A 14 h 46, heure locale, ce vendredi 11 mars, une cassure dans la croûte terrestre, 24 kilomètres sous le niveau de la mer, à une centaine de kilomètres de la côte japonaise. Voilà le phénomène qui secoue le Japon et la planète depuis la semaine dernière. Pour l’heure, on estime le bilan du séisme à une dizaine de milliers de morts, 600 000 personnes déplacées, des millions de sinistrés sans eau ni électricité. Pis: les craintes d’une menace d’incident nucléaire se confirment par suite des dégâts constatés dans la centrale de Fukushima, à 250 kilomètres au nord de Tokyo. La magnitude du tremblement de terre a déjà été revue à la hausse, 9,0 sur l’échelle de Richter. Les spécialistes parlent de mégaséisme. Il s’agit d’ailleurs du quatrième plus puissant tremblement de terre depuis le début du XXe siècle. «Il faut dire que le Japon est situé à un carrefour tectonique où quatre plaques interagissent: les plaques pacifique et nordaméricaine et les plaques philippine et eurasienne, explique le géologue genevois Thierry Basset. On se trouve sur ce que l’on appelle des limites de plaques, et c’est là qu’ont lieu 99% des tremblements de terre.»
ÉNERGIE MONSTRUEUSE
Pas une surprise que ce séisme au large de Honshu, la plus grande des îles japonaises, mais davantage un hébétement devant ses conséquences. «Concrètement, toute la partie du Pacifique Est est une zone de subduction, poursuit le scientifique. C’est-à-dire que la plaque du Pacifique passe sous la plaque nord-américaine. Elle avance au rythme de 8 cm par année.» Le problème est que cette avancée n’est pas du tout linéaire. «Pendant des décennies, des siècles, la plaque est bloquée dans son mouvement et accumule une énergie monstrueuse, et tout d’un coup la plaque avance sur plusieurs mètres, libérant toute l’énergie accumulée.» La cassure se propage ainsi le long d’une faille déjà existante sur plusieurs centaines de kilomètres. «C’est ce qui explique que la secousse ait été pareillement ressentie à Tokyo, quand bien même l’épicentre est éloigné de 400 kilomètres. La faille est arrivée beaucoup plus près de la capitale nippone.»
Au moment où la rupture intervient, la libération de cette énergie provoque des ondes sismiques qui se dispersent dans toutes les directions. D’abord les ondes P, pour primaires, parce qu’elles se déplacent plus rapidement, «ont pour effet de soulever les bâtiments par une poussé verticale». Les ondes S, pour secondaires, qui arrivent ensuite, «sont plus dangereuses, car elles cisaillent les constructions». Pourtant, ce n’est pas tant le tremblement de terre qui a tellement éprouvé les Japonais, mais bien le tsunami consécutif à ce dernier. Habitué aux mouvements de la croûte terrestre, le Japon a en effet les normes antisismiques les plus sévères du monde, et une population également très éduquée à ce genre de phénomène. Il faut imaginer que ce séisme a déjà provoqué plus de 30 répliques supérieures à 6 sur l’échelle de Richter durant le week-end. «Le tremblement de terre d’Haïti a fait plus de 200 000 morts et il a été mesuré à 7,0 sur l’échelle de Richter, analyse le scientifique genevois. Celui de Honshu, vendredi, était proportionnellement 900 fois plus puissant et, s’il a certes fait de nombreuses victimes, le bilan restera heureusement loin du nombre de décès à Haïti. C’est la différence entre un pays riche à la pointe de la prévention sismique et un pays pauvre.»
LE FOND DE LA MER TRANSFORMÉ
Sauf que, aussi riche que l’on soit, on ne peut se protéger d’un tsunami qu’en évacuant les zones à risque. C’est cette vague de 10 mètres qui a finalement fait le plus de dégâts au Japon. «Il faut imaginer que le fond de la mer s’est soudain soulevé, créant une sorte de marche d’escalier, poursuit Thierry Basset. D’une hauteur probablement de plusieurs mètres mais inférieure à 10.» Le fond de la mer s’en est trouvé transformé sur des milliers de kilomètres carrés. «L’eau est soulevée, créant une bosse à la surface de la mer, la masse d’eau déplacée génère une immense vague qui vient dévaster les côtes.»
Comme le séisme s’est produit à seulement 120 kilomètres au large, le temps que l’alerte tsunami se déclenche, la vague léchait déjà les côtes du Japon, ce qui explique qu’elle ait surpris les habitants de la ville portuaire de Minamisanriku, où 10 000 personnes étaient toujours portées disparues. Si le pire, au-delà de la menace des centrales nucléaires endommagées, semble passé, le Japon n’est pas à l’abri de nouvelles alertes, voire de nouveaux tsunamis. «On n’est pas sorti de la crise sismique, commente Thierry Basset. L’énergie emprisonnée va continuer à se libérer pendant des semaines, voire des mois. Mais normalement ces répliques devraient être inférieures au choc principal. Toutefois, des séismes de magnitude 7, 7,5 ou 8 peuvent tout à fait générer de nouveaux tsunamis.»
A l’intersection de mouvements tectoniques, le Japon pourrait-il un jour être tout simplement rayé de la carte? «Non, le Japon ne va pas disparaître; en revanche ses habitants attendent ce que l’on appelle le Big One. Ça ne veut pas forcément dire un tremblement de terre encore plus puissant que celui-ci, mais un séisme placé juste à l’endroit où se rejoignent ces quatre plaques tectoniques. Soit presque très exactement à la hauteur de Tokyo.» Les experts l’attendent dans les trente prochaines années. Le précédent, en 1923, avait fait plus de 143 000 morts. Pas sûr, à l’heure actuelle, que cela rassure les Japonais.
MINAMISANRIKU, VILLE MARTYRE
10 000 PERSONNES DISPARUES
Minamisanriku, port de pêche de la préfecture de Miyagi, au nord-est du pays, a été entièrement ravagé par le tsunami. Sur les 17 500 habitants recensés de cette ville du nord, plus de la moitié étaient toujours introuvables. Ils n’ont pas eu le temps de rallier les hauteurs où tout était prévu pour les protéger. Le magnifique paysage de cette baie qui fait face au Pacifique – et en faisait un site touristique prisé – est méconnaissable. Quelques rares maisons, dont le collège et l’hôpital, tiennent encore debout.
DÉSOLATION ET PÉNURIE
A Minamisanriku, quelque 7500 personnes ont été évacuées par les secouristes, en bateau vers des abris de fortune. Les survivants cherchent leurs proches sous les décombres des maisons. Plus d’un million de foyers sont privés d’électricité et de communications. La pénurie d’eau et de vivres frappe les survivants de plein fouet.