C’est une femme forte et fragile à la fois. Une épouse délaissée qui fait front, tant bien que mal. Une mère attentive, inquiète, heureuse par instants, lorsque les gazouillis d’Alexia, sa fille de 11 mois, l’arrachent à ses sombres pensées.
C’est une personnalité en vue qui paie le prix de la célébrité, obligée de faire deux fois le deuil de son mariage échoué. La première fois le 20 septembre 2010, lorsque son mari l’a quittée sans préavis. La seconde fois le 4 janvier, lorsque son téléphone n’a cessé de sonner. La veille, la NZZ (journal dit de référence) informait ses lecteurs que le tennisman Stanislas Wawrinka, champion olympique de double à Pékin avec Roger Federer, s’était fait plaquer la veille de Noël. «Je redoutais ce moment, avoue Ilham Vuilloud. Je savais que Stan serait à l’autre bout du monde et que tout allait me retomber dessus.» Elle avait prévu de ne pas répondre, de ne pas se répandre. Elle voulait juste qu’on lui fiche la paix. «Mais, là, j’étais tout de même obligée de rétablir la vérité…» Alors Ilham a décroché ce téléphone et expliqué que non, elle n’avait pas quitté Stan avec sa fille, que c’était lui qui était parti en septembre déjà. Une version sobrement confirmée par les parents Wawrinka, bien malheureux dans cette affaire. Le joueur, engagé au tournoi de Chennai (Inde), a évoqué, lui, «une séparation mutuelle» dans un communiqué lapidaire.
SA FILLE COMME BOUÉE
Ilham nous reçoit dans ce qui est encore officiellement le domicile conjugal. Un superbe appartement sur les hauteurs de Lausanne. Déco zen mais habitée, ambiance chic et chaleureuse. Le foyer est impeccablement tenu. La vue sur le Léman est magnifique, mais le ciel est chargé, le lac gris et le cœur lourd. Un petit rayon de soleil virevolte pourtant dans le séjour. Alexia. L’énergie de son papa, le caractère de sa maman. Elle a 11 mois, gigote dans tous les sens, veut tout toucher. Dans quelques semaines, elle fera ses premiers pas. Son papa ne les verra probablement pas.
Il sera à Melbourne, Buenos Aires ou Acapulco. Le cœur gros, à n’en pas douter.
Lorsqu’elle était speakerine à la TSR, Ilham Vuilloud s’exprimait sans prompteur. Ce matin, elle a pris soin de rédiger un petit mémo: «Ne pas accabler Stan / juste rétablir la vérité / Voulais pas exposer ma vie privée / Pas besoin de publicité ni de la pitié des gens / Rien contre Peter Lundgren, l’entraîneur de Stan / Ma fille est ma priorité.» Elle est rationnelle autant qu’on peut l’être lorsque votre monde s’écroule, s’efforce de rester froide jusqu’à ce que ses émotions la rattrapent. A chaque fois, l’enfant – à surveiller, à aider, à admirer – la sauve des larmes.
«J’ai été obligée de parler pour rétablir la vérité. Maintenant, je souhaite que l’on m’oublie»
Ilham
Nul besoin de notes pour dérouler le film qui semble tourner en boucle sur l’écran noir de ses nuits blanches. «Début septembre, je suis seule avec la petite depuis plus d’un mois. Stan est à l’US Open, il me fait livrer un bouquet de fleurs avec ce mot: «Je t’aime, tu me manques.» Il revient pour quarante-huit heures à Lausanne. Dort beaucoup, à cause du décalage horaire. Nous visitons un terrain pour construire une maison, puis il repart au Kazakhstan pour la coupe Davis. Le 20 septembre, il revient. Il joue un peu avec Alexia, attend qu’elle soit couchée puis m’annonce qu’il me quitte pour ne plus se consacrer qu’au tennis. Je suis tombée des nues. Comme Stan est quelqu’un qui exprime peu ses émotions, je n’avais décelé aucun signe avant-coureur. J’ai pris une sacrée baffe.»
FANTÔMES SURGIS DU PLACARD
Elle s’en remettait doucement; la médiatisation de l’affaire la projette quatre mois en arrière. Une double peine dont elle se serait bien passée. «Je savais qu’à partir du moment où cela sortirait dans la presse, ce serait la cata.» Le regard des gens, même lorsqu’il se veut bienveillant, reste une épreuve. «J’affronte les chuchotements, les ricanements, mais aussi la compassion, dont je ne veux pas davantage. Plus anonymes, les commentaires sur l’internet sont parfois désobligeants. Ilham a 11 ans de plus que Stan… Forcément, elle voulait un enfant… Forcément, elle lui a forcé la main… Forcément, elle a assuré ses vieux jours… «Rien n’est vrai, s’insurge-t-elle. Pendant cinq ans et demi, il n’y a pas eu un article sans mentionner notre différence d’âge. Je savais que ça ressortirait.» Et, avec les rumeurs, une fragilité issue de l’enfance remonte à la surface. Enfant adoptée, Ilham ressent cet abandon conjugal avec une souffrance familière qui lui fait dire que «des fantômes sortent des placards».
