Jeudi, face aux ors de son bureau du VIIe arrondissement. Elle arrive de Bruxelles par le train, élégante, perchée sur de hauts talons. La maire et eurodéputée UMP est en campagne pour les législatives de 2012 et se verrait bien dans le fauteuil du maire de Paris dans trois ans. L’ambition est toujours au rendez-vous chez Rachida Dati. Infatigable, elle jongle entre les dossiers politiques et les histoires du Père Castor qu’elle lit à sa fille de 2 ans.
«Certains journalistes ont cru que j’étais un gadget, une caution, une Beurette alibi!»
On a l’impression qu’écrire votre autobiographie vous a obligée à regarder en arrière, vous qui êtes plutôt une femme tournée vers l’avenir...
J’ai pris beaucoup de notes quand j’étais ministre sur les réformes difficiles que je menais. Le pouvoir isole, je voulais garder une trace. J’ai été l’objet d’attaques assez violentes, on disait par ailleurs de moi des choses très jolies, mais totalement fausses. Je ne suis pas l’héroïne d’un conte de fées. J’ai souhaité rétablir la vérité sur mes convictions, mon parcours, mes combats.
On sent chez vous plus de rondeur, de sérénité?
Je n’ai jamais été dans l’aigreur et l’amertume. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Aujourd’hui plus que jamais, j’ai retrouvé une liberté, celle que l’on n’a pas quand on est ministre. La naissance de ma fille a apporté beaucoup de douceur et de tendresse dans mes relations aux autres. J’ai appris à mieux aimer.
Malika, votre sœur aînée (ndlr: la fratrie compte douze enfants) dit que vous étiez toujours dans le combat, prête à partir en guerre pour défendre la famille. Elle trouvait cela parfois gênant.
J’avais beaucoup de tempérament et de caractère, et je supportais mal de ne pas comprendre les situations que je trouvais injustes. Je devais les comprendre ou les combattre!
Par votre exemple, vous avez mis la barre très haut pour vos nombreux neveux et nièces. Comment peut-on imaginer faire aussi bien que tante Rachida?
La chance et la force de notre famille, l’amour de nos parents nous ont permis de ne jamais être en rivalité les uns avec les autres et de trouver chacun notre voie et d’être heureux dans ce que nous étions et faisions. Certains de mes frères et sœurs ou neveux et nièces admirent mon parcours. D’autres s’en amusent et n’envient pas du tout ma vie.
Très jeune, vous avez sollicité des personnalités influentes qui vous ont mis le pied à l’étrier. Et vous, avez-vous déjà reçu dans ce bureau une jeune fille qui ressemble à la jeune Rachida Dati?
Je reçois régulièrement des jeunes et des moins jeunes, de nombreuses femmes qui souhaitent que je les soutienne, que je les encourage. Les Français que je rencontre sont plus sensibles à mon parcours en raison de la condition sociale de ma famille plutôt qu’à son origine. En France, tout est possible, même si ce n’est pas facile.
Quelle est la réforme menée comme ministre de la Justice dont vous êtes la plus fière?
D’avoir pu démontrer justement que ce Ministère de la justice était réformable. Sanctionner plus sévèrement les multirécidivistes, ne plus remettre en liberté les criminels dangereux sans contrôle, réformer la formation des magistrats, avoir féminisé les plus hautes fonctions de la magistrature (de 2 à 20%). Montrer que la justice est au service des Français, égale et accessible à tous. Le fait que mon visage a été associé à ce poste a peut être donné une autre connotation à ce ministère.
Si l’affaire DSK s’était déroulée en France, à l’époque où vous étiez ministre, cela se serait-il passé de la même manière qu’aux Etats-Unis?
Nous n’aurions pas eu une exposition médiatique aussi directe, M. Strauss-Kahn n’aurait pas été montré menotté. Pour le reste, la procédure judiciaire aurait existé et l’enquête aurait été menée. J’en suis persuadée, je crois à la justice de ce pays. Aujourd’hui, il est impossible d’étouffer une affaire comme celle-là. Quant à DSK, si les faits sont avérés, et ils sont graves, il sera condamné.
La condition et le destin de la victime, pauvre immigrée élevant seule sa fille, vous a touchée personnellement?
En tant qu’ancien magistrat, je suis soucieuse que la justice soit la même pour tout le monde. Mais je ne vois pas le rapport avec ma vie personnelle! Je suis très fière au niveau français d’avoir créé le juge des victimes, qui permet de les aider et de les soutenir tout au long d’une procédure. Je suis choquée quand une décision de justice ne peut être exécutée parce que la victime a peur et n’ose pas réclamer, par exemple une pension alimentaire, par crainte de représailles.
