L’illustré fête cette année ses 90 ans. Une longévité exceptionnelle dans l’univers de la presse magazine suisse et même internationale?
Absolument. D’abord parce que c’est un hebdomadaire qui commence tôt. Il est lancé en 1921. Or, les grands magazines historiques, comme Life ou Match, ne verront le jour que dans la décennie suivante, celle des années 30. Quand L’illustré est lancé par l’éditeur alémanique Ringier, c’est sous l’influence du photojournalisme à l’allemande, qui mène alors le train en Europe.
Qu’est-ce qui motive sa création?
Il faut savoir qu’au XIXe siècle nous avons déjà en Suisse une presse très illustrée. Mais il s’agit alors de gravures pour l’essentiel. Les revues n’introduisent la photo que timidement et dans des mises en pages vieillottes. C’est là qu’intervient une première révolution avec la Schweizer Illustrierte (S.I.), qui est lancée en 1911 et s’inspire du modèle de la Berliner Illustrierte Zeitung.
En quoi ce modèle est-il révolutionnaire?
En cela que l’éditeur, plutôt que d’adapter la photographie à ses besoins et à ses habitudes, prend le parti de s’adapter, lui, à la photographie. En 1914 déjà, la S.I. passe de la photogravure à l’héliogravure et publie des photos de grande qualité. Arrive la Grande Guerre. Un événement qui intéresse la terre entière et ne ressemble à rien de ce qu’on a connu jusque-là. Il y a des avions, des chars, des explosions. Visuellement, elle n’a plus rien à voir avec les gravures de charges de cavalerie des siècles précédents. Et le moyen qui s’impose pour rendre compte de cette guerre, c’est désormais la photographie. Elle va remplir une série de publications qui vont durer le temps de la guerre.
Des publications suisses?
Tout à fait. Des publications parfois «aidées» par les belligérants qui leur refilent un peu de propagande en même temps que leurs photos. Mais après la guerre, vers 1918-1919, une bonne partie de ces journaux disparaissent. Le moteur qui les a mis en place n’est plus là, mais le goût de la photo s’est installé. Il y a une demande pour cela. Une demande qui va amener certains éditeurs alémaniques à proposer une version romande des magazines qu’ils publient déjà outre-Sarine.
C’est justement le cas de Ringier, qui lance L’illustré?
Oui, mais il n’est pas le seul. Conzett+Huber et d’autres se lancent. On voit ainsi naître en Suisse romande des revues comme Lectures du Foyer ou L’Abeille, qui est produite à Lucerne. Mais ces journaux adoptent un modèle encore familial, en petit format et peu attentif à l’actualité internationale. Il y a également en Suisse romande un vieux journal qui tiendra encore de longues années, La Patrie suisse. Lui aussi est peu attentif à l’actualité, il a même réussi à traverser la guerre presque sans en parler! Il est complètement focalisé sur ce qui se passe dans les cantons, sur les personnalités romandes, etc. On imagine l’avocat le feuilletant, tandis que la ménagère s’y ennuie ferme…
C’est donc dans ce contexte que L’illustré est lancé en 1921, sur le modèle de la Schweizer Illustrierte.
Oui. Et très rapidement cette version romande de la S.I. va devenir un vrai journal indépendant, avec sa propre rédaction située au cœur de Lausanne. Entre les deux magazines, il va toujours y avoir des échanges, parfois des couvertures ou des reportages semblables, mais L’illustré va innover.
De quelle façon?
En mettant un accent très fort sur la photo d’actualité. Si vous prenez des couvertures des années 30, vous trouvez des images de la guerre d’Espagne, des images de l’Amérique, des images des antipodes. Alors que la concurrence, elle, continue de proposer jusqu’à satiété le vieux barbu de la montagne, le chalet avec le drapeau suisse, la chèvre et la petite chevrière…
Une imagerie folklorique que L’illustré ne se prive pas non plus d’exploiter. On le voit bien en feuilletant les éditions de l’époque…
Oui, mais en alternance avec des visions d’actualité. Le magazine joue sur les deux registres, mais l’actualité prime le plus souvent, même quand elle ne relève que de l’insolite. Vers la fin des années 20, par exemple, une couverture présente des cow-boys en train d’écouter la radio. Ce n’est pas de l’information pure, c’est juste une curiosité. Mais on est loin des clichés de suissitude alpestre que la concurrence exploite couverture après couverture. Certains de ces magazines vont jusqu’à mettre trois fois par année le Cervin à la une!
Dans ces mêmes années 30, alors que se prépare la Deuxième Guerre mondiale, quel rôle joue le magazine allemand Signal, qui se profile aussi comme concurrent de L’illustré?
Signal est un pur produit de propagande nazie. Créé à partir des forces vives de la Berliner Illustrierte Zeitung, dont les propriétaires juifs ont été expropriés, il a pour but d’assurer une présence de la germanité dans le monde. En fait, il n’est pas vendu en Allemagne, mais proposé à très bas prix dans une multitude de pays. Il est décliné dans la langue locale, donc en français en Suisse romande, et véhicule une propagande relativement douce par rapport à la presse allemande, notamment sur les questions raciales. En Suisse, ses ventes seront assez importantes au début de la guerre, puis elles baisseront au fur et à mesure que la débâcle allemande se précisera.
Signal disparaît donc avant la fin de la guerre. A quoi ressemble le paysage de la presse magazine au lendemain du conflit?
