Ils ont vécu le séisme en direct puis vu les images tragiques du tsunami. Ils doivent désormais gérer l’invisible radioactivité.
Par
Philippe Clot - Mis en ligne le 30.03.2011
Les Japonais ont peur mais ne le montrent pas. Car ici la communauté de destins prime sur l’affirmation de l’individu.
La discipline reste un dogme en dépit de l’eau courante et des aliments contaminés. Tokyo fonctionne certes au ralenti, mais fonctionne. Les efforts de chacun permettent d’économiser l’électricité, évitant ainsi des pannes de courant. L’économie de cette agglomération de 35 millions d’âmes continue à tourner aussi bien que possible grâce à cette abnégation millénaire. Quant à la solidarité, elle est incarnée par des milliers de jeunes organisant des collectes de fonds sur les places de la mégalopole.
Les Japonais n’en demeurent pas moins des femmes et des hommes dotés d’indépendance d’esprit. Certains se sont temporairement exilés à Osaka, voire jusque sur l’île d’Okinawa.
L’eau minérale est devenue la norme pour faire le thé. Les fruits et légumes, le lait aussi, ne se vendent plus comme avant. Et si, le soir, beaucoup de Tokyoïtes fréquentent encore les bars et les restaurants, s’ils pouffent toujours de rire en se cachant derrière leurs mains ou dénichent de bonnes affaires dans les quartiers commerçants, ils tentent aussi, sur leur ordinateur, de déchiffrer les obscurs monitorings de la radioactivité de l’air et de l’eau déclinés tantôt en microsieverts tantôt en becquerels.
Le Japon avait inauguré la guerre atomique, il doit jouer cette fois un rôle de pionnier dans la gestion démocratique (contrairement à la gestion totalitaire de Tchernobyl) d’une catastrophe nucléaire civile. Partout ailleurs, la panique et l’exode auraient été massifs. Ici on fait face avec courage et sans haine, mais sans naïveté non plus, à ce fléau sournois.
«NOTRE PAYS SE RECONSTRUIRA»
Hisako Takahashi, 61 ans, copropriétaire de la maison Isetatsu, fabricant de papier depuis 1864
Au cœur du quartier tokyoïte de Yanaka et de sa centaine de temples se niche une adorable petite boutique de chiyogami, le papier japonais imprimé que l’on utilise notamment pour les origamis. On y vend aussi de merveilleux furoshikis, carrés d’étoffe eux aussi délicieusement imprimés qui, une fois noués, se transforment en sacs.
Hisako Takahashi, une exquise et pétulante sexagénaire, est un des quatre héritiers de la cinquième génération de la maison Isetatsu, fondée à la fin de l’ère Edo, en 1864, quatre ans avant la restauration du pouvoir impérial. Ces feuilles de papier sont considérées par les amateurs comme parmi les plus parfaites du monde.
La patronne, à l’image de l’artisanat familial, respire une harmonieuse joie de vivre. Sa politesse toute nippone, son accueil chaleureux pourraient faire croire que la catastrophe est déjà oubliée. Mais elle était aux première loges, le 11 mars dernier, et a eu très peur: «Je me trouvais dans la boutique. Je me suis immédiatement déplacée dans l’encadrement de la porte d’entrée pour me protéger. Je n’avais jamais vécu un tremblement de terre aussi violent. Mais il n’y a finalement pas eu de dégât. Seul un papier encadré sous verre est tombé.»
Le risque nucléaire, Hisako Takahashi ne l’ignore pas non plus: «Je suis en train de guérir d’un cancer. Mes cheveux repoussent enfin après une chimiothérapie. Je suis plus attentive que jamais à mon alimentation pour renforcer mes chances de guérison. Cette contamination obligera les Japonais à faire pareil ces prochaines années.» La patronne conserve aussi sa foi en l’avenir: «Vous savez, notre entreprise poursuit ses activités depuis un siècle et demi malgré sa destruction d’abord par le tremblement de terre de 1923 puis lors de la Deuxième Guerre mondiale. Plusieurs de nos enfants sont déjà prêts à assurer sa pérennité. Je suis donc certaine que notre pays se reconstruira lui aussi.»
«JE NE SAIS PAS QUE FAIRE DE MA FILLE»
Kaoruko Ishibushi, 43 ans, journaliste de presse et de TV
Comme des millions d’autres mères japonaises, Kaoruko Ishibushi a d’abord pensé à son enfant durant les interminables quatre minutes du séisme. Cette journaliste chevronnée se trouvait au dix-huitième étage du building de la télévision publique nationale. «Je me suis réfugiée sous mon bureau et me suis tout de suite demandé où pouvait se trouver ma fille, qui a 9 ans. Etait-elle encore à l’école? Marchait-elle dans la rue?
Quand j’ai pu quitter mon travail, les transports publics ne fonctionnaient plus. Je fais heureusement de la course à pied. J’ai même fait des marathons. J’ai donc couru de Shibuya à Suginami, où j’habite. J’ai mis deux heures pour rejoindre l’école. Je l’ai trouvée finalement là où elle est gardée après les cours. Je pensais qu’elle serait en larmes. Mais elle était très excitée et riait comme si rien ne s’était passé.»
