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LA PEUR COMME BAGAGE
LES ANNÉES SCHWARZENBACH
Il y a quarante ans, 9 Suisses sur 20 avaient voté oui à l’expulsion de 300 000 étrangers. Le photographe Mario Del Curto était allé à la rencontre des saisonniers. Il se souvient. Un documentaire retrace l’itinéraire de ces immigrés.

Par Philippe Clot - Mis en ligne le 19.10.2010

 
«A l’époque, il était impossible de publier ces images»

REGARD D’UN JEUNE PHOTOGRAPHE

Mario Del Curto avait 19 ans en 1974, quand il photographie les saisonniers parqués à Aclens (VD).

«J’étais très engagé à gauche, à l’époque, et j’avais une admiration sans borne pour le photographe américain Bruce Davidson, qui avait notamment fait un superbe travail sur la population de Harlem, se souvient Mario Del Curto. Je voulais faire la même chose avec nos propres exclus.

A l’époque, on pensait que le monde pouvait devenir meilleur. La photographie, c’était ma manière de contribuer à concrétiser cet espoir. En 1974, année de la deuxième initiative Schwarzenbach, j’ai donc très naturellement pensé à aller à la rencontre des saisonniers, immigrés dont le statut était très injuste et qui me révoltait.

» Ces saisonniers étaient parqués dans un petit camp à Aclens (VD). Je me souviens d’un règlement placardé à l’intérieur: «Amende 5 francs à celui qui laisse la lumière allumée.» Mais là ils étaient presque bien lotis. Sur un autre site, il n’y avait qu’un robinet pour soixante. J’ai pu mesurer à quel point ces hommes étaient marginalisés.

«Ils vivaient dans la peur d’être renvoyés»
Mario Del Curto, photographe

» Nous étions, avec ma collègue Simone Oppliger, un de leurs rares traits d’union avec la société suisse. On ne parlait pas de politique avec eux. Car ils vivaient dans la peur d’être renvoyés ou qu’on ne renouvelle pas leur permis annuel. Et ils rêvaient d’obtenir un permis B pour faire venir leur famille.

» A l’époque, impossible de publier ces images! 24 heures avait notamment refusé, les estimant trop polémiques. C’est donc la première fois qu’elle paraissent dans un journal à grand tirage. On préférait cacher ces travailleurs dans ces piaules de 4 mètres sur 6 pour quatre hommes.»

 


Cool, les années 70? Certainement! C’était l’époque du plein-emploi, le temps béni d’une sexualité libérée et sans sida. Mais ces années post-Beatles, ces années baba cool, Pink Floyd, fumette et compagnie furent aussi des années d’intolérance, de nationalisme trouble, de xénophobi ouverte. Le politiquement correct n’avait pas encore policé les vieilles et sombres pulsions collectives. Le stéréotype du bon Suisse risquant de disparaître par métissage était toujours vivace. Et la Suisse, grâce ou à cause de son système de démocratie directe, a gardé de ces convulsions identitaires un fait historique indélébile: les initiatives Schwarzenbach.

 

Le 7 juin 1970, le peuple est appelé aux urnes pour décider s’il faut renvoyer, selon notamment des critères d’ancienneté de résidence, 300 000 étrangers (sur 630 000) dans les quatre ans. Un vrai projet de déportation de masse. Tous les partis politiques, toutes les grandes associations s’opposent à ce texte. Cette unanimité n’est pas forcément dictée par la philanthropie. Il s’agit d’abord de maintenir l’exceptionnelle croissance économique que seul le choc pétrolier freinera quatre ans plus tard.

