«Grandir, c’est devenir sérieux»
Des photos en noir et blanc, un sondage et une collection de perles. Comme cette phrase bien sérieuse dans la bouche du petit Sébastien: «Il ne faut pas éliminer l’armée, parce qu’on serait aussi faibles que des poussins.» Voilà le contenu d’un article de L’illustré du 9 mai 1990. Sébastien avait 10 ans alors et, avec 90 autres enfants de 7 à 11 ans, il avait participé à une enquête captivante: «Savoir ce que pensent les enfants». Un vaste programme en dix questions posées à six classes romandes. Vingt et un ans plus tard, les écoliers d’aujourd’hui ont-ils toujours des rêves semblables, des angoisses similaires? Une envie de grandir identique, des projets aussi pleins d’espoir?
DES RÉPONSES CURIEUSEMENT SIMILAIRES
Pour en avoir le cœur net, nous avons posé rigoureusement les mêmes questions à 109 enfants du même âge, dans les mêmes établissements, ou presque. Et les réponses sont curieusement équivalentes, à quelques exceptions près. Ainsi, vingt et un ans après Sébastien et ses considérations sur l’armée, Max, de Saint-Aubin-Sauges, 9 ans en 2011, parle aussi de stratégie militaire: «Je ne pense pas qu’il y aura la guerre en Suisse, tant qu’on ne fait rien aux autres. Mais s’ils nous attaquent, ce serait bien d’avoir une armée pour nous défendre.»
Actualité oblige, la menace se fait précise dans les réponses des écoliers. A la question «Est-ce que tu penses qu’il pourrait y avoir la guerre chez nous?», Corentin, d’Avry-sur-Matran, soutient: «C’est bien possible avec ce fou de Cadafi (!)». Clémence, du centre scolaire d’Anniviers, veut croire à la paix, «à part si les Chinois pètent un câble». Thibaud, de Porrentruy, est rassuré: «S’il y avait la guerre, les Etats-Unis viendraient nous aider.» Félix, lui, analyse les raisons de la quiétude helvétique: «La Suisse est neutre, le président change tous les ans et ce n’est pas un dictateur.» Comme lui, 49% des élèves pensent que la Suisse est à l’abri d’un conflit, contre 51% en 1990. Pourquoi si peu de différences de perception entre les deux époques? «Probablement parce que la vision du monde des enfants reflète avant tout leur construction mentale, peu importe les générations », avance le pédopsychiatre Alain Herzog. «Ils sont dans un stade de latence, période où ils tentent de se faire une place parmi leurs pairs, dans un calme psycho-affectif relatif, loin des pulsions de la toute petite enfance ou de l’adolescence.» Pour le spécialiste, si les réponses à deux décennies d’écart se ressemblent, c’est qu’elles font partie d’un passage obligé, d’une étape dans la manière de percevoir le monde.
Ainsi, instinctivement, les enfants savent que, pour mieux l’appréhender, il leur faut en maîtriser les codes. Et, pour cela, ils doivent apprendre. C’est l’une des principales raisons citées par les jeunes qui n’ont pas envie de quitter trop rapidement le monde de l’enfance. En 1990, 62% des enfants interrogés ne voulaient pas «grandir le plus vite possible». En 2011, ils sont 68% à souhaiter prendre leur temps. «J’ai encore beaucoup à apprendre à l’école», explique Aurélie, 10 ans. Romy, 11 ans: «Parce que si on veut faire un travail, il faut savoir lire, écrire, calculer.» Et puis, «si je grandis plus vite, quand je serais grande, je regretterai de dire ça. Parce que le travail à l’école est beaucoup moins dur que le travail, le vrai», assène Janis, 10 ans.
LE FUTUR: ENTRE PEUR ET EXCITATION
Mais l’enfance, c’est aussi le plaisir et l’amusement, la protection et l’amour des parents: «Quand on est grand, la vie devient compliquée et on a moins le temps de s’amuser», David, 10 ans. «Oui, j’aimerais grandir plus vite pour conduire une voiture, aller tout seul à la Migros. Mais non, parce que je quitterais mes parents, et les parents, c’est ce qu’on a de plus précieux dans la vie, c’est eux qui nous ont donné la vie et, moi, je pense qu’il faut beaucoup les remercier», note Eliott, d’Avrysur-Matran. Câlin, Raphaël, de Bienne, explique que «quand on est enfant, on nous donne des bisous avant d’aller dormir». Ceux qui se réjouissent de voir défiler les années imaginent des couchers tardifs, le métier de leur rêve, la perspective de passer leur permis de conduire, de gagner des sous et même «ce sera moi qui pourra gronder», dixit Thibaud, 10 ans et demi, de Porrentruy.