La journaliste passe alors de l’angoisse à la compassion en visionnant chez elle les images plus terrifiantes au fil des heures du tsunami: «En voyant ces véhicules se faire charrier et engloutir par les flots, je pensais à ces autres mères qui ont perdu un ou plusieurs enfants. J’étais atterrée, catastrophée.» C’est ensuite le volet nucléaire de la catastrophe qui va s’ajouter au désastre. «Dès lundi, date de la première explosion à Fukushima, des amis m’ont envoyé un e-mail pour m’avertir que les radiations qui atteignaient Tokyo étaient particulièrement dangereuses pour les enfants. Mon mari m’a proposé d’envoyer notre fille chez ses parents, à Okayama, une ville située dans l’ouest de l’île. Mais elle ne veut pas se séparer de moi. Je ne sais pas que faire de ma fille. Car les informations sur les radiations sont contradictoires. Je suis sceptique à l’égard de ce que dit le gouvernement, qui me semble minimiser la gravité de la situation, notamment sur le plan de l’alimentation. Nous devons exiger des indications précises sur les risques. Il est étonnant que notre gouvernement semble plus coopératif avec les autres pays qu’avec son propre peuple.»
«LE JAPON MANQUE DE LEADERSHIP»
Katsuhisa Takada, 43 ans, cadre dans une maison de spiritueux
Katsuhisa Takada avait déjà vécu un énorme séisme, celui de Kobe, il y a seize ans, qui fit 6400 victimes. Ce cadre d’une grande chaîne d’alimentation de luxe, dont les épiceries fines pourraient faire office de musées des meilleurs vins et alcools forts de la planète, se trouvait en effet ce jour-là dans la ville voisine d’Osaka.
Le 11 mars dernier, en revanche, le négociant a appris la tragédie par les médias: il était en effet à New York. «J’ai tenté de contacter ma famille qui vit à Tokyo. Mais les communications étaient coupées. J’ai dû me contenter d’envoyer des mails et d’attendre.»
Katsuhisa Takada estime qu’il faut distinguer les conséquences du tsunami de la situation à la centrale de Fukushima: «Le nucléaire concerne tout le Japon, mais aussi toute la communauté internationale. Et je trouve que nous manquons d’informations sur ce qui se passe vraiment. Je passe donc beaucoup de temps à faire des recherches sur l’internet et à lire des avis sur Facebook. Mais je me dis aussi qu’une masse d’informations pourrait provoquer un exil massif.»
Ce professionnel de l’alimentaire formule trois critiques à l’encontre de son gouvernement: «Il est étrange que nos autorités répètent que les radiations sont x ou y fois plus élevées que les normes, alors qu’il n’en existe aucune au Japon. Elles ont en somme été créées après l’accident. Il faut donc que des normes internationales strictes soient édictées une bonne fois pour toutes et pour tout le monde. Il aurait aussi fallu que le Japon crée une structure d’accueil pour l’aide proposée par 120 pays. Il ne l’a pas fait, et c’est regrettable, car le monde risque d’oublier plus vite notre pays. Enfin, le Japon manque de leadership. Face à une telle situation, il aurait fallu plus d’initiative et moins de bureaucratie. L’ex-premier ministre Koizumi aurait été plus efficace que Naoto Kan, qui travaille certes jour et nuit, mais qui ne se montre pas assez pour donner des impulsions.»
«ON NE SAIT PAS OÙ VA ALLER LE JAPON»
Denis Pasche et son fils Akilas, 55 et 20 ans, restaurateur et étudiant
Le propriétaire du Chalet suisse de Tokyo – où les fondues, la peinture sur porcelaine et l’aromathérapie font bon ménage – n’est pas du genre à s’en faire. Denis Pasche semble même plus zen que les Japonais. Mais il ne tient pas pour autant à laisser ses enfants vivre dans un environnement désormais contaminé par la radioactivité.
«On ne sait pas où va aller le Japon dans ce nouveau contexte, avec une terre polluée pour des dizaines de milliers d’années. On a donc tenu un conseil de famille avec mon épouse japonaise et nos quatre enfants. Et nous avons décidé que les trois plus jeunes quitteraient l’archipel. Les deux cadets vont donc en Suisse.» Le père s’est d’ailleurs envolé samedi dernier avec eux vers cette deuxième mère patrie, dont ils comprennent la langue minoritaire, le français, mais qu’ils parlent de manière hésitante.» Ces jeunes Eurasiens sont encore avant tout des Japonais. Akilas, étudiant en physiothérapie, DJ et modèle photo à ses heures, est à l’image de son baba cool paternel. Il prend ce changement de vie avec philosophie: «Dans le fond, je suis né à Aigle (VD). J’ai donc mes racines en Suisse et suis content d’y retourner.» Le jeune homme s’exile en compagnie de sa fiancée japonaise, elle aussi désireuse de s’éloigner de son pays confronté à tant d’incertitudes. Akilas s’inquiète surtout de savoir si la Suisse compte des clubs spécialisés dans son type de musique de prédilection, la psychedelic trance, une musique électronique qu’il mixe sous le nom d’artiste DJ Alain. Quand on lui suggère amicalement de se rebaptiser DJ Akilas une fois arrivé en Suisse, il rit de bon cœur…
Le père n’est pas plus ébranlé par ce moment charnière que par le séisme lui-même: «Les jeunes doivent savoir se distancier des choses acquises. Et nous avons vécu nos plus belles années au Japon. Nous envisagions d’ailleurs de rentrer en Suisse, où mon épouse et moi nous nous étions connus. Le hasard a un peu accéléré les choses.»
