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PROSPECTIVE
JOËL DE ROSNAY: «L'HOMME DU FUTUR SERA RELIÉ AU CERVEAU PLANÉTAIRE»
Il est docteur ès sciences, mais aussi futurologue et écrivain. Il prévoit que le XXIe siècle, boosté par les avancées scientifiques, va vraiment «changer la vie».

Par Robert Habel - Mis en ligne le 04.01.2011

Le XXIe siècle n’a pas commencé en l’an 2000, cette date parfaitement artificielle, mais il commence véritablement aujourd’hui, après une petite décennie de tâtonnements d’où sont en train d’émerger les grandes tendances de fond, les vraies lignes de force du siècle à venir. Pour Joël de Rosnay, biologiste et docteur ès sciences, président de la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, futurologue et auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages, le monde actuel est en pleine effervescence et l’être humain à la veille d’une nouvelle aventure qui va transformer aussi bien sa conscience de soi que son rapport aux autres.

Quelles vont être les grandes tendances du XXIe siècle?

On assiste à la convergence de trois disciplines, l’infotechnologie, la bio-technologie et l’écotechnologie, qui se marient les unes avec les autres et créent une dynamique porteuse d’avenir. C’est ce qui donne l’impression d’être au début d’une ère nouvelle. Pendant le XXIe siècle, il y aura des bouleversements dans tous les domaines: transports, environnement, habitat, communication, santé, etc. On peut imaginer plusieurs scénarios différents, comme je l’ai fait dans mon livre paru il y a deux ans, 2020, les scénarios du futur (Ed. Fayard), mais la véritable question, c’est de savoir si le monde à venir sera meilleur ou pire.

L’homme est-il en train de changer?

Il a déjà changé! Son cerveau a commencé à se modifier! Des études faites aux Etats-Unis sur la net gen, c’est-à-dire la génération des 12 à 20 ans, ceux qui sont nés avec l’internet, le montrent. Don Tapscott, un visionnaire de l’informatique, a écrit en 2008 un livre sur ce thème, Grown Up Digital. Des études sur 15 000 étudiants ont démontré que leur cerveau se modifiait sous l’effet de ce que l’on appelle le multitasking, c’est-à-dire la nécessité et la faculté de maîtriser, sur son ordinateur, plusieurs paramètres à la fois. Leur cerveau a acquis une plus grande capacité à aborder les systèmes complexes et à les traiter.

Ces étudiants américains annoncent l’homme du futur?

Dans un livre publié en 1994, j’ai imaginé ce que j’ai appelé «l’homme symbiotique». C’est sans doute l’homme du futur qui est en train d’émerger sous nos yeux! Ce que j’explique, c’est que nous avons créé progressivement des prothèses autour de notre corps. La prothèse de nos pieds, par exemple, c’est l’automobile, le vélo, les transports; celle des ailes, l’avion; la prothèse des yeux, la télévision; celle des oreilles, la radio; la prothèse du cerveau, l’ordinateur, ou les nouveaux «sens»: le smartphone. Toutes ces prothèses s’interconnectent et on vit désormais dans un écosystème informationnel, une sorte de gigantesque bulle numérique que j’appelle le «cerveau planétaire», constituant un macro-organisme hybride (puisqu’il résulte des avancées conjuguées de l’électronique, de la mécanique et de la biologie). L’homme du futur restera l’être vivant biologique qu’il est depuis toujours, mais il vivra en symbiose avec ce système infiniment complexe qu’il est en train de créer.

Ce système contribuera-t-il à le libérer?

Espérons-le, mais on ne sait pas encore! Si l’homme n’y arrive pas, ce qui est possible, ce macro-organisme va acquérir ses finalités propres et se transformer soit en un Big Brother, soit en un Frankenmonde, qui risquent d’opprimer l’homme, un peu comme les robots qui pourraient un jour asservir l’homme s’ils prenaient le pouvoir.

Etes-vous optimiste ou pessimiste?

Je n’aime pas beaucoup cette question, parce qu’elle relève d’une logique binaire, manichéenne, caractéristique du monde dont nous sortons. C’est-à-dire ce monde de la compétition, de la concurrence, du bien, du mal, de la droite, de la gauche, oui, non, il a raison, il a tort… Or, on entre dans un monde de la complémentarité systémique, globale, où les interdépendances sont plus importantes que les seuls causes ou effets. Donc, je suis optimiste ou pessimiste selon les cas. Quelquefois, je suis très pessimiste sur la capacité des hommes à s’entendre et à construire ensemble leur avenir; parfois, je suis plus optimiste sur la capacité de l’homme à se sortir des crises, notamment écologiques. Je dirai donc que je suis un pessimiste serein ou un optimiste angoissé.

Connecté au cerveau planétaire, l’être humain se sent-il moins seul?

Etre seul, c’est Descartes devant son poêle, dans une cabane, en train d’écrire Le discours de la méthode. C’est la solitude, mais son livre l’a rendu mondialement connecté. Aujourd’hui, on peut être n’importe où dans le monde et se connecter, parler, envoyer des mails, envoyer des photos… Cette notion de solitude est en train de se déplacer vers une solitude virtuelle ou numérique: le solitaire, c’est celui qui n’aura pas de possibilités de connexion, pas d’e-mails. Il sera un peu dans la situation de la personne qui, autrefois, ne savait pas lire.

