Qu’est-ce qui est blanc, monumental et braque moins bien qu’un poids lourd? Réponse: un Hummer H2 stretch limousine dans une rue étroite de Bellevue. Eric, ancien conducteur des Transports publics genevois, sue dans son cachemire noir en essayant de manœuvrer son monstre, 11 m 80 de long, 6,4 tonnes et 6 roues. «Quelle cochonnerie, on est mal parti», lâche-t-il, les mâchoires un brin crispées.
Il faut dire qu’à l’origine l’utilitaire militaire a été conçu par General Motors et l’armée américaine pour foncer dans le tas, quelque part sur un terrain hostile. Et même s’il est devenu depuis 1992 véhicule civil, rien à faire, ce tank-là n’est pas réellement prévu pour la ville. D’autant que ce modèle stretch limousine est en quelque sorte «un bricolage», selon les mots de son propriétaire, Emmanuel Vachoux, patron d’une entreprise de location de limousines à Genève. Un bricolage, car le modèle, long comme trois Hummer classiques, a été commandé et construit sur mesure à Las Vegas l’année dernière.
A l’intérieur de ce 4x4 unique en Europe, trois salons en cuir, un bar à champagne, des écrans plasma, un show laser, une machine à produire de la fumée, une sono numérique et un sol en plexiglas avec effets de lumières. Le tout a coûté 270 000 francs, homologation comprise. Une somme qu’Emmanuel Vachoux a déboursée presque sans ciller, certain d’avoir flairé la tendance: celle qui pousse clubbers et jeunes branchés à se rêver prince de Miami ou héros d’un clip sur MTV. «Et entre anniversaires d’enfants, mariages, enterrements de vie de célibataires et service pour les fêtards, ça marche super bien», se félicite-t-il, les yeux aussi brillants que les jantes de son mastodonte du bitume.
La soirée du 31 décembre était donc forcément très prisée. Mais qui sont donc les privilégiés à s’être offert quelques heures d’exception dans cette discothèque sur roues? Nous avons passé vingt-quatre heures dans ce Hummer, du 31 décembre à l’aube du 1er janvier, avec l’impression d’être au théâtre: les spectateurs d’une pièce en trois actes comme autant de groupes qui ont participé à ce huis clos roulant.
Ambiance orientale
Acte I, scène 1: Eric a réussi à tourner dans la ruelle de Bellevue. Il est 16 heures et ses premiers clients l’attendent à l’entrée d’une charmante petite maison. Surprise: ils n’ont rien de fêtards prêts à siffler le premier apéritif de la soirée. D’ailleurs, le bar ne contient que du champagne sans alcool et des sodas, religion musulmane oblige. Les onze passagers sont en fait là pour une réunion de famille. Les parents de Mme Bahitham, son frère, sa sœur, son mari et leur petite-fille sont venus d’Arabie saoudite et de Dubaï pendant les Fêtes. C’est Ali, le mari de Mme Bahitham, qui a eu l’idée de louer le Hummer pour une virée en ville. «J’ai eu l’occasion de rouler dans un Hummer lors d’un voyage aux Etats-Unis, explique-t-il pendant que sa fille Walaa, 13 ans, branche son iPod au système sono. Ce qui est bien, c’est qu’on est tous ensemble. J’étais sûr que mes enfants trouveraient ça génial.»
Effectivement, le cadet, Asem, 10 ans, hallucine: «J’en ai vu une comme ça à la télévision, mais jamais en vrai. On peut mettre les lasers en marche?» questionne-t-il. En fait de lasers, il faudrait plutôt une option loupiotes des Mille et une nuits. Car si les écrans plats continuent à diffuser les déhanchements lascifs de Britney Spears, le son, lui, est résolument arabe. Une chanteuse marocaine pleure un amour interdit et, dans la voiture, la sœur de Mme Bahitham danse sous les applaudissements de sa famille. Même Asem, qui préférerait «la musique américaine», ondule du bassin. Ne manque qu’un narguilé pour donner l’impression de vivre une véritable soirée orientale. Pour tenter de pallier ce cruel manque, le petit Asem enclenche la fumée artificielle spéciale boîte de nuit. Sa grand-mère ahurie cache son nez sous son foulard pour mieux respirer et tout le monde se met à tousser. Ils garderont les fenêtres ouvertes jusqu’à leur retour à la maison. Pour eux, la sortie de deux heures était un franc succès. «Peut-être qu’on le refera», confirme Ali en aidant sa belle-mère à descendre du marchepied.
