De Jackie Kennedy, on connaissait son histoire, son style. Ses tailleurs pastel, ses doubles ou triples rangées de perles, ses petits chapeaux bien plus beaux que ceux de la reine d’Angleterre. En trois années à la Maison Blanche aux côtés de son mari, le président John Fitzgerald Kennedy, cette jeune et belle femme brune, veuve à 34 ans, imposa son élégance, son savoir-vivre, ses manières et ses toilettes, définissant des codes qui, cinquante ans après, continuent de s’appliquer aux premières dames du monde entier.
On ignorait tout en revanche de ses idées, et même de sa voix. Un filet de voix, comme un robinet trop longtemps fermé qui laisse s’écouler une eau saumâtre. Les Américains l’ont (re)découvert les 13 et 14 septembre derniers comme on revoit un premier amour. Avec un mélange de curiosité et d’émotion, où perce peu à peu une gêne lorsque l’icône de la féminité apparaît terriblement rétrograde. Au secours le glamour!
Le contexte
«Ma vie est finie»
Cette série d’entretiens a été enregistrée de mars à juin 1964 dans la maison familiale de Georgetown, un quartier huppé de Washington où les cars de touristes patrouillent en espérant apercevoir «la femme la plus célèbre du monde libre». Près de six mois après la mort de son mari, assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas, elle s’exprime pour la première et dernière fois sur ses années à la Maison Blanche. L’interview est menée par Arthur Schlesinger, historien, ancien conseiller de JFK et ami du clan. Quelques mois plus tôt, elle a noté dans son journal intime: «Je considère que ma vie est finie et je ne ferai rien d’autre jusqu’à la fin de mes jours qu’attendre qu’elle s’achève pour de bon.»
On entend par moments les cris des enfants, John-John et Caroline. John-John est mort en 1999 dans un accident d’avion, perpétuant la malédiction des Kennedy. Caroline est aujourd’hui la seule survivante, perpétuant le mythe. C’est elle qui a autorisé la diffusion de ces enregistrements que Jackie Kennedy ne souhaitait rendre publics qu’en 2044, cinquante ans après sa mort.
Les grands de ce monde
De Gaulle était «méchant», Churchill «gaga»
Dans la nécrologie qu’il lui consacre en 1994, le New York Times relève que, devenue première dame, Jackie Kennedy «montra peu d’intérêt pour les nuances de la politique». Un élégant euphémisme. Pour elle, le général de Gaulle, qui était pourtant son «héros», est un homme «méchant» et «venimeux». D’ailleurs, c’est simple, elle «déteste les Français», des gens «pas gentils, qui ne pensent qu’à eux». A-t-elle mal pris l’indifférence hautaine du grand Charles à son égard lors d’une visite d’Etat en 1961? Tout aussi catégoriques et puériles, ses saillies sur Churchill, déjà «gaga» quand son mari le rencontre dans les années 50, et Indira Gandhi, une femme «amère, arriviste et affreuse». Elle se moque également de l’épouse du président Lyndon Johnson, qualifiée de «chien de chasse entraîné à tout noter sur un carnet», ironise sur la sexualité d’une députée («je ne serais pas surprise si elle était lesbienne») et sur les penchants érotomanes du président indonésien. Plus surprenant, elle dépeint le pasteur Martin Luther King comme un homme «bidon», amateur de parties fines. Sur ce point précis, son sentiment aurait été manipulé par les manœuvres de l’ex-patron du FBI, J. Edgar Hoover.
Son mari
«Il voulait faire tant…»
une façon de grandir le souvenir de son défunt mari. Celui qui s’aventurait à émettre la moindre critique sur l’œuvre de JFK (le Viêtnam, au hasard) était immédiatement et définitivement répudié. John Kennedy, qu’elle surnommait Jack, était un père aimant qui apprit à nager à sa fille Caroline, un fou de lecture lisant dans son bain, à table, en nouant sa cravate ou par-dessus l’épaule de sa femme. Elle raconte comment il prenait soin d’enfiler un pyjama pour sa sieste de quarante-cinq minutes l’après-midi à la Maison Blanche, ou comment il exécutait sa prière en trois secondes agenouillé devant son lit. «Une sorte d’habitude enfantine» qu’elle trouvait «si mignonne»… Plus grave, elle le décrit comme «inquiet pour le pays» à l’idée que Lyndon Johnson puisse lui succéder, et carrément en pleurs lors de l’épisode de la baie des Cochons en avril 1961. «Il voulait faire tant pour le pays et moins de cent jours après son arrivée, le monde était au bord de la guerre.»