«LE PLUS IMPORTANT, C’EST LA SOLIDARITÉ»
uka, Fumi, Erika et Michiko, 16 ans, lycéennes à Tokyo
On avait froid pour elles, ce jour-là, à la sortie de la gare de Seijogakuenmae, à l’ouest du centre-ville de Tokyo. Le vent de ce début de printemps était glacial et leur uniforme de lycéennes trop léger. Mais, stoïques, les quatre jeunes filles n’avaient de cesse de haranguer les pendulaires de cette banlieue riche pour qu’ils participent à la collecte de fonds en faveur de leurs compatriotes du nord ayant tout perdu douze jours plus tôt. Equipées de leur petit porte-voix en plastique, de leurs sautoirs et pancartes si bien calligraphiés, ces sympathiques grandes ados perdent alors toute leur culturelle timidité.
«Les lycéens de Tokyo se sont organisés pour faire des collectes dans toute la ville, nous explique Yuka. Car, si nous avons en effet toutes peur des répercussions de cet accident, le plus important c’est que les Japonais soient solidaires visà-vis des victimes qui sont aujourd’hui dans une grande détresse.»
Ses camarades reconnaissent aussi qu’elles vivent dans la crainte des conséquences de la radioactivité sur leur santé. «Nous ne recevons pas assez d’informations à ce sujet», déplore notamment Fumi. Elles portent donc souvent des masques en papier pour se protéger des particules radioactives en suspension.
Le fameux ustensile est d’ailleurs plus courant que jamais en ville et dans le métro, même si son pouvoir de protection est presque nul. Car sa vocation première, la seule un peu efficace, est altruiste. Il permet en effet d’épargner en partie à ses congénères les projections de ses propres postillons chargés de microbes en cas de rhume.
«Et nous essayons d’exposer le moins possible notre peau, ajoute Michiko, même si deux de ses amies se sont contentées de porter des chaussettes et non des collants comme elle. «De toute manière, quoi qu’il arrive, conclut Erika, nous ferons face à toute situation. L’important est de faire ce qu’il faut faire», dit-elle avec ce sens et ce goût si japonais du truisme fataliste.
«ON EST PRÊTS À PARTIR EN CINQ MINUTES»
David Zoppetti, 48 ans, écrivain, vit depuis vingt-trois ans à Tokyo
Il est sans doute le Suisse qui connaît le mieux l’âme japonaise, grâce notamment à sa parfaite maîtrise de la langue. David Zoppetti a en effet failli décrocher en 1997 le plus prestigieux prix littéraire de l’archipel avec son premier roman, Le nouvel arrivant, écrit en japonais, vendu à 120 000 exemplaires et qui vient tout juste d’être traduit en anglais sous le titre Ichigensan - The Newcomer (Ed. Ozaru Books).
Ce Genevois, marié à Machiko, une ancienne hôtesse de l’air de Japan Airlines, père d’une fille de 15 ans, Naomi, et d’un garçon de 13 ans, Mario, a vécu et continue à vivre le même dilemme que les millions de familles vivant dans un périmètre de moins de 300 km de la centrale de Fukushima Daishi: est-il raisonnable de rester chez soi?
Quatre jours après le séisme, quand la contamination par la radioactivité s’est ajoutée à la tragédie causée par le raz-demarée, les quatre membres de la famille ont d’ailleurs quitté leur maison de la banlieue coquette du quartier de Setagaya pour se réfugier préventivement chez la belle-mère de l’écrivain, dans une zone montagneuse. «On a un peu paniqué. Mais ce repli a été éprouvant. Nous avons subi un autre tremblement de terre très violent et très inquiétant dans cette région escarpée. Le temps était glacial, les pluies abondantes et les coupures d’électricité fréquentes. Après trois jours, nous sommes rentrés à Tokyo. Depuis, je vérifie quotidiennement les taux de radioactivité dans l’air sur les sites internet gouvernementaux, mais aussi sur ceux de trois instituts scientifiques indépendants, car je n’ai pas assez confiance dans les informations officielles. Je ne veux pourtant pas participer à la débandade des expatriés qui ont quitté en masse le Japon. Ma vie est ici.
Mais nous sommes prêts à nous éloigner de nouveau de Tokyo en cinq minutes en voiture. J’ai fait des réserves d’essence et d’eau.» En espérant que la situation se stabilise ces prochaines semaines, les Zoppetti sont partis comme prévu en vacances à Hawaii.