Mais cette connexion ne demeure-t-elle pas virtuelle, et donc irréelle?

Oui et non. La relation est virtuelle, mais des études montrent que cette connexion virtuelle conduit à un besoin de connexion réelle. Les gens veulent se voir, partager des émotions, faire des voyages ensemble. Sur Facebook, les gens organisent des expéditions pour se retrouver tous ensemble, à explorer un désert ou à escalader une montagne. Il y a ce paradoxe étonnant: plus les gens sont connectés virtuellement par le mail, les forums, les réseaux sociaux, plus ils souhaitent physiquement échanger leurs sentiments: faire l’amour, marcher ensemble, souffler les bougies d’un gâteau d’anniversaire, prendre des photos…

Cela les incite à être davantage créateurs de leur propre vie?

C’est une grande question, c’est celle qui nous passionne le plus à la Cité des sciences, parce que nous voulons avant tout aider les gens à donner du sens à leur vie. On s’aperçoit que les jeunes sont très sceptiques sur l’avenir, ils craignent les catastrophes naturelles, le réchauffement climatique, le terrorisme, la crise économique… Cette grande peur du futur provoque un repli sur le présent, on appelle cela, aux Etats-Unis, «instant gratification». Je clique là, j’ai aussitôt le résultat du clic. Je considère que mon rôle, comme pédagogue et écrivain, ce n’est pas seulement d’aider les gens à comprendre le futur, mais de les aider à construire leur futur. L’idéal étant que chacun d’entre nous ait finalement envie de construire quelque chose, pour soi et pour les autres.

«Etre futurologue, c’est aider les gens à inventer Leur propre avenir»

C’est le contraire du nihilisme.

Oui, mais il y a encore beaucoup de nihilisme. Il y a des gens qui pensent que tout cela ne sert à rien, que l’on est simplement sur un petit morceau de planète perdu au milieu de l’univers, pour un petit bout de temps, et que tout cela n’a aucun sens. Comme disait Sartre, le monde commence à ma naissance et il se termine à ma mort. Ce sentiment continuera à exister, bien entendu.

Oublier son portable ou son ordinateur est presque devenu une expérience métaphysique: on a l’impression aussitôt de vivre moins.

Oui, parce que nos prothèses font désormais partie de nous. Le portable ou l’ordinateur, c’est une extension de notre cerveau et de notre capacité à communiquer. Si ça ne marche plus, c’est une catastrophe. C’est pourquoi il faut apprendre aussi à ne pas être trop addict, trop drogué, à ces outils-là. Il faut s’en servir avec modération, faire des pauses. J’appelle cela la «diététique de l’information».

Vous sentez-vous déjà comme un homme du futur?

Je pourrais dire que je suis un «homme cliquable», à la fois hyperréel et hypervirtuel! Je suis très réel avec ma famille, mes amis, mes collègues, je vais à des réunions, je donne des conférences… Mais j’existe aussi dans un monde virtuel, sur le Net. Ce que je suis, avec expérience, savoir-faire, vision du futur, contacts, réseaux, connexions, collaborateurs, livres, constitue une réalité complexe qui s’appelle Joël de Rosnay. Je vis, au fond, dans des temps parallèles, qui se juxtaposent et s’entrecroisent en permanence: pendant que je vous parle, des personnes sont en train de m’envoyer des e-mails auxquels je répondrai plus tard, quelqu’un me demande un texte pour une conférence, quelqu’un est en train de lire un de mes livres sur mon blog… Mon temps est plus dense, il se déploie sur des espaces différents.

La longévité augmente aussi spectaculairement: le rêve de l’éternelle jeunesse est-il pour bientôt?

L’éternelle jeunesse, je crois que c’est un mythe, et je suis assez opposé aux partisans de l’immortalité complète, ceux qu’on appelle les transhumanistes. Mais que l’on arrive à vieillir jeune, et de mieux en mieux, oui. En Europe, on gagne à peu près un trimestre d’espérance de vie par année, on a donc gagné quatre ans d’espérance de vie en dix ans. En 2050, l’espérance de vie devrait être de 96 ans. Mais la grande question, c’est de savoir ce qu’on va faire des gens de 95 ans, 100 ans, 115 ans, par rapport à ce que la société offre aujourd’hui.

Ils seront connectés au moins sur le grand cerveau planétaire.

C’est une vision optimiste! (Rire.) La société n’est pas préparée pour que les gens qui vivent après 65 ans fassent autre chose que de consommer, de regarder la télé, de toucher leur retraite… La société n’a pas prévu ce que j’appelle, dans un livre précédent, «une vie en plus». Une vie en plus, ce sera peut-être soixante ans de vie en plus! Après la retraite à 60 ans, on va vivre encore 60 ans de plus!

Le demi-siècle qui vient de se passer était plein de changements, c’était la meilleure époque pour un futurologue.

Mais ce changement continue! Et, comme je cherche à comprendre les convergences globales avec une vision de synthèse, le siècle qui commence est encore beaucoup plus passionnant. Il me permet de sur fer − j’emploie un terme que j’aime beau coup, puisque je suis surfeur sur l’eau et sur l’internet − sur la vague de l’ave nir. Et j’espère vivre encore longtemps pour continuer à l’observer et à l’expli quer.



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Tags: Interview, Joël de Rosnay, sciences, littérature Aller en haut de page Haut de page

 

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