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JAPON: RENCONTRE
L’ESPRIT SAMOURAÏ
Le Japon se résigne à honorer près de 20 000 victimes et poursuit son combat contre la pagaille atomique de Fukushima. Quant au correspondantissime de la francophonie à Tokyo, il ne mange et ne dort plus depuis le séisme Tokyo du 11 mars.

Par Philippe Clot - Mis en ligne le 23.03.2011

Même dans ces circonstances épouvantablement tragiques et angoissantes, le premier contact dans sa métropole d’adoption se déroule selon un rite immuable: il faut aller le rejoindre au vingtième et dernier étage du Yurakucho Denki Building.

Car sa vraie maison à Tokyo, sa deuxième famille depuis trente ans, Georges Baumgartner se l’est créée ici, au prestigieux Club des correspondants étrangers du Japon, dont il est devenu récemment – honneur suprême – le président pour une année. «Bonjour, venez avec moi dans la grande salle, s’il vous plaît.» Et le plus nippon des Jurassiens de nous décrire le panorama qui s’étale à travers les baies vitrées: le palais impérial voisin et sa grande esplanade où des centaines d’officiers se firent hara-kiri après l’annonce de la capitulation, et les gratte-ciels voisins qui ont poussé en série tout autour, cachant désormais la vue sur le mont Fuji.

«EN ÉTAT DE CHOC»

«Vous sentez? Ça bouge de nouveau!» s’écrie soudain notre hôte. En effet, le bâtiment oscille légèrement. Mais rien de comparable à ce qui s’est passé neuf jours auparavant, en ce funeste vendredi 11 mars à 14 h 26, heure locale. L’incontournable expatrié romand de Tokyo a alors vécu la peur de sa vie dans son cher club. «Tout s’est mis à tanguer, à se soulever. Nous sommes tombés et nous avons cru que l’immeuble allait lui aussi s’affaisser. Des secousses tellement violentes, et interminables comparées aux innombrables séismes que j’ai déjà vécus ici, en trente ans de vie au Japon… J’étais en état de choc quand j’ai dû faire mes premières interventions en direct sur la radio romande et sur France Inter. Je crois que c’est mon statut de président du club qui m’a aidé à rester calme. Je me suis dis que je n’avais pas le droit de céder à la panique. Et pourtant c’était dantesque. Vous sentez? Ça bouge de nouveau!»

Plus tard, de retour à notre hôtel dans le quartier du Tokyo Dome, une réplique plus franche, avec tangages et craquements généralisés, nous fera d’ailleurs goûter durant une quinzaine de secondes à ce sentiment de petitesse et d’impuissance humaines.

 

«Ce que j’aime chez les Japonais, c’est leur courtoisie, leur capacité à la résilience»
Georges Baumgartner

 

Après un passage en revue des photographies des centaines d’hôtes célèbres du club et un jus d’orange, il est l’heure pour Georges-Baumgartner-Radio-suisse-romande-Tokyo de prendre momentanément congé de ses deux visiteurs de L’illustré. Ce free-lance héroïque, condamné à une vie d’une grande simplicité pour ne pas dire à une forme d’ascétisme, n’a en effet jamais dû honorer autant de commandes à la fois ces derniers jours.

«Je ne dors et ne mange presque plus. Tout le monde m’appelle. Mais c’est sans importance. Je suis tellement motivé à faire partager l’ampleur de cette tragédie qui frappe ce peuple si courageux. Je dois assumer mon devoir d’information face à un gouvernement qui ment trop souvent, notamment sur ce qui se passe dans la centrale de Fukushima, qui aurait dû être fermée depuis longtemps. Elle est trop obsolète. Le programme nucléaire japonais a trop d’importance, notamment économique, pour être fondamentalement remis en cause. J’ai souvent adopté une ligne dure face aux dirigeants de ce pays. Mais j’espère aussi que cette tragédie donnera envie aux Suisses de venir au Japon, de mieux comprendre ce pays, sa grande culture. Ce que j’aime chez les Japonais, c’est leur courtoisie, leur capacité à la résilience, leur gentillesse, leur humilité, leur extrême honnêteté. Le Japon lui-même, pour moi, c’est en revanche l’utopie d’une société plus désirable que celle de mes origines. Oui, une utopie…»

«COMME DES RATS»

On laisse le journaliste à ses duplex radiophoniques et télévisés, après avoir pris rendezvous avec lui pour le lendemain matin, quand le décalage horaire avec l’Europe lui laissera quelque répit.

