Même dans ces circonstances épouvantablement tragiques et angoissantes, le premier contact dans sa métropole d’adoption se déroule selon un rite immuable: il faut aller le rejoindre au vingtième et dernier étage du Yurakucho Denki Building.
Car sa vraie maison à Tokyo, sa deuxième famille depuis trente ans, Georges Baumgartner se l’est créée ici, au prestigieux Club des correspondants étrangers du Japon, dont il est devenu récemment – honneur suprême – le président pour une année. «Bonjour, venez avec moi dans la grande salle, s’il vous plaît.» Et le plus nippon des Jurassiens de nous décrire le panorama qui s’étale à travers les baies vitrées: le palais impérial voisin et sa grande esplanade où des centaines d’officiers se firent hara-kiri après l’annonce de la capitulation, et les gratte-ciels voisins qui ont poussé en série tout autour, cachant désormais la vue sur le mont Fuji.
«EN ÉTAT DE CHOC»
«Vous sentez? Ça bouge de nouveau!» s’écrie soudain notre hôte. En effet, le bâtiment oscille légèrement. Mais rien de comparable à ce qui s’est passé neuf jours auparavant, en ce funeste vendredi 11 mars à 14 h 26, heure locale. L’incontournable expatrié romand de Tokyo a alors vécu la peur de sa vie dans son cher club. «Tout s’est mis à tanguer, à se soulever. Nous sommes tombés et nous avons cru que l’immeuble allait lui aussi s’affaisser. Des secousses tellement violentes, et interminables comparées aux innombrables séismes que j’ai déjà vécus ici, en trente ans de vie au Japon… J’étais en état de choc quand j’ai dû faire mes premières interventions en direct sur la radio romande et sur France Inter. Je crois que c’est mon statut de président du club qui m’a aidé à rester calme. Je me suis dis que je n’avais pas le droit de céder à la panique. Et pourtant c’était dantesque. Vous sentez? Ça bouge de nouveau!»
Plus tard, de retour à notre hôtel dans le quartier du Tokyo Dome, une réplique plus franche, avec tangages et craquements généralisés, nous fera d’ailleurs goûter durant une quinzaine de secondes à ce sentiment de petitesse et d’impuissance humaines.
«Ce que j’aime chez les Japonais, c’est leur courtoisie, leur capacité à la résilience»
Georges Baumgartner
Après un passage en revue des photographies des centaines d’hôtes célèbres du club et un jus d’orange, il est l’heure pour Georges-Baumgartner-Radio-suisse-romande-Tokyo de prendre momentanément congé de ses deux visiteurs de L’illustré. Ce free-lance héroïque, condamné à une vie d’une grande simplicité pour ne pas dire à une forme d’ascétisme, n’a en effet jamais dû honorer autant de commandes à la fois ces derniers jours.
«Je ne dors et ne mange presque plus. Tout le monde m’appelle. Mais c’est sans importance. Je suis tellement motivé à faire partager l’ampleur de cette tragédie qui frappe ce peuple si courageux. Je dois assumer mon devoir d’information face à un gouvernement qui ment trop souvent, notamment sur ce qui se passe dans la centrale de Fukushima, qui aurait dû être fermée depuis longtemps. Elle est trop obsolète. Le programme nucléaire japonais a trop d’importance, notamment économique, pour être fondamentalement remis en cause. J’ai souvent adopté une ligne dure face aux dirigeants de ce pays. Mais j’espère aussi que cette tragédie donnera envie aux Suisses de venir au Japon, de mieux comprendre ce pays, sa grande culture. Ce que j’aime chez les Japonais, c’est leur courtoisie, leur capacité à la résilience, leur gentillesse, leur humilité, leur extrême honnêteté. Le Japon lui-même, pour moi, c’est en revanche l’utopie d’une société plus désirable que celle de mes origines. Oui, une utopie…»
«COMME DES RATS»
On laisse le journaliste à ses duplex radiophoniques et télévisés, après avoir pris rendezvous avec lui pour le lendemain matin, quand le décalage horaire avec l’Europe lui laissera quelque répit.
