RIEN QUE POUR VOS YEUX
Permis d’aimer Au cinéma, James Bond a 50 ans et 23 films dont il est le héros. Retour en images sur ses incroyables aventures et l’invention d’une irrésistible cinéphilie du plaisir.

Par Jean-Blaise Besençon - Mis en ligne le 19.09.2012

Les présentations avaient eu lieu le 5 octobre 1962 à la première du film à Londres.«Mon nom est Bond, James Bond.» Sean Connery, un inconnu de 31 ans, ne le savait pas encore, mais il avait, choisi parmi 600 concurrents, décroché le rôle de sa vie. Six fois encore, l’Ecossais endossera le smoking du moins secret des agents secrets. Avec son physique avenant, mélange d’élégance et de brutalité, Sean Connery n’aura pas son pareil pour faire en sorte que les méchants en bavent et que les femmes se pâment. Cinquante ans plus tard il reste, de tous les 007, le plus convaincant.

«Sean Connery, c’est l’homme lui-même», s’enflammera Ursula Andress, première James Bond girl de l’histoire. Jamaïque, plage de Crab Key, la blonde Bernoise sort de la mer, un grand poignard attaché le long de la cuisse. Elle est musclée. Bien davantage que les filles d’aujourd’hui. Une bombe en bikini blanc. L’onde de choc de l’ondulation de ses hanches va marquer durablement les esprits. Mais pour Terence Young, réalisateur de ce premier James Bond 007 contre Dr No – il mènera encore à bien Bons baisers de Russie (1963) et Opération Tonnerre (1965) –, il est seulement trois ingrédients essentiels à la réussite de ses films: «Sean Connery, Sean Connery et Sean Connery»!

TOUT OU RIEN

Pour que James Bond arrive au cinéma, il aura fallu la rencontre de deux producteurs. L’Américain Albert R. Broccoli, alias Cubby, qui rêvait d’adapter les romans de Fleming mais ne disposait pas des droits, et le Canadien Harry Saltzman, qui les possédait mais ne voulait pas les vendre. Finalement associés, les deux créent la société Eon, pour Everything or nothing, Tout ou rien… Nom bien trouvé, l’aventure pouvait commencer.

James Bond était né presque dix ans plus tôt de l’imagination de Ian Fleming, ex-agent secret (dans un bureau pendant la Seconde Guerre mondiale) reconverti dans le journalisme et l’écriture. Enfant d’une riche famille de banquiers londoniens, le jeune aristocrate avait montré peu d’enthousiasme pour les études – malgré un passage par l’Université de Munich en 1928 et celle de Genève l’année suivante –, mais il partageait déjà quelques qualités avec son futur personnage: l’amour du tabac, de l’alcool et des jolies femmes…

LE DÉTAIL QUI TUE

La formule de ses histoires date des romans de chevalerie au moins: inscrire le héros dans le merveilleux tout en décrivant avec minutie le monde réel. Dès les premières pages du premier livre, Casino Royale, publié en 1953, il cite les marques des produits que consomme son personnage. Bond ne boit pas du champagne, mais un Taittinger 45, et du Booth’s quand il opte pour le gin. Il fume des Morland (de Grosvenor Street) qu’il allume avec un briquet Ronson… Bien avant que les films ne deviennent des clips publicitaires, c’était à l’époque un puissant moteur de rêve.

Au cinéma aussi, les producteurs utiliseront cette technique très efficace pour inscrire dans la réalité les scénarios les plus invraisemblables. Par exemple, quand James Bond pénètre dans l’antre du Dr No, on aperçoit brièvement le portrait du duc de Wellington peint par Goya. Le tableau avait été volé à Londres en 1961 et retrouvé en 1965 seulement. Les scénaristes suggèrent habilement que l’infâme docteur aurait aussi été le commanditaire du vol!

CHAUDE, LA GUERRE FROIDE

«Fleming, c’est du maccarthysme!» prévenait l’écrivain italien Umberto Eco. Même si la plupart des scénarios sont construits autour d’affaires de vol de matériel militaire et de menace de guerre nucléaire, les films, tout en suivant de près les différentes péripéties de la guerre froide, seront beaucoup moins anticommunistes. En 1967, On ne vit que deux fois fait craindre une troisième guerre mondiale; la crise de Cuba (1962) est encore dans tous les esprits. Dix ans plus tard, l’heure est à la détente entre l’Est et l’Ouest et le dénouement de L’espion qui m’aimait (1977) implique une bonne collaboration entre Soviétiques et Britanniques… En 1983, Octopussy évoque de manière à peine voilée la crise des euromissiles et il y est directement question de l’invasion de l’Europe de l’Ouest par les blindés stationnés de l’autre côté du rideau de fer… Preuve que James Bond restera le grand héros de la guerre froide, il faudra six ans entre Permis de tuer et GoldenEye, premier film après la chute du mur de Berlin.