Deux événements clés se sont produits dans les années précédentes. La naissance de Vu, en 1928, en France. Un journal qui joue à fond de l’héliogravure, avec des mises en pages audacieuses, des diagonales, des photos découpées. Et la naissance, en 1936, de l’américain Life, qui place le photoreportage au cœur de ses préoccupations d’une manière tout à la fois sobre et esthétiquement solide. Au fil des ans, le pôle de l’inventivité s’est ainsi déplacé de l’Allemagne vers la France, puis de la France vers les Etats-Unis.
Et L’illustré va s’inspirer de ces nouveaux courants?
C’est très net. Avec ses photos publiées en grand format, souvent cadrées en respectant le choix du photographe, Life devient la référence mondiale, et L’illustré en adopte le modèle. On le remarque jusque dans le logo du titre. Comme la plupart des photomagazines que nous connaissons, y compris Paris-Match, L’illustré copie le graphisme de Life: son titre vient s’inscrire en blanc dans un rectangle rouge.
Dans les années 50 arrive la télévision. Est-elle perçue comme une nouvelle concurrente?
Forcément. Jusque-là, on a affaire à trois sources d’information. La presse quotidienne, plutôt pauvre en illustrations, la radio, très rapide à diffuser des informations, mais dépourvue de photos, et le Ciné-Journal, riche en images, mais très lent dans ses infos, qui remontent toutes à deux, trois ou quatre semaines. L’arrivée de la télé bouleverse la donne: elle propose ce qu’offre le Ciné-Journal, mais à la vitesse de la radio! Un magazine comme L’illustré est contraint de réagir. C’est là qu’on voit apparaître – surtout en une, et c’est moins vrai à l’intérieur – un relatif éloignement de l’actualité pure et brute. On évite de jouer sur des événements que la TV est capable de donner rapidement.
Ce qui se traduit de quelle façon?
Par l’apparition quasi systématique de starlettes souriantes en couverture. Un phénomène qui s’observe tout au long des années 60. Il résulte à la fois de la concurrence imposée par la TV et des possibilités toujours plus larges offertes par la couleur.
C’est le début de ce qu’on appellera bientôt le people?
Difficile à dire. Si vous remontez assez loin, dans les années 20 et 30, vous notez déjà un certain intérêt de L’illustré pour la vie privée de certaines têtes couronnées ou vedettes de Hollywood. Mais cette pénétration dans l’intimité est traitée avec modération. Aujourd’hui, il est clair que le genre a évolué jusqu’à tomber dans le trash dans certains magazines spécialisés.
«Quand «Life» devient la référence, «L’illustré» en adopte le modèle»
Mais, quand des journaux comme L’illustré ou Match, qui ont tous deux une forte tradition de photojournalisme, s’engagent dans la voie du people, ce n’est pas pour lancer des paparazzis aux trousses d’une vedette bronzant seins nus sur la plage. Il s’agit plutôt d’aller chez les gens pour les interviewer et les photographier dans leur milieu, et leur demander des photos d’enfance. Le phénomène s’est si bien généralisé que les politiques choisissent eux-mêmes de livrer des bribes de leur intimité. Obama, par exemple, n’a pas hésité, pendant sa campagne, à sortir des photos de lui quand il jouait de la guitare dans sa chambre d’étudiant.
Les années ont passé, les modes ont changé. Que sont devenus ceux qui étaient autrefois les concurrents de L’illustré, soit Patrie suisse, Lectures du Foyer, L’Abeille?
Par crises successives ou par fusions, tous ont disparu dans les années d’après-guerre. Le seul de l’époque qui soit encore en vie, c’est la revue catholique L’Echo Magazine, qui date de 1930 et survit grâce à son accroche confessionnelle. Mais, en même temps que ces magazines ont disparu, la Suisse romande s’est largement ouverte à la presse étrangère, en particulier avec l’offensive de Paris-Match et de son insert romand.
L’illustré, lui, tient le coup contre vents et marées. Qu’est-ce qui explique ces neuf décennies de parution ininterrompue?
A mon avis, il y a deux explications. L’une tient à la solidité de l’éditeur Ringier. Il a apparemment fait des choix éditoriaux qui se sont révélés gagnants tout au long de l’histoire du magazine. Grand format, attention privilégiée à la photo, héliogravure. Ensuite, une attention soutenue et permanente à l’actualité. Au bout du compte, on trouve un langage qui plaît aussi bien aux progressistes qu’aux conservateurs, aux catholiques qu’aux protestants, aux femmes qu’aux hommes. Un langage qui ne parcellise pas en deux, trois ou quatre un public déjà très restreint, celui de la Suisse romande.
Et quelles sont d’après vous ses meilleures cartes pour l’avenir?
Encore et toujours le photojournalisme de qualité. Je suis convaincu qu’il continuera de faire les beaux jours de la presse illustrée, même si elle compose avec l’iPhone et l’iPad. Ce qu’on attend d’un magazine, ce n’est pas qu’il singe la télé ou l’internet, c’est qu’il assume son rôle de magazine. Qu’il soigne donc la qualité de l’image. Le people a son histoire, son lectorat, d’accord, c’est un élément, mais ce n’est pas le seul. Un magazine, c’est comme un repas complet. Il y faut une entrée, un plat de résistance, un dessert. Son avenir dépendra de l’équilibre qu’il saura préserver entre tous ces plats.
Gianni Haver prépare la publication, dans la collection Le savoir suisse, d’un ouvrage portant sur la presse illustrée de Suisse romande. Ce sera le résultat des recherches qu’il a conduites sur l’histoire des magazines de ce pays de 1830 à nos jours.