UN ÉCHO À LA VOIX DE LEURS PARENTS
Parce que, pour l’instant, ceux qui grondent, ce sont les parents, mais surtout les enseignants. Un métier d’ailleurs bien moins prisé aujourd’hui qu’en 1990. A l’époque, 31% s’imaginaient devenir instituteurs. En 2011, ils ne sont plus que 16%. Une situation qu’Alain Herzog estime être le reflet d’une profession souvent décriée par la société d’aujourd’hui. «A travers le désenchantement et les critiques, c’est souvent la voix des parents qui se fait entendre», analyse le spécialiste. Alors, «quand tu seras grand, voudrais-tu devenir maître ou maîtresse?»«Surtout pas!» s’exclame Léane, 9 ans, à grand renfort de points d’exclamations. «Non, parce qu’on ne gagne pas assez d’argent, on doit dire «silence» quand les enfants parlent et punir à chaque fois qu’ils font des bêtises», se désole Nathan, 11 ans. «Non, parce qu’on a mal au cou à force de crier tout le temps», Moly, 9 ans, Corcelles. «Non, parce que j’ai d’autres ambitions pour l’avenir», nous révèle Dany, 11 ans, de Bienne.
A la place d’être enseignant, les écoliers nous proposent tout un inventaire de métiers. Les plus classiques ont toujours la cote: «pilote d’avion» pour Karim, «vétérinaire» pour Ellie, Chloé, Jessica et Jessie, policiers, footballeurs et mécaniciens sur voiture (chez Nissan, précise même Darek) pour une poignée de garçons. Ce sont les mêmes qui étaient plébiscités il y a vingt ans. Pourtant, certains sont résolument plus modernes, inspirés par la télévision et l’usage des nouvelles technologies. «J’ai envie de faire médecin légiste», déclare Corentin, 10 ans. «Policière à cheval», «inventeur d’applications pour iPhone», «créateur de jeux vidéo sur Wii». Etonnamment, pas d’actrice, de chanteuse, de top-modèle. Ceux qui se laissent tenter par l’enseignement citent les avantages du métier: «On gagne beaucoup, on est bien assuré et on a beaucoup de vacances», affirme Julie, de Bienne.
UNE GÉNÉRATION EN BONNE SANTÉ
La vie des adultes n’a plus beaucoup de mystère pour de nombreux enfants interrogés. Ni mystère ni attrait parfois même. Certains ont une vision assez sinistre du quotidien des grands, miroir de celle de 1990. Cela se traduit à la question «Est-ce que les grandes personnes peuvent faire tout ce qui leur plaît?». Non, répondent ainsi la majorité. Il y a vingt et un ans, ils n’étaient que 4%, contre 11% aujourd’hui à répondre par l’affirmative. Pour justifier ce manque de liberté, ils évoquent les responsabilités des adultes, les devoirs et soucis, financiers surtout. «Ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent parce que: rouler trop vite en voiture, il faut payer une amende. Payer les factures, payer pour un accident, payer les vacances, acheter la nourriture. Dans la vie, il faut payer, payer, payer», s’inquiète Alexandre, 10 ans et demi.
Pour veiller sur eux dans ce monde parfois source d’angoisse, ils comptent beaucoup sur le ciel, 76% en 1990, 71% aujourd’hui. Là-haut, quelqu’un les protège: Dieu, leurs grands-parents et même des animaux de compagnie. «Des anges m’aident pour mes évaluations et pour ne pas être malade», affirme Manolie, 9 ans et demi. «Oh oui, je sais que le ciel veille sur moi. Il m’est arrivé plein de choses où je savais que c’était le ciel», confirme Eliott. Alors, si làhaut des anges gardiens les accompagnent dans leur progression vers la vie d’adulte, tout devrait bien se passer. Pour le pédopsychiatre en tout cas, leurs réponses d’enfants, raisonnables et finalement très conformes aux attentes des adultes, sont un signe de bonne santé. «Elles montrent que, même si la société change, ces enfants-là grandissent avec les mêmes étapes que leurs aînés.»