péri à l’âge de 6 mois dans un bombardement américain. Mais la fille du colonel n’est pas morte ce jour-là. Devenue médecin, la jeune femme fut à la fois la plus gâtée des enfants Kadhafi et la prisonnière d’un mensonge d’Etat. Un destin hors norme, symbole de la folie d’un régime. Enquête réalisée par Yan Pauchard.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 21.12.2011

Il est 2 heures du matin, le 15 avril 1986. Un déluge de feu s’abat sur Tripoli. Soixante tonnes de bombes sont déversées en quelques minutes par 45 bombardiers et chasseurs de l’armée des Etats-Unis. L’opération El Dorado Canyon est la réponse cinglante du président Ronald Reagan à l’attentat perpétré dix jours auparavant à Berlin-Ouest par des agents libyens contre des militaires américains. La cible prioritaire des appareils est la caserne fortifiée de Bab al-Azizia, la résidence privée du colonel Kadhafi. Mais le Guide libyen a été averti de l’imminence de l’attaque par le premier ministre maltais (on évoque aussi un coup de fil du sulfureux politicien italien Bettino Craxi). Il a le temps de mettre les membres de sa famille à l’abri dans les sous-sols. Enfin, pas tous. Parmi les 60 victimes du bombardement se trouve Hana, 6 mois, la fille adoptive de Mouammar Kadhafi. Ce dernier hurle sa douleur à la face du monde. Dans les décombres encore fumants, on exhibe aux journalistes occidentaux le cadavre d’un bébé, une fille, portant une chaînette en or à la cheville. Les restes du petit lit aux barreaux de fer tordus est mis sous cloche, transformé en mausolée, symbole de la «barbarie américaine». Plusieurs chefs d’Etat, dont Fidel Castro, le 17 mai 2001, viendront s’y recueillir.

Voilà pour la version officielle, celle qui sera écrite dans les livres d’histoire. La réalité est tout autre. Et bien plus passionnante. Hana Kadhafi ne serait pas l’enfant de deux médecins palestiniens adopté par le colonel à leur mort, mais sa fille biologique née d’une union adultérine. Surtout, Hana Kadhafi n’est pas morte ce 15 avril 1986. Elle est bien vivante. Devenue médecin, elle dirigera le plus grand hôpital de Tripoli jusqu’à la chute du régime en 2011, vivant dans un appartement de Bab al-Azizia, sous le même toit que son père. La jeune femme effectuera plusieurs voyages à l’étranger, comme ce 16 juin 1999 au Cap, en Afrique du Sud, où elle apparaît sur une photo au côté de Nelson Mandela. L’agence de presse chinoise Xinhua rapportera la présence de la «fille de Mouammar Kadhafi», une dépêche qui passe inaperçue. Elle séjournera également à Londres. On sait aujourd’hui qu’elle y était surveillée par le MI5, les renseignements britanniques. D’autres services secrets étaient au courant. Il faudra pourtant attendre l’été 2011 – et la guerre civile en Libye – pour que la vérité éclate au grand jour. Et cela indirectement grâce à la Suisse. Le jeudi 24 février, en effet, condamnant la répression sanguinaire du pouvoir, le Conseil fédéral bloque les fonds du clan Kadhafi placés dans des banques helvétiques. Sur la liste de 28 personnes, le nom placé en septième position, Hana Kadhafi, fait bondir des journalistes du grand quotidien berlinois Die Welt. Après une longue enquête, le journal révèle au monde la supercherie, dans son édition du dimanche 7 août 2011.

PÈRE SANGUINAIRE

Depuis, grâce aux reportages à Tripoli de plusieurs journalistes, dont Mary Fitzgerald, d’Irish Times, ou Jean-Louis Le Touzet, de Libération, on en sait plus sur la vie de Hana Kadhafi. Une existence connue de beaucoup de Libyens, mais qu’aucun n’osait évoquer en public de peur des représailles de son colonel de père, aussi sanguinaire qu’imprévisible. Née le 11 novembre 1985, la jeune fille est scolarisée à l’âge de 8 ans à l’école de l’Espoir vert, aujourd’hui rebaptisée école de l’Espoir, à 3 kilomètres au sud de Bab al-Azizia. Chaque jour, elle arrive accompagnée de trois gardes du corps, ainsi que d’une gouvernante soudanaise. Si les différents fils Kadhafi se montraient impossibles en classe, humiliant leurs camarades, allant jusqu’à dessiner des croix gammées sur les murs, Hana a laissé l’image d’une fille douce et gentille. A Libération, son ancien professeur de mathématiques parle d’une «élève travailleuse, mais qu’il fallait quand même épauler». L’homme n’a pas voulu donner son nom. L’ombre du Guide, même mort, plane toujours autour de la jeune femme. Les enseignants se souviennent avec effroi des visites à l’improviste de Kadhafi: «Personne n’osait respirer.» Un jour d’octobre 1994 où il demande si sa fille travaille bien, tous répondent qu’elle est «studieuse et bonne camarade». Sur son dossier scolaire, No 63729, il n’y a que des «excellent» en marge de chacune des matières. «Félicitations du jury» et «élève douée» reviennent également. Les bulletins étaient signés de la main du Guide, toujours au feutre vert, couleur de l’islam et référence à son Livre vert, où il expose en 1975 sa vision politique.