«Le sujet est tabou pour la plupart des personnes concernées»
Bruno Corthésy, coauteur du documentaire

Les citoyens affluent dans les bureaux de vote: plus de 70,4% de participation, un record. Le non semble acquis tant les initiants, l’Action nationale, petit mouvement de la droite ultra, et son leader James Schwarzenbach sont seuls contre tous. Mais quand les résultats tombent, c’est la stupéfaction: plus de neuf votants sur vingt ont voté oui; 46% des citoyens ont en effet donné leurs voix aux extrémistes. Sept cantons ont même approuvé cette initiative «contre l’emprise étrangère». En 1974, James Schwarzenbach et son nouveau Mouvement républicain suisse remettent ça. Cette fois, le score démontre une évolution des consciences avec 65,8% de non et l’unanimité des cantons.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur ces deux votations. Mais les premiers concernés, les immigrés italiens et espagnols vivant et travaillant en Suisse à cette époque, n’ont pas vraiment eu droit à la parole. C’est justement cette lacune que comble le documentaire Les années Schwarzenbach avec des interviews de dix témoins de deux générations.

HONTE ET RESSENTIMENT

«Nous présentons de manière brute différents parcours de vie d’immigrés en Suisse, expliquent Salvatore Bevilacqua et Bruno Corthésy, deux des quatre auteurs. Comment ontils vécu ces années de lourde incertitude? Notre première surprise fut de buter sur de très nombreux refus. Visiblement, les gens éprouvent encore un mélange de peur, de ressentiment, de honte face à ces événements. Ce sujet est devenu tabou pour la plupart des personnes concernées. Elles craignent, en en parlant, de réveiller de vieux démons et préfèrent ne pas se replonger dans une époque vécue souvent douloureusement. En cours de réalisation, il est aussi devenu assez clair que les Espagnols ont en moyenne moins souffert que les Italiens de cette période de xénophobie. En fait, il y a une grande diversité de vécus.»

Cette réticence majoritaire à témoigner explique sans doute l’impression de traumatisme plutôt doux qui ressort du film. Ces témoins appartiennent peut-être à la frange qui s’en est le mieux sortie, qui a réussi son intégration, au point d’ailleurs de rester en Suisse une fois arrivée l’âge de la retraite. Ce sont bizarrement les interviewés de la deuxième génération qui sont les plus virulents et qui assument ouvertement l’éventuelle colère rentrée de leurs parents.

Pour les auteurs, ce film est «destiné d’abord aux écoles, comme outil pédagogique. Il pourra aider les jeunes immigrés d’aujourd’hui à mieux comprendre leur propre situation, à comprendre notamment qu’on peut rester soi-même, rester fier de ses origines, tout en s’intégrant et devenant Suisse.» Mais ce documentaire s’adresse en fait à tous, en touchant à l’universel: les émotions et la raison.

Le documentaire sera projeté à 14 h 30 dans le cadre de Connaissance 3, l’Université des seniors du canton de Vaud, le 5 novembre à Nyon, au Centre paroissial Les Horizons, et le 29 novembre au Casino de Montbenon, à Lausanne. Puis l’année prochaine dans plusieurs localités vaudoises. Entrée: 10 fr. pour les non-membres. Le DVD est aussi gracieusement mis à disposition des écoles, des personnes et des associations. Programme complet et contact: www.connaissance3.ch

 


PORTRAIT


 

JAMES SCHWARZENBACH, LE PREMIER BLOCHER

Même si, dit-on, comparaison n’est pas raison, il est difficile de ne pas rapprocher le chef de file des deux principales initiatives xénophobes de 1970 et 1974 de Christoph Blocher. Avec son petit parti, l’Action nationale, James Schwarzenbach prenait en effet prioritairement pour cible la population étrangère et manifestait un rejet viscéral de tout rapprochement de la Suisse avec la future Union européenne et avec l’ONU.

Cet historien, major de cavalerie, fils d’industriels textiles zurichois, estimait que les interdépendances économiques internationales mettaient en péril la souveraineté de la nation. Et la pire d’entre elles était selon lui l’Überfremdung, la surpopulation étrangère, conséquence de la surchauffe économique de l’après-guerre.

Après l’échec de ses deux initiatives de 1970 et de 1974, James Schwarzenbach disparut de la scène politique avant les années 80. Il est mort en 1994 à l’âge de 83 ans.