Dimanche, c’est dans le quartier animé de Shibuya qu’on retrouve le correspondantissime. L’ambassade de Suisse, après d’autres, vient de décider qu’elle se délocalisait à Osaka. Pas question pour Georges Baumgartner d’imiter les diplomates. «Même ma compagne est partie se réfugier dans un hôtel à Osaka avec sa mère. Je l’ai appelée tout à l’heure pour lui demander où était passé son esprit samouraï, ironise-t-il. Moi, je resterai, quoi qu’il arrive. Et je suis fâché de voir tous ces expatriés qui quittent carrément le pays comme des rats. Mais, sur une éventuelle contamination jusqu’à Tokyo, je pense que les autorités ne pourraient pas mentir, même si une évacuation de 35 millions de gens est tout simplement impossible.» L’excuse d’échapper au supposé «panache radioactif» qui pourrait arroser la mégalopole de funestes poussières à cause du vent qui tourne au sud le laisse donc de marbre.

Alors que Tokyo tourne au ralenti, avec environ deux tiers de moins de monde dans les rues ou dans le métro, et avec des enseignes lumineuses désactivées et des vitrines éteintes pour cause d’économie d’électricité, Shibuya apparaît comme une poche de résistance face à la morosité ambiante. Des milliers de jeunes Japonais au look sorti tout droit de mangas déambulent dans les rues et se retrouvent devant une bière dans un des innombrables bars en sous-sol. Au milieu de cette effervescence, cet amoureux des grandes villes retrouve de toute évidence le Tokyo qu’il aime. Il accepte alors ce qu’il a toujours refusé: nous montrer son logis, son 18 m2 dans le quartier plus au sud de Shinagawa, le quartier de la firme Sony, qui y a installé ses départements de recherche et de développement.

UNE VIE DE MOINE

Visite guidée: «Vous voyez cette propriété entourée de hauts murs, de grillages et de caméras? C’est celle d’un patron de la pègre.» C’est dans cette zone résidentielle typiquement japonaise, sans charme particulier et pourtant harmonieuse, disparate et néanmoins sans faute de goût, que le journaliste vit depuis dix

ans, à proximité de l’appartement plus chic de sa compagne. Ce minuscule rez-de-chaussée tient de la cellule de moine. Et il y vit d’ailleurs comme tel: «Je n’utilise jamais d’eau chaude. D’ailleurs, vous voyez, ma chaudière est éteinte», dit-il tout en mettant son lait et son yogourt du jour dans un frigo qui n’abrite guère que des sachets de birchermüsli. Seul luxe: des centaines de CD de jazz, son autre passion avec le Japon, mais une passion cette fois sans ambiguïté.

«Je laisse toujours la fenêtre ouverte. Personne ne m’a jamais volé.» Il n’y aurait d’ailleurs pas grand-chose à dérober. Seule une estampe contemporaine, un cadeau d’un artiste, pourrait satisfaire de très hypothétiques cambrioleurs dans cette patrie de l’honnêteté. Mais le tableau est encore adossé au mur, tout emballé.

