Que celles qui côtoient au quotidien un prince charmant lèvent la main. Vous n’êtes pas nombreuses? Point de panique, mes sœurs, en attendant l’oiseau rare, vous pouvez déjà vous offrir son succédané: Pierre, 40 ans, 1 m 80, 80 kilos et, grosso modo, 80 francs l’heure. Pour ce prix, l’élu vous propose «d’agréables instants en compagnie d’un homme tendre et attentionné qui s’engage à vous offrir écoute et complicité». Journée cocooning, excursions, soirées, repas en amoureux. C’est ce que garantit le site internet du preux chevalier, et c’est ce que ma rédaction, majoritairement masculine, m’a demandé de tester. Une mission pareille ne se refuse pas: rendezvous est donc pris pour une journée entière de félicité en charmante compagnie.
UN RENCARD À LA GARE
Lundi matin, sur un quai de gare, Pierre, coupe en brosse et regard bleu glacier, m’attend une rose rouge à la main. Bigre, notre rencard n’a pas commencé que je me sens déjà comme une bachelorette qui aurait gagné le gros lot! «Faire rêver mes clientes, c’est la base de ma philosophie», acquiesce vigoureusement ce grand romantique en me faisant monter dans le wagon première classe d’un train panoramique, destination Château-d’OEx. L’origine de cette profession de foi? «J’ai toujours aimé être attentif aux désirs des autres, être courtois. Certaines de mes amies me reprochaient même d’être trop prévenant, trop à l’écoute. Comme décalé. Aujourd’hui plus personne ne se parle, les contacts sont réduits au minimum, on ne se touche pas. On est dans un monde d’autistes et d’individualistes», se désole le galant, allure de para, cœur d’artichaut.
«Je veux qu’avec moi les femmes vivent des instants magiques» ?
Pierre
Notre société créerait-elle des gigolos en série? Se pourraitil qu’à l’âge où les enfants se voient pompiers, astronautes ou chanteurs de rock, les ambitions du petit Pierre le poussaient vers une carrière d’escort? «Escort, ça implique une relation sexuelle tarifée, nuance immédiatement mon accompagnant, un brin froissé. Moi, j’embrasse, mais je ne couche pas. Je suis en quelque sorte l’inverse de Pretty Woman.» Ni cuissardes en cuir verni ni Richard Gere milliardaire donc; pour Pierre, homme de compagnie, c’est un deuxième job. Et, me rassure- t-il, pas franchement une vocation. L’idée lui vient d’une amie. Pendant qu’il nettoyait sa piscine, ses copines, desperate housewives en puissance, bavaient en se donnant des coups de coude. Elles étaient prêtes à payer pour que ce joli cœur leur offre un peu de romance: Pierre a saisi l’occasion.
Depuis, quand son travail officiel d’électricien chez un grossiste en matériel technique lui en laisse l’occasion, il se transforme en prince charmant. Et, niveau éthique, si je veux tout savoir, me dit-il, il s’estime plus prostitué à trimer pour faire gonfler les comptes du patron que durant ses heures de compagnie, où partage et plaisir sont les maîtres mots. Et toc! S’il est rémunéré, ce n’est donc qu’un bonus liberté pour celles qui l’engagent. «Me payer leur donne le pouvoir. Elles peuvent tirer la prise quand elles le désirent et je disparais de leur vie. Je suis moins contraignant, moins compliqué à assumer qu’un amant. Et, si elles en veulent plus, ce n’est arrivé que deux fois, je les envoie chez une de mes connaissances escort à Genève.»
«JE SUIS UN FANTASME»
Sur les sièges de derrière, bouches ouvertes et oreilles indiscrètes, un duo de retraitées en vadrouille n’en perd pas une miette. Pour un peu, je ferais bien un petit sondage pour savoir si la marchandise les intéresse. Mais Pierre parle statistiques et j’écoute avec fascination. Depuis qu’il a fondé son entreprise, en juin dernier, Mister-journéesmagiques a déjà choyé plus d’une vingtaine de femmes. Un chiffre qui l’étonne. «J’ai été un peu dépassé par le succès. Pour l’instant, je ne mesure pas vraiment si c’est un phénomène de société à la mode ou un réel marché.» Profil type de madame: entre 35 et 57 ans, habitant la région lémanique ou le Valais. Certaines sont célibataires, d’autres pas. D’aucunes se confient, partagent leurs regrets ou leurs espoirs, d’autres s’inventent des vies et conservent le mystère. «La discrétion, c’est la base du métier. Je ne demande rien, j’écoute et je me transforme en ce qu’elles veulent que je sois. Je suis un fantasme.»
