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«L’ILLUSTRÉ», SPÉCIAL 90 ANS
LES TUNNELS, LES PONTS, LES AUTOROUTES, FIERTÉS NATIONALES
La Dixence, le Gothard, le viaduc de Chillon: autant de réalisations spectaculaires relatées avec faconde et un impressionnant sens de l’épique dans les reportages, quelle que soit l’époque. L’émotion et la fierté y sont permanentes.

Par Marc David - Mis en ligne le 12.04.2011

L a Suisse, pays de bâtisseurs. Ses journaux y parlent sans doute avec davantage d’admiration de ses tunnels ou de ses barrages que de ses poètes ou de ses présidents.

Cette évidence frappe à la lecture de L’illustré, quand notre magazine traite des vastes chantiers du passé, qu’il montre la construction d’ouvrages monumentaux comme la Dixence ou le Gothard, ou qu’il présente les photos traditionnelles de la joie des ouvriers à l’instant solennel des percements ou des inaugurations. Le lyrisme y est permanent. L’effort des hommes face aux montagnes, leur génie de la machinerie, leur amour pour les tubulures fascinent et allument les plumes des journalistes, hier autant qu’aujourd’hui.

Déjà en octobre 1921, l’hebdomadaire nouveau-né salue gaiement la pose de la dernière pierre de la seconde galerie du Simplon, «cette grande œuvre de progrès et de fraternité internationale». Il se félicite que le devis fixé en 1912 ait été respecté. Ajoute que cette réalisation «fait l’admiration du monde». Quelques lignes plus bas, incognito, on apprend cependant que les accidents ont fait une soixantaine de victimes…

En 1933, mêmes accents épiques devant les gigantesques travaux du barrage de la Dixence, ce mythe helvétique qui va occuper ingénieurs et ouvriers pendant des décennies. Les points d’exclamation et les expressions guerrières sont de sortie: «La Dixence! Autant de fronts de bataille, dix chantiers où le génie humain livre un infernal combat à la montagne qui se défend de tout le vide de ses abîmes, de toute la rigueur de son hiver de sept mois.» Ce barrage en devient presque une personne vivante, une héroïne: «Dès lors, puissante de capitaux souscrits, de compétences techniques et d’audacieuse énergie, elle poursuit son œuvre et prépare son inéluctable victoire.» Petits soldats perceurs de roches, les ouvriers sont baptisés «servants d’une artillerie monumentale».

Parfois, la nature et le geste technique se marient et l’on embarque dans une ébouriffante balade patriotique. En mai 1934, parcourant les nouveaux tunnels du Gothard, le train s’élève «jusqu’aux pâturages tout embaumés du vivifiant arôme des rhododendrons» et le journaliste s’enthousiasme: «Le tunnel hélicoïdal tient du mystère. La courbe y règne. Les points cardinaux s’y substituent les uns aux autres à chaque tour de roue, l’aiguille aimantée pointe sans cesse dans une autre direction.»

En juin de cette même année 1934, la nouvelle route Martigny-Salvan est qualifiée de «travail de Romains». On s’enorgueillit de ce pont qui surplombe un gouffre de 190 mètres au fond duquel coulent les eaux tumultueuses du Trient.

«VOICI VENUE L’ÈRE DE L’ASPHALTE»

Foin de polémiques financières, si triviales, tant les ponts, tunnels ou barrages sont sublimes sous le soleil! En 1948, le barrage de Cleuson-Dixence continue à s’ériger. Passé l’habituelle admiration pour la technique de cet ouvrage mesurant 87 mètres de haut, soit «plus que la flèche de la cathédrale de Lausanne», on glisse subrepticement et sans autre explication que «le public a appris récemment, avec quelque émotion, le conflit opposant d’une part les autorités fédérales et l’Etat du Valais à l’EOS, d’autre part l’Etat du Valais au Conseil fédéral». La Suisse a donc quelquefois des problèmes, mais ils ne sont pas de taille à être développés dans le journal.

L’hyperbole est de retour quand la liaison routière du Saint-Bernard est ouverte, au début des années 60. Après l’ère des barrages, quinze ans plus tôt, «qui a fondamentalement transformé les conditions de vie du Valais», voici venue l’ère de l’asphalte. Une liaison d’Orsières à Courmayeur avec des galeries habiles et ce tunnel ouvert sur les merveilles du sud de l’Europe. On rend un hommage appuyé aux Italiens, «ces constructeurs-nés». Sans oublier l’artisan politique de cette révolution, le conseiller d’Etat et préfet d’Entremont Maurice Troillet. Il s’est battu pendant cinquante ans pour qu’apparaisse «ce Suez alpin». Décédé en 1961, il n’en verra pas la concrétisation. Oubliant soudain ses compliments, le journal reconnaît cependant «qu’il y a longtemps que les automobilistes suisses auraient leurs autoroutes, comme les Italiens, s’ils étaient disposés à payer le droit de les utiliser »… Dans les années 60, il faut compter de 10 à 12 francs pour franchir le Saint-Bernard en automobile.