Dimanche, c’est dans le quartier animé de Shibuya qu’on retrouve le correspondantissime. L’ambassade de Suisse, après d’autres, vient de décider qu’elle se délocalisait à Osaka. Pas question pour Georges Baumgartner d’imiter les diplomates. «Même ma compagne est partie se réfugier dans un hôtel à Osaka avec sa mère. Je l’ai appelée tout à l’heure pour lui demander où était passé son esprit samouraï, ironise-t-il. Moi, je resterai, quoi qu’il arrive. Et je suis fâché de voir tous ces expatriés qui quittent carrément le pays comme des rats. Mais, sur une éventuelle contamination jusqu’à Tokyo, je pense que les autorités ne pourraient pas mentir, même si une évacuation de 35 millions de gens est tout simplement impossible.» L’excuse d’échapper au supposé «panache radioactif» qui pourrait arroser la mégalopole de funestes poussières à cause du vent qui tourne au sud le laisse donc de marbre.
Alors que Tokyo tourne au ralenti, avec environ deux tiers de moins de monde dans les rues ou dans le métro, et avec des enseignes lumineuses désactivées et des vitrines éteintes pour cause d’économie d’électricité, Shibuya apparaît comme une poche de résistance face à la morosité ambiante. Des milliers de jeunes Japonais au look sorti tout droit de mangas déambulent dans les rues et se retrouvent devant une bière dans un des innombrables bars en sous-sol. Au milieu de cette effervescence, cet amoureux des grandes villes retrouve de toute évidence le Tokyo qu’il aime. Il accepte alors ce qu’il a toujours refusé: nous montrer son logis, son 18 m2 dans le quartier plus au sud de Shinagawa, le quartier de la firme Sony, qui y a installé ses départements de recherche et de développement.
UNE VIE DE MOINE
Visite guidée: «Vous voyez cette propriété entourée de hauts murs, de grillages et de caméras? C’est celle d’un patron de la pègre.» C’est dans cette zone résidentielle typiquement japonaise, sans charme particulier et pourtant harmonieuse, disparate et néanmoins sans faute de goût, que le journaliste vit depuis dix
ans, à proximité de l’appartement plus chic de sa compagne. Ce minuscule rez-de-chaussée tient de la cellule de moine. Et il y vit d’ailleurs comme tel: «Je n’utilise jamais d’eau chaude. D’ailleurs, vous voyez, ma chaudière est éteinte», dit-il tout en mettant son lait et son yogourt du jour dans un frigo qui n’abrite guère que des sachets de birchermüsli. Seul luxe: des centaines de CD de jazz, son autre passion avec le Japon, mais une passion cette fois sans ambiguïté.
«Je laisse toujours la fenêtre ouverte. Personne ne m’a jamais volé.» Il n’y aurait d’ailleurs pas grand-chose à dérober. Seule une estampe contemporaine, un cadeau d’un artiste, pourrait satisfaire de très hypothétiques cambrioleurs dans cette patrie de l’honnêteté. Mais le tableau est encore adossé au mur, tout emballé.
Il est bientôt 22 heures. L’heure de reprendre le train de la ligne Yamanote, qui conduit à son si cher club, son lieu de travail et donc de vie, son refuge et sa raison d’être. L’Europe a encore besoin d’informations, même si l’affaire libyenne semble avoir pris le pas sur la catastrophe nippone. Mais le Japon lutte toujours pour soulager ses centaines de milliers de sans-abri du nord et pour maîtriser les réacteurs en déroute de la centrale de Fukushima. Grâce à son réseau d’informateurs avec lesquels il est en contact permanent via son téléphone portable écaillé, Georges Baumgartner livrera au monde les derniers développements de la crise, fustigera les autorités et l’administration, fera l’éloge de ses frères insulaires. Après quoi, il mangera sa pomme, son unique et rituel repas de moinesoldat de l’info.