J’ignore quel était le mien à ce moment-là, toujours est-il que, pour moi, l’homme s’est fait poulpe. Alors que j’admire la vue sur le Léman, ciel gris et montagnes immaculées, il y a soudain deux bras qui m’enlacent et un truc dans mon cou: les lèvres de Pierre qui y posent un baiser.
Je fais un bond de 1 m 20 minimum et mon teint hésite entre violet foncé et cramoisi soutenu. Cela fait beaucoup rire Pierre. Il trouve ça «chou». Pour me détendre, il commande du champagne.
MISSION: RÉUSSIE!
Un peu d’air frais me fera du bien; nous voilà à Châteaud’Œx. Au menu, balade suivie d’une fondue dans un restaurant pittoresque. Et, si Pierre n’a pas suivi les cours de savoir-vivre de la baronne de Rothschild, il applique à la lettre les principes destinés aux gentlemen. Sur les trottoirs, il marche côté rue pour faire rempart de son corps aux tsunamis de neige fondue qui risquent de m’engloutir, remet mes cheveux bien au sec sous mon capuchon et me rate avec soin lorsqu’il répond à mes attaques de boules de neige. Au moment de réchauffer mes mains dans les siennes, je lui demande si cette journée ressemble pour lui à toutes les autres. «Suis-je unique?» quémande mon cœur de midinette. Réponse désarmante: si mes mains sont frigorifiées, Pierre, lui, me trouve limite frigide. Comprendre, par là, très peu entreprenante. Paraît que les autres lui caressent les cuisses, cherchent le confort de ses bras, volent ses baisers. «J’ai accompagné une fois une cliente à une réunion d’anciens élèves. Elle en avait marre d’y aller toujours toute seule, elle voulait que j’y sois son amoureux. Eh bien, elle s’est sacrément lâchée!
«Je suis moins compliqué à assumer qu’un amant»
Pierre
Les femmes se libèrent aujourd’hui de ce que l’homme leur a volé pendant des siècles. Grâce à moi, l’espace d’une soirée, cette femme a pu être une autre. J’espère juste qu’elle n’était pas encore plus triste après», s’inquiète-t-il sincèrement. Car Pierre est un vrai gentil. On le sent au regard plein d’affection qu’il pose sur ceux qui l’entourent, clientes comme amis. Quelle a d’ailleurs été la réaction de ses proches, m’enquis- je, curieuse, alors que le Don Juan m’emmène me dénuder à Lavey-les-Bains. «Pas mal de potes rigolent. Ils m’accusent de faire le beau, me charrient, mais dans le fond ça ne les surprend pas de moi.» Plus étonnant pourtant, Pierre n’a rien raconté à sa femme de ses activités. Il parle d’heures supplémentaires, elle ne demande rien. «C’est pour ne pas la faire souffrir, argue-t-il. Même si j’assume tout à fait ce que je fais, il y a quand même encore une forme de tabou autour de ce type de relation. Et j’avoue n’avoir pas encore mûrement réfléchi à tout ce que cela implique.»
A voir l’homme qui m’attend au bord du bassin des bains thermaux, je me dis que s’il y a bien une chose qu’il a mûrement réfléchie, c’est son apparence. Pourtant, Pierre s’excuse: il a oublié de me demander si je le préférais épilé ou pas. Magnanime, je lui pardonne. D’autant qu’il a pensé au fitness et au solarium. De mon côté, je regrette vaguement d’avoir omis burka ou combinaison en néoprène, le poulpe a les tentacules baladeurs. Mais, après tout, de quoi me plains-je? C’est pour cela que Pierre a été engagé et il a rempli sa mission à la perfection. Dernière chose pour celles que l’aventure aurait conquises: n’espérez pas réserver Pierre pour Nouvel An, une petite veinarde a fait main basse sur la nuit du réveillon. Elle passera le cap de la nouvelle année dans les bras d’un homme à louer.