En ce temps-là, j’étais en mon adolescence, comme aurait écrit Cendrars, j’avais à peine 11 ou 12 ans et j’ai dû le voir, pour la seule et unique fois de ma vie, non loin de mon collège, près de la salle du Séminaire, dans le haut la vieille ville de Porrentruy. C’était après la classe, sous un ciel un peu gris, quand une voiture anglaise de couleur sombre, immatriculée dans le canton de Vaud, attira soudainement mon regard. Je la vis d’abord de loin: elle semblait chercher sa route et avançait lentement. Puis, tout à coup, j’ai cru le voir apparaître, lui, le génial, l’immense, le grand, le plus grand de tous, Charlie Chaplin. Il était tassé à l’intérieur de ce qui ressemblait à une Bentley, à côté du chauffeur, portait des lunettes aux montures noires, semblait respirer un peu difficilement, la bouche entrouverte, voûté sur le siège passager. Il devait être assez petit, je n’aperçus pas tout de suite l’entier de son visage à travers le pare-brise. Mon regard le fixa pendant plusieurs secondes, mais il ne me vit pas, regardant droit devant lui, un peu perdu, comme ailleurs. Et la voiture passa sous mes yeux, dévalant ensuite la rue du Temple, puis disparut…
De retour à la maison, personne ne crut un traître mot de cette scène improbable, ayant pour cadre une petite ville sans histoire loin du manoir lémanique du clown génial. Tous conclurent bien vite avec amusementque j’avais dû confondre avec un vieillard qui lui ressemblait. «Mais, voyons, que serait-il venu faire ici?» lancèrent mes parents avec un certain bon sens. A contrecœur, je finis par me rallier à leur conviction et n’en parlai plus jamais à personne.
BONHEUR ENFOUI
Une vingtaine d’années plus tard, devenu journaliste à L’illustré, je me retrouvai un beau jour à bavarder avec Eugène Chaplin, dont le visage rappelle en partie celui de son père. Dans le fil de la conversation, alors qu’il me demandait incidemment où j’avais grandi, il eut tout à coup un petit sourire retenu: «Mais j’ai passé régulièrement des vacances, durant ma jeunesse, juste à côté de Porrentruy, dans le village de Fontenais!» Oui, se souvenait-il, son père et sa mère avaient bien dû venir le rechercher une fois ou deux avec leur Bentley. Intérieurement, j’eus alors comme une bouffée enivrante d’allégresse, une remontée de bonheur enfoui. Ce jour-là, enfant, je n’avais donc peut-être pas rêvé…
La Suisse n’est pas la Belgique, ni la Grande-Bretagne ou l’Espagne: elle n’a ni roi, ni reine, ni famille princière. Mais elle a ses dynasties, les Piccard, les Knie ou les Chaplin, dont on suit, année après année, la saga des bonheurs et des chagrins. Et l’histoire de Charlie Chaplin, elle, se confond littéralement avec celle de L’illustré, dans lequel, enfant, je découpai notamment ses photos. Dès la naissance du magazine, en 1921, le petit vagabond irradiant l’écran occupe déjà les pages couleur sépia du journal. Il est alors à Hollywood, en pleine gloire, et ses films, qui s’intitulent Charlot soldat, Le Kid ou Une vie de chien, font s’écraser de rire des parterres enthousiastes dans les cinémas du monde entier. Annonciateurs d’autres chefsd’œuvre à venir comme Les lumières de la ville, Les temps modernes, La ruée vers l’or ou Le dictateur, dont le journaliste jurassien Fernand Gigon, plume incontournable de l’époque, écrira même avec un enthousiasme communicatif dans les colonnes de l’hebdomadaire: «Voici venue l’heure où l’art et la réalité se confondent.» Durant ces trente premières années, il est alors totalement inimaginable et impensable que l’idole des foules Charlie Chaplin jette un jour son dévolu sur un vieux manoir, sur les hauteurs paisibles du lac Léman, pour y finir ses jours et y passer les vingt-cinq dernières années de sa vie terrestre.