Selon un instituteur, «Kadhafi a eu pour Hana une affection qu’il n’a jamais eue pour ses autres enfants». Il se chargera ainsi lui-même des visites scolaires, emmenant une fois les camarades de sa fille visiter les ruines romaines de Sabratha. Dans le bus, il ne laissera à personne d’autre le soin d’assurer les commentaires historiques, micro à la main. Plus tard, comme l’école de l’Espoir vert ne possède pas de section lycée, le colonel décidera d’en mettre une sur pied pour sa fille. Il manque des professeurs. Qu’importe, il ira en engager au Caire. Rien n’est alors trop beau pour la «princesse à son papa», selon l’expression du directeur de l’établissement. C’est Hana qui décide de la composition de la classe. Elle passera ainsi la terminale entourée de ses douze meilleures copines. Un vétérinaire demeure dans l’école, car la jeune femme s’inquiète pour son chien qui dort dans la voiture des gardes du corps. Tout sera enfin fait pour que Hana réalise son rêve, devenir médecin. Lors de ses études, elle laisse une fois encore le souvenir d’une fille amicale et accrocheuse. Elle ne parle jamais de son père. «J’ai fait six ans avec, mais je ne sais rien d’elle, relève un médecin. C’était la seule fille que l’on ne pouvait pas draguer, toujours entourée de six gardes du corps.»

«PAS DE SANG POUR CES RATS!»

Diplôme en poche, Hana Kadhafi se retrouve rapidement à la direction de l’hôpital central de Tripoli, avec comme simple titre celui de chirurgien junior. «Elle avait tout pouvoir sur nous sans en avoir vraiment les capacités», déplore aujourd’hui l’un des employés. Elle se montre néanmoins douce, amicale et proche des patients. Jusqu’à ce mois d’août 2011, où elle dévoilera un tout autre visage. Dans les jours qui précèdent la chute de Tripoli, elle choque ses collègues en laissant des rebelles mourir dans les couloirs de l’hôpital. «Pas de poches de sang pour ces rats!» hurle-t-elle. Le 21 août, elle prend la fuite de l’hôpital, en blouse blanche, entourée de deux gardes du corps. Dans son luxueux bureau au mobilier de cuir fauve, aménagé au dernier étage, aucun dictionnaire médical, juste des dizaines de capsules Nespresso, une paire de chaussettes roses avec des motifs de papillons et un pot de crème de jour Dior. Où se cache-t-elle aujourd’hui? Nul ne le sait avec certitude. «Comme sa demisoeur Aïcha et sa belle-mère, elle pourrait avoir trouvé refuge en Algérie», suppose le journaliste Jean-Louis Le Touzet.

Lors de la prise de Bab al-Azizia par les opposants, le mausolée consacré à Hana est détruit à coups de barres de fer. Dans sa chambre, avec dressing et salle de bain, tous les meubles sont emportés. Il ne reste qu’une petite table de nuit vissée au mur. Quelle a été réellement la vie de cette jeune femme entre les murs de cette forteresse, porteuse d’un si lourd secret, à la fois gâtée et instrumentalisée par son père pour sa propagande politique? Difficile de le savoir. Dans les décombres, quelques éléments de sa vie: une figurine de la Schtroumpfette, le boîtier d’une montre Cartier, la documentation de l’iPhone 4, des mules Etam pointure 39, un livret de chansons de Dalida, un CD du Roi lion, deux soutiens- gorge Chantal Thomass, des somnifères, le questionnaire d’un cours en anglais. A la question de savoir quel président des Etats-Unis a été assassiné, Hana y a répondu «Nixon». A celle concernant sa priorité dans la vie, elle a écrit «avoir des enfants». Et la chose qui lui paraissait le plus difficile dans la vie: «trouver un mari».

MENSONGE D’ÉTAT

En avril 2006, cette même caserne de Bab al-Azizia a été le témoin d’un grand rassemblement. Pour le vingtième anniversaire de la «mort» de sa fille, Mouammar Kadhafi y organisa le Festival Hana pour la paix et la liberté. Sur la scène, devant la population libyenne, mais aussi de nombreux diplomates et hommes d’affaires étrangers invités, des stars internationales se produisirent. On retrouva notamment le ténor José Carreras et le vétéran de la soul Lionel Richie, qui lancera à la foule: «Hana est célébrée cette nuit parce que le mot «paix» reste attaché à son nom.» Un nom qui aujourd’hui n’est plus que rattaché à l’un des plus gros mensonges d’Etat de l’histoire et à la folie d’un régime.



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