Ces années sont celles du progrès, des grands projets et des constructions à tout va. Tout semble possible, l’argent coule à flots et L’illustré emboîte le pas. Ses articles se font didactiques, bourrés de graphiques et de courbes de niveau. Les imaginations cavalent, on évoque (déjà) une tour majestueuse de 225 mètres au Palais de Beaulieu, on se préoccupe (déjà) de la traversée de la rade genevoise.

En 1964, le barrage de Mattmark se construit et, dans une forêt de cartes et de coupes de terrain, le chroniqueur rebombe le torse: «On se prend à penser que le brave terrassier et sa pelle ne sont plus guère que des images d’Epinal. Une centaine de véhicules lourds évoluent en tous sens avec une rapidité déconcertante.» On vante les 1200 ouvriers qui ont déjà consacré 11 millions d’heures de travail à cet ouvrage.

Mais Mattmark rimera vite avec tragédie. Moins d’un an plus tard, en août 1965, un pan du glacier de l’Allalin s’effondre sur les baraquements des ouvriers. On dénombre 95 victimes. Pour relater ce drame, le journal double le nombre habituel de ses pages d’actualité. Il se rend vite dans une bourgade calabraise d’où sept morts sont issus. «Un village condamné à la tristesse. Sur les visages, les rides de la douleur s’ajoutent à celles de la misère», raconte le journaliste. Le grand défi reste le réseau autoroutier. Au milieu des années 60, il n’en existe qu’une centaine de kilomètres à travers la Suisse. Les projets et les travaux s’amorcent, énormes. L’autoroute Berne-Zurich espère toucher Lenzbourg au début de 1967 et on se félicite de la diminution du nombre des tués depuis que l’autoroute Lausanne-Genève est ouverte, en 1963: de 21 morts à seulement sept victimes en 1967.

TOUT CE VIN EN MOINS…

Il est temps d’attaquer le chantier le plus fou: la liaison Lausanne-Villeneuve, le passage par-dessus Montreux, dont les rues étouffent sous les embouteillages. On se fâche un peu qu’on n’ait pas songé à tout faire d’un coup après le tronçon Lausanne-Genève. «Il faudra tout reprendre de a à z», regrette le journaliste. Et le syndic de Chardonne, Jean-Louis Ducret, renâcle un brin devant cette cicatrice fichée dans son vignoble. Ce seront 14 hectares de vignes et 120 000 litres de vin en moins. Mais il reconnaît, philosophe, que «la poule qu’on vous tue, c’est toujours la meilleure»…

Deux ans plus tard, en 1968, le viaduc de Chillon excite les imaginations. L’admiration et les propos enflés s’invitent de nouveau dans les reportages. «Vue d’en haut, c’est un serpent qui se coule à flanc de coteau, entre le bleu célèbre d’un lac admirable, le vert frais des bois touffus et l’azur d’un ciel que Pierre de Savoie et les Bernois ont longtemps appréciés», peut-on lire. Se félicitant de cet «ouvrage révolutionnaire, qui a exigé des solutions à la mesure de cette œuvre d’art de 2150 mètres de long, de ce secteur de la Nationale 9 dont les premiers usagers pourront apprécier la réussite totale dans un peu moins de deux ans. Ce sera la ruée.» Des débats un brin surréalistes ont lieu. On craint que le paysage, si sublime, capte tant les regards que ce tronçon en devienne «l’autoroute des accidents»…

«LA MONTAGNE GOUTTE, PLEURE, SE DÉFEND»

La modernité fascine autant qu’elle interpelle, modifie les habitudes quotidiennes. Dans le sillage du quartier de la Défense, à Paris, la Suisse voit naître sa première cité satellite, à Meyrin (GE). L’envoyé spécial reste sceptique sur sa portée humaine. Plusieurs jeunes femmes vont jusqu’à lui avouer qu’elles s’y ennuient. La vie y est trop facile, les magasins trop proches de chez soi et trop près les uns des autres. La promenade des petits enfants est trop aisée à plat et monotone dans cette cité moderne et uniforme. Et les femmes qui n’ont pas d’enfants et dont le mari utilise la voiture conjugale sont lasses de se rencontrer chaque matin, toujours entre elles, pour siroter longuement leur petit café au bar du magasin «self-service». Heureuse époque où les seuls problèmes sont ceux du temps libre à meubler…

La perception de nos grands chantiers a-t-elle vraiment changé? Trente ans plus tard, les machines se sont perfectionnées mais la fascination reste la même. L’épopée continue jusqu’à aujourd’hui et les transversales alpines du Lötschberg et du Gothard, tout juste percées, en constituent un exemple de plus. «La montagne veut bien que les hommes la percent, mais elle goutte, elle pleure, elle se défend», écrit encore le chroniqueur en 2010. Les gueules noires de Germinal ne sont jamais loin, l’épique n’a pas pris une ride.

 


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Tags: «L’illustré», 90 ans, Suisse romande, magazine, images, photos, anniversaire, Dixence, Gothard, Chillon Aller en haut de page Haut de page

 

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