DE JACKSON À NOUGARO
C’est pourtant ce qui finira par arriver, par les aléas de l’histoire et la faute d’un sénateur dont le nom restera tristement célèbre, McCarthy, expulsant Charlot et sa famille des Etats-Unis en pleine chasse aux sorcières contre les communistes. Fin 1952, c’est même L’illustré qui publiera le premier le scoop, complété par un reportage plus détaillé en janvier 1953: «Charlot a choisi la Suisse: il s’installe près de Vevey.» On y apprend qu’«après avoir hésité entre cette propriété et une autre, non loin de Genève, le célèbre acteur s’est décidé pour celle de Corsier, car elle avait l’avantage d’être habitable immédiatement, le personnel étant déjà sur place». Et notre journal de publier les binettes du maître d’hôtel, du jardinier, de la voisine ou de la femme du maître d’hôtel, qui «sait déjà répondre évasivement aux journalistes un peu indiscrets»…
On ne dira jamais assez à quel point Charlot incarna le cinéma pour des millions de gens pendant plusieurs générations, devenant sans doute le plus grand comique que le monde ait connu, la première vraie star internationale, célèbre de la Mongolie à la Terre de Feu. «Deux hommes depuis un demi-siècle ont changé la face du monde: Gillette, l’inventeur ou le vulgarisateur du rasoir mécanique, et Charles Spencer Chaplin, auteur et vulgarisateur cinématographique de la «moustache à Charlot», disait André Bazin. Tellement génial qu’aujourd’hui encore on continue de s’en inspirer. «Sans lui, je n’aurais jamais fait de films», avouait par exemple Jacques Tati. Il n’est donc pas étonnant que les relations de Charlie Chaplin avec notre journal (dont on n’est pas sûr qu’il l’ait d’ailleurs eu un jour entre les mains) soient un très long compagnonnage qui ne s’arrêtera même pas à sa mort, la nuit de Noël 1977, où il fit évidemment la une. On retrouvera son âme et son souvenir, année après année, par exemple quand Michael Jackson rendra visite à Oona Chaplin, en 1988, dont L’illustré publiera évidemment les images. Ou quand Claude Nougaro viendra à son tour, en 1992, et touchera du doigt les oscars de Charlot dans les caves du Manoir ou s’assoira dans le canapé des Lumières de la ville.
ENTRE LE CIEL ET LE LAC
Un intérêt qui ne faiblira jamais. Le dernier reportage publié dans nos pages date du 1er septembre dernier, avec un sujet de plusieurs pages consacré aux petits-enfants de Charlot. Ils sont vingt-quatre à ce jour, et tous, à leur manière, sont des héritiers artistiques de Charlie Chaplin. Et gageons que dans cent ou deux cents ans, quand un être humain, espérons-le toujours de chair et de sang, laissera peut-être tomber ses yeux sur le présent article de ce numéro spécial, déniché dans une brocante ou une foire aux vieux papiers, il saura encore qui était Charlie Chaplin – comme on se souvient aujourd’hui encore de François Villon ou de Rabelais. Et il suivra toujours les aventures des arrière-petits-enfants, des arrière et arrière suivants…
Aujourd’hui, quand on pénètre dans le petit cimetière du village de Corsier-sur-Vevey et qu’après un défilé des noms de chez nous, bien vaudois, gravés sur les stèles, on découvre celui d’un des plus grands génies du siècle, impossible de ne pas éprouver une émotion étrange, une espèce d’instant de grâce, suspendu entre le ciel et le lac. A quelques mètres de lui, tout aussi insolite, la tombe d’un acteur anglais resté dans la mémoire d’une ou deux générations, James Mason, le capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers, version Walt Disney en 1954. A côté du grand Charles, la sépulture de son épouse. C’est là, un jour de 1992, alors qu’elle venait quelques mois plus tôt d’être portée en terre, que sauta aux yeux, gravé sur la pierre, le prénom que je recherchais pour ma fille qui allait naître: Oona. Elle est grande aujourd’hui, mais «elle est un soleil inversé, dont les rayons sont dirigés vers l’intérieur», pour reprendre cette magnifique image de Christian Bobin, qui vit dans son monde imaginaire à elle. Comme dans un film de Charlot.
Que reste-t-il de la vie helvétique de Charlie Chaplin aujourd’hui dans les mémoires? Les instantanés sous le chapiteau du cirque Knie à Vevey, les photos dans les vignes de Lavaux, les dernières images déchirantes d’un vieillard méconnaissable sur la terrasse de son manoir? Pour moi, ça restera pour toujours cette limousine que croisa, un beau jour, un simple regard d’enfant.