Fantôme et placards. Ceux de Stan sont encore emplis de ses affaires. L’absent est une ombre discrète et omniprésente. Quelques rares photos, une coupe posée sur une étagère à côté d’un trophée décerné à l’ancienne animatrice par les lecteurs de TV8. Mais tout ici rappelle celui qui est parti. Ils avaient conçu cet appartement ensemble, modifié les plans à leurs goûts. Tout ceci n’a plus de sens. «Je dois déménager si je veux aller de l’avant, soupire Ilham. Au printemps, je partirai. A Genève ou en Valais. Ici, je n’ai pas de vie sociale, j’étais venue à Lausanne pour lui.»
«Je suis une mère inquiète, angoissée, qui a besoin de prendre confiance en elle.»
Ilham
Sauf à déménager, elle n’a pas de projet d’avenir. Trop tôt. Elle ne croit plus qu’il reviendra. Trop tard. Elle flotte entre deux eaux, cherchant toujours à comprendre. «Les torts sont forcément partagés.» Elle aurait toutes les raisons d’en vouloir à son époux; elle en parle comme quelqu’un d’«humble, vrai, entier, mais introverti». Au contraire, c’est plutôt à elle-même qu’elle fait des reproches. «J’aurais dû prévoir, comprendre la particularité de sa carrière, si brève et si intense.»
L’arrivée d’Alexia a été pour le jeune couple un immense bonheur, mais aussi un bouleversement plus important que prévu. Ilham parle d’ailleurs de tsunami. «Lors de l’accouchement, j’ai morflé, dit-elle sans ambages. Au bout de sept jours, alors que je n’étais pas encore remise, Alexia a commencé à souffrir de coliques. Durant quatre mois, cela a été très dur. Elle pleurait, convulsait, perdait parfois connaissance à cause de la douleur. C’était terrible à vivre; on doute de ses capacités à élever un enfant. Mais je revendique le droit d’avoir pris le temps d’apprendre à être maman, à connaître et comprendre mon enfant. Je suis une mère inquiète, angoissée, qui a besoin de prendre confiance en elle.»
«JE COMPRENDS STAN, MAIS JE NE L’APPROUVE PAS»
Le couple semblait s’en être sorti. La petite dormait enfin, le trio projetait désormais de voyager en famille sur les tournois. «Nous devions l’accompagner à Paris-Bercy, puis emmener Alexia à EuroDisney. Il devait ensuite y avoir les vacances, puis ce premier Noël en famille qui allait enfin, pour moi, prendre tout son sens…»
Stanislas Wawrinka a peut-être perçu les choses différemment. Tentons une explication. Sans doute a-t-il été ébranlé par cette paternité moins idyllique que prévu. Le foyer, conçu comme un havre de paix dans le tumulte d’un métier particulièrement stressant, n’était plus un sas de décompression. Dans le même temps, son épouse, qu’il a aimée pour sa maturité, se révélait comme lui un jeune parent désemparé. «Il se levait la nuit, la changeait ou lui donnait le biberon sans que j’aie à le lui demander. Il avait envie de le faire et le faisait bien», souligne Ilham. Mais la bonne volonté du champion allait à l’encontre de la logique de toute son existence. Entre le tennis, auquel il avait jusqu’alors tout sacrifié et où tout tourne autour de lui, et la vie de famille, où il devait se trouver une place en n’étant présent que quelques jours par mois, les repères, la sécurité, les priorités n’étaient pas là où les aurait placés un citoyen ordinaire. Très introverti, il n’a pas su ou pu désamorcer ce conflit intérieur, ne trouvant d’issue que dans une solution extrême.
«Je comprends sa décision, admet Ilham, ça ne veut pas dire que j’approuve. Dans cinq ans, Alexia ne le connaîtra pas ou peu.» L’avenir de sa fille l’angoisse. Elle le dit et cela se voit. On la sent désécurisée, très protectrice. «Je suis hyperpaniquée à l’idée qua fille puisse souffrir de notre situation. Ma priorité, c’est elle. Au début, elle se rendait compte que je n’étais pas bien. Elle était devenue une boule de nerfs, je ne parvenais plus à la faire dormir. Alors je lui parle. Même si elle est encore toute petite, je lui dis pourquoi je suis triste, sans accuser son père. Je lui explique que ce n’est pas de sa faute, que son papa et sa maman l’aiment beaucoup et qu’ils l’aimeront toujours.»