Mon incroyable réveillon
Non sans mal, Eric a ramené son monstre à la base, à Vernier. L’heure est au nettoyage. «C’est assez rare d’avoir ce genre de clients. Les jeunes qui veulent faire la fête laissent bien plus de bordel derrière eux», philosophe-t-il. Le moteur du Hummer tourne toujours: «Impossible de l’éteindre. Il y a tellement d’informatique embarquée que tout planterait si on le coupait.» Pas très écolo tout ça? «Si on fait le ratio de la consommation d’essence par passager, avec 17 places, les 33 litres aux 100 ne sont pas du tout scandaleux», rétorque-t-il convaincu en ajoutant de la glace dans les seaux à champagne.
Deux heures plus tard, Eric a repris le volant, direction l’acte II de la soirée. Après quelques tentatives, il trouve, vers Lancy centre, un bout de trottoir où garer son colossal 4x4. «C’est toujours ça le problème: on ne s’arrête pas n’importe où et on ne s’enfile que là où on est sûr de pouvoir passer», explique-t-il au moment où des hurlements stridents retentissent. Cavalcade bruyante et cris hystériques, la bande de copains que nous attendions a repéré le Hummer. Ils sont sept: cinq filles, deux garçons. «C’est trop malade, il est énorme», s’époumone Noémie, 15 ans, minishorts et cuissardes grises. Les amis arrivent chargés: une bouteille de Passoa, du whisky et deux berlingots de jus de pomme. «Mais dedans, y a déjà de la vodka», explique, candide, Alessandra, 18 ans, la tignasse soigneusement ébouriffée.
Avec Noémie, Gabriela, Alex, Sarah, Bessart et Taina, c’est la deuxième fois qu’ils s’offrent une heure de Hummer. «On l’a déjà fait pour un anniversaire, mais c’était un autre, plus petit. On est en train de devenir des limousiens», s’esclaffe-t-elle en débouchant le champagne. Le liquide est en fait un mousseux rosé mais qu’importe, les palais juvéniles sont dûment impressionnés. «On fait les stars, on est riches, on est dans un Hummer», s’exclame Gabriela, moulée dans une microscopique robe bleue à paillettes. Taina agite la main par la fenêtre: «Se faire voir, c’est déjà la moitié du plaisir.» Sur le quai du Mont-Blanc, des touristes japonais dégainent leur Nikon pour photographier la starlette en devenir.
Sautant sur les fauteuils de cuir noir et argent, Noémie ordonne à Bessart de monter le son. L’adulte moyen aurait, lui, déjà perdu un tympan dans l’histoire. Quelques tours et une pose photo plus tard, la fine équipe est déposée en vieille ville où ils finiront la soirée. Il faut payer le chauffeur, 750 francs pour une heure, et il en manque 20. Les gamins font les fonds de sacs. «On s’est tous cotisés, et comme de toute façon on ne peut pas aller en boîte, c’était notre fête à nous. Mieux que Mon incroyable anniversaire sur MTV», lance Gabriela avec un dernier regard pour le carrosse qui repart dans la nuit.