Il est bientôt 22 heures. L’heure de reprendre le train de la ligne Yamanote, qui conduit à son si cher club, son lieu de travail et donc de vie, son refuge et sa raison d’être. L’Europe a encore besoin d’informations, même si l’affaire libyenne semble avoir pris le pas sur la catastrophe nippone. Mais le Japon lutte toujours pour soulager ses centaines de milliers de sans-abri du nord et pour maîtriser les réacteurs en déroute de la centrale de Fukushima. Grâce à son réseau d’informateurs avec lesquels il est en contact permanent via son téléphone portable écaillé, Georges Baumgartner livrera au monde les derniers développements de la crise, fustigera les autorités et l’administration, fera l’éloge de ses frères insulaires. Après quoi, il mangera sa pomme, son unique et rituel repas de moinesoldat de l’info.

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Tags: Japon, séisme, Tokyo, Georges Baumgartner Aller en haut de page Haut de page

 

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Pascale, le 08.03.2012 à 16:02

Voilà + de 30 ans que je vs écoute ns parler du Japon.J'ai l’impression que vs en faites partie.Face à l'horreur que vivent les Japonais,je vs remercie d'être leur porte-parole et de ns les faire percevoir.Ceci par votre authenticité et votre affection.Je souhaite que vs trouviez encore du courage ds votre rôle de passeur,et j'exprime,à vs,votre famille et par vs,à tous les japonais.Sincèrement

Marinouah, le 08.04.2011 à 18:36

Merci, 1000 fois merci, cher Georges Baumgartner, d'être ce journaliste si humain, si éthique, si poète. Merci pour d'être cet homme rare, avec ce supplément d'âme et de coeur ! Les hommes comme vous sont précieux et aident à traverser les moments difficiles. Prenez soin de vous; le monde a besoin de gens comme vous. Mes messages cordiaux et admiratifs, Marinouah

Denis, le 27.03.2011 à 12:08

Très cher Georges.Dans les années 60, quand je travaillais au "Pays", tu étais un gosse qui venait à l'imprimerie. Tu ressortais avec une marque d'encre sur le front.Quand tu revenais en Ajoie, tu me racontais tes débuts au Japon. Je vois que tu résistes bien aux tremblements de terre. Que tu ne dors plus et que tu ne manges plus, je me fais un réel souci pour toi. Amitié de l'Ajoie

Flaurenck, le 25.03.2011 à 22:40

Depuis enfant, j'entends avec bonheur votre fameux: "Georges Baumgartner, Radio Suisse Romande, Tokyo". Merci pour votre fidélité et votre engagement si professionnel. Soyez bénis et gardé.

luc, le 24.03.2011 à 21:31

Georges, juste un mot pour te dire que je n'ai pas oublié ta générosité lorsque, en 1990, je suis arrivé à Tokyo en pensant pouvoir vivre avec 10 dollars par jour comme je l'avais fait dans les autres pays d'Asie que j'avais précédemment visités... Et merci encore pour le travail exemplaire que tu fais au Japon. J'arrête là parce que je sens que ta modestie en prend un coup...

Faï Tchalaï, le 23.03.2011 à 16:53

Peut-être pouvez-vous, cher Monsieur Baumgartner, trouver des volontaires pour aider une jeune japonaise qui a créé un refuge pour animaux à Tokyo, à promener les chiens, soigner et caresser les chats... L'aider pourra peut-être aider certains à mieux supporter les répliques. Voici son site : http://www.cafe-mignon.com/

Groseille, le 23.03.2011 à 15:00

Toutes mes féliciations pour votre courage ! Votre fatigue transparaît sur votre visage, mais nous sommes de tout coeur avec vous et vos collègues ! J'ai deux amies japonaises dont une qui m'a décrit sa fuite dans la rue, violon en mains!...En quelque sorte, un petit clin d'oeil poétique au milieu du chaos?... Bonne suite, nous suivons avec intérêt vos dépêches et celles de vos collègues.

Faï Tchalaï, le 23.03.2011 à 09:06

Monsieur Baumgartner, merci pour votre témoignage. Notre fils, Robin Dupuy, violoncelliste professionnel,grand amateur de jazz, depuis huit années au Japon, est resté à Tokyo pour vivre ce moment particulièrement dur de leur histoire avec les Japonais. que Dieu vos bénisse et vous fortifie. Christiane, la maman

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