 


 

TÉMOIGNAGES


 
«ON NE SAVAIT PLUS QUI PENSAIT QUOI»

La famille de Marie Carmen Cid autour d’une paella au début des années 60. Les immigrés espagnols jouissent de cette liberté qu’ils ne connaissaient pas sous Franco.

Pimpante, ravissante, énergique, intelligente. Marie Carmen Cid est une grande dame. Le 1er juin 1960, elle n’a que 21 ans quand, avec sa mère, elle rejoint son frère en Suisse. Elle s’installe rapidement à Morges, où elle vit encore avec son mari, un compatriote mécanicien automobile, qui s’est mis à la clarinette depuis sa retraite. Un couple magnifique, membre d’honneur de la Société des samaritains de la jolie petite cité lémanique. Un modèle d’intégration, de philosophie, de générosité.

«Nous n’étions que trois Espagnols à Morges à l’époque. C’était un autre monde. Il n’y avait qu’à traverser la rue pour changer de travail. J’étais employée de commerce, mais j’ai dû commencer comme ouvrière à l’emballage dans la biscuiterie Oulevay, à 1 fr. 90 l’heure. J’ai travaillé dur, multiplié les heures supplémentaires. Mais j’y trouvais mon compte. Et il y avait ce souffle de liberté, tellement confortable par rapport à la crainte omniprésente qui régnait dans l’Espagne franquiste. Je me souviens d’avoir ressenti cette libération dès que j’ai passé la frontière.

»Les épisodes Schwarzenbach, je n’en ai pas vraiment souffert. Grâce à un contremaître qui avait remarqué mes compétences, j’étais devenue employée de bureau dans l’usine où j’avais trouvé un travail, payée 5 centimes de plus qu’à la biscuiterie. Mes enfants, nés en 1966 et en 1970, n’ont pas non plus eu de problème à l’école. Et puis nous étions encore jeunes. Alors nous nous disions que si nous devions faire nos valises et repartir en Espagne, ce ne serait pas la fin du monde. Mais ces campagnes de votation ont tout de même semé le doute et la méfiance. On ne savait plus vraiment qui pensait quoi.

»Ce qui nous a permis de tisser des liens avec des Suisses, c’est surtout notre entrée avec mon mari chez les samaritains de Morges, en 1964. Nous avions été accueillis comme les rois d’Espagne. Nous étions les premiers étrangers et les plus jeunes. Je me souviens d’avoir dit à mon mari: «Tu vois, ils nous aiment.» Il faut payer de sa personne pour s’intégrer quelque part. Se plaindre ne sert à rien. Contrairement à mes enfants, je ne serai jamais Suisse, mais je vis comme une Suissesse. C’est cela qui compte.»



 
«NOUS AVIONS PRÉPARÉ LES VALISES»

En balade avec une petite cousine en 1963, Pere Canomeras montre l’appartement qui allait être celui de sa famille dans un immeuble de Renens.

Ce septuagénaire en pleine forme dégage un sentiment d’exceptionnelle droiture. Le Catalan a beau avoir dû quitter l’école à l’âge de 13 ans pour travailler dans les oliveraies, il semble avoir acquis un bagage universitaire, tant ses analyses sont limpides, son vocabulaire riche et précis.

C’est en janvier 1962 que Pere Canomeras et son épouse débarquent à Lausanne. «Ce qui m’a immédiatement enchanté, c’est l’esprit démocratique qui imprégnait toute la ville. J’étais fasciné par ces affiches électorales et par le fédéralisme. Car l’Espagne de Franco, pour un Catalan, fils et petit-fils de républicains comme moi, je vous assure que ce n’était pas facile à vivre. Mais, comme j’apprécie aussi l’ordre et l’esprit civique, j’appréciais que les gens fassent la queue au cinéma ou à la poste sans chercher à gagner une place.