Et à propos des infidélités répétées de JFK? Quelles infidélités? Le sujet n’est pas évoqué.
Elle
«Une femme s’adapte toujours»
Jackie Kennedy a épousé un homme et ses idées. «Comment pourrais-je avoir des opinions politiques? Les siennes étaient les meilleures. Et je ne me serais jamais vue ne pas voter comme lui.» Elle se fie d’autant plus facilement au jugement de son mari «qu’une femme s’adapte toujours, spécialement si vous êtes très jeune quand vous vous mariez». Elle avait 22 ans, lui 34. D’une manière générale, elle estime que «les femmes ne sont pas faites pour la politique». A quoi bon avoir des convictions d’ailleurs, les gens sont tellement changeants… «Quand vous entrez à la Maison Blanche, tout ce qui était un handicap avant – votre coiffure, le fait que vous parliez français, que vous ne fassiez pas votre pain les mains pleines de farine – tout ça disparaît», s’étonne-t-elle.
Son mariage
«Nos plus belles années à la Maison Blanche»
Jackie n’est pas exactement une potiche. Plutôt une femme de caractère très consciente de son rôle et de sa place. En première ligne, un pas en retrait de son président de mari. Bref, on se croit plus à Wisteria Lane qu’à la Maison Blanche. Ou au Japon, puisqu’elle dépeint son mariage comme «terriblement victorien ou asiatique». Son rôle est de «créer un climat d’affection, de confort et de détente». Lorsque son mari rentre à la maison, «il faut que les enfants soient de bonne humeur». Une prison? Au contraire, elle estime que «les années à la Maison Blanche furent les plus heureuses de notre mariage». A tel point qu’elle supplie JFK de pouvoir rester à ses côtés en cas d’attaque nucléaire (le monde passa tout près d’une troisième guerre mondiale en octobre 1962). «S’il te plaît, ne me fais pas partir. Si quelque chose arrive, on reste tous avec toi. Je veux mourir avec toi, et les enfants aussi, plutôt que de vivre sans toi.» Il mourra seul, dans ses bras, un an plus tard.
Les réactions
«Mes filles ont été horrifiées»
Interrogée par ABC après l’émission, Caroline Kennedy a admis que ses deux filles avaient été «horrifiées» par la vision de la femme présentée par leur grand-mère. «Il s’agit d’une plongée dans un monde qu’on reconnaît à peine», a-t-elle ajouté pour expliquer ce fossé générationnel.
Sarah Bradford, biographe de Jackie Kennedy, la consacre «ultime geisha américaine». Plus critiques ou ironiques, les commentateurs constatent que ces «révélations» ne suffiront pas à faire tomber Jackie Kennedy de son piédestal. Son mariage controversé avec l’armateur grec Aristote Onassis n’y était pas parvenu, ce n’est pas une interview qui égratignera l’icône.
«Comment pourrais-je avoir mes propres opinions politiques? Celles de mon mari étaient les meilleures et je ne me serais jamais vue ne pas voter comme lui…»
Jackie Kennedy, lors des entretiens réalisés en 1964 que la chaîne de télévision ABC a diffusés le 13 septembre dernier
«Jack s’agenouillait le soir au pied de son lit et faisait une prière en trois secondes. Je trouvais ça si mignon»
Jackie Kennedy, à propos de son mari John, qu’elle surnommait Jack en privé
«Mon mariage était terriblement victorien ou asiatique»
Jackie Kennedy
«De Gaulle est un personnage venimeux. Je déteste les Français, ce sont des gens qui ne pensent qu’à eux»
Un destin américain
Née le 28 juillet 1929, l’année de la Grande Dépression, Jacqueline Bouvier se marie à 22 ans avec un jeune et brillant sénateur de douze ans son aîné. Ses origines bourgeoises et françaises (elle a étudié un an à la Sorbonne) lui valent une réputation de froideur, mais son sens de la mode et sa jeunesse vont très vite la faire adopter par le peuple. Elle rénove et redécore la Maison Blanche en valorisant le lifestyle américain. Veuve à 34 ans, elle se retire de la vie publique puis épouse Aristote Onassis en 1968, mais cette union fait long feu. Décédée en mai 1994 des suites d’un cancer, elle repose au cimetière d’Arlington, aux côtés de JFK et de ses deux premiers enfants mort-nés.