Hiroko et Hisae ne croient plus à grand-chose, et surtout pas aux infos de leur gouvernement. Ces deux mères japonaises habitent la ville de Koriyama (300 000 habitants), à plus de 60 kilomètres de la centrale de Fukushima. Elles se croyaient hors d’atteinte des radiations nucléaires, elles savent aujourd’hui qu’elles avaient tort.
Elles l’ont réalisé depuis que leur municipalité a pris le taureau par les cornes, en avril. Ordre a été donné de racler sur 5 centimètres les cours de récréation et les terrains de jeu d’une quinzaine d’écoles, d’examiner puis d’enfouir cette terre. Celleci s’est révélée très contaminée.
Alors Hiroko et Hisae crient leur angoisse: «On nous a menti et on nous a laissé tomber. L’ennemi est invisible, incolore, inodore. On n’aurait jamais cru qu’une telle chose arriverait ici. Mais on a compris que la distance ne voulait plus rien dire.»
Au quotidien, elles font ce qu’elles peuvent. Finies les promenades. Tout trajet se fait en voiture. Les mains et la gorge de leurs enfants sont lavées des dizaines de fois par jour. Les bras ne sont plus jamais nus, la tête est couverte d’une capuche, le visage masqué. Dans leur frayeur absolue de voir leurs enfants contaminés, elles seraient presque tentées de les empêcher de respirer l’air de l’extérieur.
«DOSE INACCEPTABLE»
Le danger, partout. Un physicien nucléaire français, Bruno Chareyron, s’est notamment rendu près de Koriyama et le confirme au Journal du Dimanche: «A un mètre du sol, c’est très contaminé. On a expliqué aux fermiers que, s’ils travaillaient quatre heures par jour pendant un an, ils recevraient une dose inacceptable. Sans compter qu’il s’agit de césium 137, qui a une durée de vie de trente ans.»
Pour lui, des habitants comme ceux-là ont de vraies raisons de s’inquiéter. «Entre l’inhalation et la digestion, ils cumulent les doses. Koriyama est la parfaite expression de la difficulté des gouvernements à gérer un accident postnucléaire.»
Situation courante, dans de multiples lieux du pays. Ces mesures au sol, on les trouve au grand jour à Fukushima City, située elle aussi à une soixantaine de kilomètres de la centrale.
En l’absence d’études sérieuses, un habitant, Seiichi Nakate, a créé une association et demandé à Greenpeace de venir mesurer. Les résultats sont atterrants. On y a trouvé du césium 134, du césium 137 et du cobalt 60. Dans un lycée, le niveau de radioactivité au sol était de 45 microsieverts/heure, même après que la couche de sol en surface eut été enlevée. Or, la limite admise se monte à 20 microsieverts/an. Et encore, elle a été rehaussée le 19 avril. Elle était alors de 1 microsievert/ an. Même mesure accablante dans un jardin d’enfants: 35 microsieverts/heure dans une gouttière. Et cette photo d’un compteur Geiger, sur le site RT: 81,37 microsieverts/heure, soit 710 fois le niveau acceptable.
En toute logique, il faudrait évacuer ces zones-là, nombreuses, et bien au-delà des 20 kilomètres interdits. «Mais comment vider la moitié de la Suisse? se demande Laurent Horvath, économiste montheysan qui se lève chaque matin à 4 heures pour observer les nouvelles du Japon et tenir son blog (www.2000watts.org). «Rien que pour des questions financières, c’est impossible.»
MOISSON DÉTRUITE
Le nuage est fluctuant, insaisissable, joueur. Il s’est répandu par plaques. Les mesures montrent que la zone la plus touchée se situe au nord-ouest de Fukushima. Même à Tokyo, un particulier est tombé le 20 juin sur une valeur de 6,46 microsieverts/ heure dans la banlieue, à côté d’un parc pour enfants. Et que dire de ce cultivateur désespéré devant son champ de thé vert? Hisao Nakamura habite à Kanagawa, à près de 300 kilomètres, et il a été forcé d’éliminer toute sa moisson. «Détruire ce qu’on a fait grandir avec soin ressemble à tuer ses propres enfants», dit-il. Il n’y avait pas à hésiter: on y a mesuré des teneurs de 1000 becquerels radioactifs par kilo de feuilles.
Le flou règne, la confiance en le gouvernement flotte. Shukuko Kuzumi, 63 ans, vit à Iwaki, à 50 kilomètres au sud de Fukushima. «Je ne crois plus rien de ce qu’on me dit sur les radiations», dit-il. Tetsuo Iguchi, expert à l’Université de Nagoya, travaille avec un groupe gouvernemental sur ces milliers de tonnes de sol contaminé qu’on a enlevé et qu’on va devoir stocker, peut-être à Fukushima. Il reconnaît que «rien de pareil n’a jamais été fait auparavant».
Laurent Horvath, lui, a les yeux rivés sur la centrale. Pour lui, la situation n’a presque pas changé depuis cinq jours après le tsunami. Le coeur de trois réacteurs sur six a fondu dans les tout premiers jours, ce qui avait été caché par les autorités.
Leur refroidissement pose des problèmes insolubles. «On est en plein terrain exploratoire. Les Japonais doivent stocker les centaines de milliers de tonnes d’eau pompées dans l’océan et déversées sur les réacteurs. Or, elle est très contaminée, mortelle. Ils ne savent plus où la mettre. Ils disent qu’ils ne la rejettent plus à la mer, mais alors tout aurait dû déborder depuis des jours. Ces réacteurs se réchauffent, avec le risque que tout le combustible fonde. Pour le moment, c’est inmaîtrisable.»
L’ingénieur Arnie Gundersen, un des meilleurs analystes nucléaires du monde, va dans le même sens. Pour lui, «Fukushima est la plus grande catastrophe industrielle de l’histoire de l’humanité, pire que Tchernobyl. Nous découvrons des particules dans tout le Japon. Les derniers nonante jours, elles n’ont pas arrêté de se déposer. Il faudra de dix à quinze ans pour démanteler ces réacteurs et l’eau n’arrêtera pas de se contaminer.» Il ajoute que, un mois après l’incident, de l’iodine et du césium ont été détectés dans du lait produit en Californie, un des seuls Etats qui contrôlent la radiation dans l’alimentation. «Nous avons aussi des taux de strontium 250 fois plus élevés dans l’eau de Fukushima.»
La mer. Personne ne s’avance à évaluer les dégâts, les couches déposées dans les sédiments. Il y a ces deux baleines découvertes le 15 juin avec des traces radioactives. Elles sont la minuscule partie émergée d’une catastrophe écologique majeure.
Hiroko et Hisae, elles, se lavent sans cesse, leurs enfants avec elles. Comment saisir cette saleté, cette vermine invisible?