Stars d’un soir
Minuit sonne et pourtant, dans le Hummer soudain bien silencieux, l’ambiance n’est pas vraiment à la fête. «Après un groupe comme ça, t’as la tête comme un melon, grommelle Eric en sortant son désormais traditionnel sac poubelle en plein Carouge. Pas le temps de faire les à-fond, le groupe suivant est déjà là, et même plutôt bien parti. «On ne peut pas faire grand-chose s’ils montent déjà bourrés, commente Eric, résigné. A part regarder que ceux qui n’ont pas l’âge ne consomment pas d’alcool. Mais comme on a les yeux sur la route, c’est difficile de surveiller.» Le Hummer est rapidement pris d’assaut et la discothèque se transforme en boîte de sardines. Les 17 passagers, le maximum autorisé, ont entre 14 et 19 ans et l’habitude de ce mode de déplacement.
Ce soir, ils ont opté pour un aller-retour en direction du Macumba, un complexe de boîtes de nuit à Saint-Julien, en France voisine. «C’est notre délire, on dit qu’on est de la haute, on se prend pour quelqu’un d’autre. Les gens nous matent: la nuit est à nous», frime Adrien. Le volume est à fond et les sièges tressautent au rythme des basses. «Si je fais du stop, vous me prenez?», supplie une femme en voyant passer l’équipage dans une rue bondée. «L’ambiance est un peu moins drôle, râle pourtant le chauffeur, obligé de patienter pendant que Sarah, minirobe rouge et escarpins vertigineux, fonce s’acheter des clopes au tabac du coin. On sent qu’ils ont trop bu et qu’ils sont un peu blasés.» Un bruit de verre et quelques flashs: les jeunes balancent leurs bouteilles vides par la vitre et se prennent en photo avec des poses de stars du rap. «Au début, je croyais que c’était des radars», se marre Eric qui redevient vite sérieux: la douane est en vue. «Je vais pousser une gueulée pour qu’ils se calment», prévient-il. Ce sera inutile, ce soir les douaniers de Perly faisaient la fête ailleurs. Dommage, ils n’auront pas vu Mathieu dans un nuage de fumée, une fille sur chaque genou, se prendre pour un chef de gang façon West Coast.
A l’entrée du Macumba, videurs et clubbers se pâment: l’arrivée de la limousine fait sensation. Et peu importe si une passagère a vomi son trop-plein d’alcool sur la carrosserie autrefois étincelante et que d’autres titubent pour rejoindre l’entrée de la discothèque. Mais Eric est inquiet: les mineurs pourront-ils rentrer? Il a tort de s’en faire, ce soir, la sécurité a la tête ailleurs. Le chauffeur peut donc retourner à la base pour une pause.
A 5 heures du matin et quelques cafés plus tard, Eric est à l’entrée de la boîte de nuit. La police y est aussi, avec deux ambulances et un camion de pompiers. Une bagarre a éclaté à l’intérieur et les policiers ont lancé des grenades de gaz lacrymogène. Drôle de début d’année. Notre équipe déboule penaude sur le parking; pour elle aussi, la soirée fut mitigée. «Il y a eu des embrouilles tout le temps et quand les gens ont commencé à se frapper, j’ai eu super peur», avoue Norah, benjamine de l’expédition. Pourtant, dans le Hummer, l’ambiance est toujours à la fête et la musique à fond. Seuls quelques fêtards montrent des signes de fatigue. La limousine se vide au fur et à mesure des arrêts. A 6 heures, au petit matin, Eric a fini sa nuit. Pour la première fois, les phares s’éteignent et le moteur est coupé. Ce réveillon-là pourrait bien reprendre mot pour mot le slogan de la marque Hummer: Like nothing else, comme aucun autre.
Les chiffres de la démesure
Il faut un permis de car pour conduire le Hummer H2 stretch limousine.
270 000 francs: son prix
11 m 80: sa longueur
1 m 70: la hauteur du plafond
6: le nombre de roues
6,4 tonnes: son poids
2 m 20: sa largeur
33 litres aux 100: sa consommation
3: le nombre de places de parc qu’il occupe
15 écrans vidéo
1 caméra pour la marche arrière
30 000 francs: le coût d’entretien annuel