Vous ne réglez aucun compte dans ce livre, on n’y trouve aucune méchanceté. Pourquoi?
Ce n’est pas dans ma nature. J’ai toujours été très directe dans mes rapports avec les gens, donc je n’ai pas besoin de régler de comptes.
Un de vos proches dit qu’entre la presse et vous il y a eu un malentendu?
Sans doute, mais certains journalistes ont voulu me mettre dans une case qui n’était pas la bonne. Ils ont cru que j’étais un gadget, une caution, une Beurette alibi!
Le Petit journal de Canal+ ne manque pas une occasion de se moquer de vous quand vous siégez au Conseil de Paris. Ça vous énerve?
C’est très drôle... Ce n’est pas méchant, juste de la dérision, j’ai vraiment le sens de l’autodérision.
Vous avez été la première femme d’origine maghrébine à devenir ministre d’Etat. Que voudriez-vous voir figurer au chapitre «Rachida Dati» dans les livres d’histoire de vos petits-enfants?
Que c’était un immense honneur d’être nommée ministre de la Justice de mon pays. Mes parents analphabètes sont arrivés en France dans les années 60 et en une génération leur fille est devenue l’un des plus importants ministres de la République: que vous dire de plus?
Pourquoi revenir sur la toxicomanie de votre frère?
J’ai été très attaquée à son sujet, comme si j’étais responsable de sa toxicomanie, de sa fragilité. Je ne souhaite à personne d’avoir un enfant toxicomane, c’est une réelle tragédie. A l’époque, mes parents n’avaient pas les outils pour réagir. Je me souviens d’un soir: Jamal avait fait des mélanges, on essayait de le maîtriser, mon père était dévasté. Je n’oublierai jamais ce moment terrible où j’ai dû signer son internement. Cela laisse des traces. Autant de raisons pour moi d’être hostile à la dépénalisation de la vente et de l’usage du cannabis. Ce serait irresponsable!
Y a-t-il de l’espoir pour lui aujourd’hui?
Je l’espère, ma famille le soutient et il restera mon frère. Je ne suis pas dans le reniement.
Mais dans la pudeur. Aucune évocation de votre vie amoureuse dans ce livre ni de l’identité du père de votre fille. N’aurait-il pas été plus simple de la révéler une fois pour toutes? Pour que la presse people vous fiche enfin la paix?
(Elle s’enflamme.) Attendez, on ne fait pas les choses pour avoir la paix! Vous allez me demander des détails intimes et pour être tranquille, je dois vous les révéler?
Ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais vous savez bien que ce qui reste caché focalise l’attention...
Ma vie intime n’a jamais été exposée et cela contribue à mon équilibre. D’ailleurs, elle n’intéresse qu’un microcosme. Quand je rencontre les gens dans la rue, ils ne me demandent pas qui est le père de ma fille!
Votre mère vous disait: «Sois heureuse, arrête de vouloir décrocher la lune.» Vous voilà pourtant partie à l’assaut d’une nouvelle lune, un siège de député à l’Assemblée nationale. Quitte à le disputer à un premier ministre!
Maman a toujours considéré que la vie était trop courte, donc il fallait être heureux et profiter de ceux que l’on aime. Parfois, elle me voyait obsédée par certaines choses aux dépens de mon bonheur personnel, donc elle me conseillait de lever le pied. L’Assemblée nationale n’est pas une obsession, c’est une cohérence et une suite logique à mon engagement politique. Se confronter aux suffrages des Français, se faire élire, cela fait partie de la vie politique.
Rendez-vous pour la course à la mairie de Paris?
La mairie de Paris, ce sera en 2014. Pour l’instant, notre priorité est de gagner l’élection présidentielle en 2012. Pour le reste, vous savez, j’aurais rêvé ma vie à 20 ou 30 ans, elle aurait été en deçà de ce que j’ai vécu jusqu’à maintenant. J’y inclus aussi les échecs. En dehors de la maladie et de la mort, rien ne m’effraie. On m’a souvent dit disgraciée, sanctionnée, morte politiquement, et pourtant je suis là, et je suscite encore de l’intérêt puisque vous êtes là! (Sourire.) Vous savez, j’ai des cousines qui ne savent ni lire ni écrire, qui n’ont jamais voyagé, qui ne sortent pratiquement pas de chez elles. Vous imaginez le décalage avec ma propre vie, moi qui fus autonome dès l’âge de 14 ans, qui a connu la liberté, celle aussi de dire non à certains moments. Il y a des gens qui sont décimés s’ils n’atteignent pas leurs objectifs. Ce n’est pas mon cas!
Rachida Dati. Fille de M’Barek et de Fatim-Zohra. Ministre de la Justice, XO Editions.