» Nous nous sommes vite intégrés avec mon épouse. Nous ne parlions pourtant pas un mot de français à notre arrivée. Nous achetions donc le journal pour nous familiariser avec la langue. Chaque soir, nous nous échangions les mots que nous avions appris durant la journée. Après quatre mois, je prenais moimême les commandes par téléphone chez le grossiste de fruits et légumes où j’avais trouvé mon premier job. Nos deux fils sont nés en 1964 et 1968. J’ai acheté une petite voiture. Nous partions faire des tours dans les Alpes. La Suisse des années 60, c’était un merveilleux souffle de liberté, c’était le paradis. Et tout d’un coup… cette bombe de Schwarzenbach!

» Je ne dirai pourtant pas que ces années furent dures. D’abord parce que j’étais confiant dans le résultat de la votation de 1970. Mais nous nous sommes quand même préparés à faire nos valises. La maîtresse d’école de mon fils aîné, Olivier, qui avait 6 ans en 1970, m’avait pris à part un jour et m’avait dit avec tristesse qu’il était si bien intégré que, si nous étions obligés de repartir en Espagne, ce serait comme s’il devait vivre le divorce de ses parents. J’avais été touché de cette sollicitude. Je n’ai d’ailleurs pas subi beaucoup de brimades de la part des Suisses. Et si on me surnommait Castagnettes, je le prenais en riant et rappelais que l’Espagne était un pays de culture, qui n’avait pas de complexe à faire vis-à-vis de la Suisse.»



 
«LA PRISE DE SANG, UNE HUMILIATION»

L’électricien épouse en 1967 sa fiancée suisse selon le rite protestant. «En Italie, le prêtre m’avait menacé d’excommunication. Cela m’était bien égal.»

Il est l’incarnation même de l’élégance décontractée italienne. Pietro Franco Longo, c’est aussi cette gourmandise transalpine pour le récit, qui alterne en douceur les anecdotes joyeuses et les souvenirs graves, le tout dans un français épatant.

«J’étais électricien dans la marine militaire, à l’arsenal de La Spezia. J’ai connu en 1965 celle qui allait devenir ma femme, une belle Suissesse blonde, qui était restée six mois en Italie. Quand elle a dû rentrer, notre amour est resté intact et nous avons décidé de nous marier. Mais elle était protestante et cela n’était pas simple en Italie à l’époque. Il fallait que je m’engage à ce que mes futurs enfants soient baptisés selon le rituel catholique romain. Moi, cela m’était bien égal. Alors c’est un pasteur qui nous a mariés en Suisse. Et j’ai décidé d’émigrer définitivement peu après. Ma formation militaire m’ayant inculqué la rigueur et la discipline, j’ai décidé de le faire dans les règles. J’ai donc eu droit à la fameuse visite sanitaire comme n’importe quel travailleur émigré. C’est la prise de sang qui m’est restée comme une humiliation. Car on la faisait pour détecter d’éventuelles maladies vénériennes. Cela sous-entendait que les immigrés du Sud étaient des gens sans hygiène. Aujourd’hui encore, je ne l’ai pas totalement digéré.

» Les initiatives Schwarzenbach sont venues peu après mon établissement en Suisse. Elles ont altéré l’ambiance de travail. Un collègue suisse m’avait dit qu’il n’était jamais allé voter, mais que, cette fois, il le ferait pour accepter l’initiative. Dire qu’il était marié à une Italienne… J’ai vécu plusieurs accrocs durant ces années.

» Cela ne m’a pas empêché de m’intégrer facilement et d’aimer ce pays. J’avais l’avantage d’être marié à une Suissesse, mais j’ai aussi pris des cours de français à l’Ecole-Club Migros et des cours professionnels pour faire valider ma formation d’électricien. Et j’ai tout payé de ma poche. J’ai intégré des sociétés sportives et je n’ai jamais cherché à rester dans un ghetto italien.

Mes amis sont de toutes origines. Les Suisses, il n’y a qu’une seule manière de faire leur connaissance quand on est étranger: il faut faire soi-même le premier pas. Mais si le courant passe, ils peuvent devenir des amis comme il est difficile de s’en faire en Italie, où les relations sont souvent superficielles.»



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Tags: Histoire, Schwarzenbach, étrangers, expulsion, Mario Del Curto Aller en haut de page Haut de page

 

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