L’ancrage de l’agent secret dans l’actualité connaît désormais ses limites. Après les attentats du 11 septembre 2001, on pouvait s’attendre à ce que le superagent se mette en chasse des terroristes islamistes. Ne voulant sans doute pas s’aliéner le marché moyen-oriental, les producteurs préféreront tourner Casino Royale, plutôt centré sur la construction du mythe de James Bond et qui évacue prudemment toute allusion à la politique.

SUISSE, TERRE D’ACCUEIL

Avec ses comptes à numéros et sa politique de neutralité, la Suisse fut une destination privilégiée du James Bond des grandes années. Dès le troisième film, Goldfinger (1964), l’agent secret débarque à Cointrin. A peine sorti de Genève, au volant de sa magnifique Aston Martin DB5, il se retrouve déjà, 300 kilomètres plus loin, dans la montée du col de la Furka (UR)! L’action passe encore par Stans, où l’usine de l’avionneur Pilatus sert de décor au repaire de Goldfinger. Et c’est donc du paisible cheflieu du canton de Nidwald qu’Auric Goldfinger projetait d’envoyer une bombe atomique sur Fort Knox, la réserve d’or américaine cachée dans le Kentucky!

James Bond revient en Suisse en 1969, Au service de Sa Majesté et à la poursuite du patron du SPECTRE. Parce que c’est au sommet du Schilthorn, à 2970 mètres dans les Alpes bernoises, avec une vue imprenable sur le Mönch, l’Eiger et la Jungfrau, que le cruel Ernst Stavro Blofeld a installé son prétendu institut de santé… La construction du Piz Gloria, premier restaurant panoramique tournant du monde, n’était pas terminée quand la production a repéré cette architecture extraordinaire. Elle contribuera à son achèvement, afin de pouvoir l’utiliser comme décor avant même son ouverture au public. Aujourd’hui encore, des admirateurs de l’agent effectuent ce pèlerinage en altitude. Seul bémol à ce film qui passe aussi par Berne, Grindelwald et Saint-Moritz: le rôle de 007 est tenu par l’Australien George Lazenby, qui abandonnera le personnage après cet unique film et ne laissera pas un souvenir impérissable.

Plus anecdotique, la Suisse sert de décor pour quelques séquences censées se dérouler en Sibérie. Dans Dangereusement vôtre (1985) et dans GoldenEye (1995), les plans sur le barrage de la scène d’ouverture sont tournés dans le val Verzasca, au Tessin, et non pas à Arkhangelsk…

BOND MOITIÉ VAUDOIS

Les centaines de livres, articles, colloques n’ont pas encore totalement éclairé les zones d’ombre de la biographie de James Bond. Impossible par exemple de fixer précisément l’année de naissance de l’agent secret: 1920, 1921 ou 1924, selon les déductions compliquées des spécialistes? Ils tombent d’accord, en revanche sur les origines à moitié suisses du héros. Par sa mère, que Fleming nomme Monique Delacroix, souvenir d’un grand amour pour une Monique Panchaud, de Bottens (VD), rencontrée en 1929, durant le séjour genevois du futur écrivain.

Côté luxe, les horlogers doivent aussi un peu de publicité à l’agent du MI6. Dans les premiers films, Bond porte régulièrement une Rolex Submariner «étanche à 200 mètres»; dans Bons baisers de Russie, 007 taxe une Girard-Perregaux au méchant qu’il vient de refroidir… Après que les japonaises eurent piqué le marché durant quelques épisodes, Omega est aujourd’hui le partenaire exclusif de l’agent secret.

Depuis cinquante ans, six acteurs se sont glissés dans la peau du séducteur tueur. Fleming disait que c’était cette fameuse «autorisation de tuer» (le premier 0, le second indiquant qu’il l’a déjà fait) qui lui donnait «sa beauté sombre et cruelle». Au nombre d’entrées, Sean Connery et Roger Moore (sept films pour ce dernier entre 1973 et 1985) bataillent toujours en tête. Timothy Dalton (deux films) n’aura pas vraiment fait le poids, mais son élégance un peu introvertie sauvera tout de même le personnage de la parodie des derniers films avec Moore. Pierce Brosnan (quatre films) n’aura pas démérité, ramenant à la fois un peu d’humour et de décontraction dans l’aventure.

Depuis Casino Royale (2006), Daniel Craig porte le costume. Malgré sa blondeur et ses yeux bleus, il est peut-être bien, après Sean Connery, le Bond qui se rapproche le plus de l’increvable personnage imaginé par Fleming.

A suivre dans Skyfall, 23e épisode de la plus formidable saga du cinéma, le 26 octobre sur les écrans.

 

- Dossier photos complet à retrouver dans l'édition papier de L'Illustré n°38, en kiosque dès le 19 septembre -