Ils sont nombreux à l’avoir aperçu, ce 1er Août 2011, au volant de son tracteur, en cuissettes, allant livrer le blé au moulin d’Echallens. Treize ans de Conseil d’Etat n’avaient pas altéré le goût de travailler la terre du magistrat qui consacrait une partie de ses vacances à aider son fils Paul aux moissons. C’est l’image que beaucoup garderont, celle d’un homme resté simple, proche des gens et attaché à ce pays profond du Gros-de-Vaud.
«UN VIDE IMMENSE»
Jean-Claude Mermoud est mort au CHUV, au matin du 6 septembre, d’une rupture de l’aorte. Il avait 59 ans. La nouvelle a provoqué une intense émotion dans tout le canton, et encore plus dans sa région. «C’est un vide immense», soupire Marcel Bataillard, son voisin, ému. «J’aimerais vous dire beaucoup de choses sur lui, mais je ne trouve pas les mots», s’excuse celui qui l’a remplacé à la syndicature d’Eclagnens en 1998, alors que l’UDC accédait au gouvernement cantonal.
Eclagnens, ce petit village au cœur de la campagne vaudoise, d’où l’on peut embrasser du regard à la fois le Jura et les Alpes, le Vaudois ne l’a jamais quitté depuis sa naissance, le 8 août 1952. Il y a passé une enfance «à la campagne», saine et joyeuse, entre cabanes en forêt et souterrains dans les tas de foin. Avec néanmoins une cruelle ombre au tableau, la perte de sa mère alors qu’il était petit. Jean-Claude Mermoud fut un garçon plutôt calme, discret, à l’allure frêle. «Il ne fallait pas se fier à son apparence, corrige son copain d’école, Jean-Luc Bezençon. Il était vif et très intelligent, toujours en tête de classe. En répétant qu’il serait paysan comme son père, Jean-Claude désespérait le régent, qui le voyait appelé à d’autres études.»
En grandissant viendra le temps des copains de la société de jeunesse. Membre de la Petite amicale de 52, les contemporains du politicien, Jean-Pierre Glauser aime raconter cette anecdote: «Nous n’avions pas beaucoup de voitures. Quand on sortait, on enfermait Jean-Claude, qui était le plus petit, dans le coffre avant de ma Simca 1000.» Des bals durant lesquels le futur pacificateur du Conseil d’Etat était déjà celui qui s’interposait lors des inévitables bagarres et tentait de réconcilier les protagonistes. «Il ne parlait alors pas du tout de carrière politique», relève Jacques Simond, le camarade des virées à moto d’alors. Jean-Claude Mermoud avait sa Kawa, un gros cube. Enfin, comme beaucoup en cette terre de chorales, l’homme avait la passion du chant, certainement influencé par son oncle, le fameux compositeur et chef d’orchestre Robert Mermoud. Il fera partie du chœur d’hommes de Goumoëns pendant plus de trente ans, se produisant même avec Mireille Mathieu pour une émission télé ou avec les anciens choristes d’Elvis Presley. Une fois au gouvernement, Jean-Claude Mermoud quittera le chœur, mais il le rejoignait encore pour chanter aux enterrements, ici du père d’un ami, là d’un jeune de la région.
«Il était un exemple d’humanité et de droiture»
Pascal Broulis, président du Conseil d’Etat
Après un CFC d’agriculteur en 1972, qu’il enrichira par la suite d’une maîtrise fédérale, Jean-Claude Mermoud travaille sur le domaine familial, comme il l’avait toujours promis. A côté de l’exploitation, pour boucler les fins de mois, il conduit pendant plusieurs années des poids lourds. Petit à petit, l’UDC gravit un à un les échelons de la politique: secrétaire communal, municipal, puis syndic en 1982. La même année, il épouse une fille du village d’à côté, Claude-Annette Basset, avec qui il aura trois enfants: Julie, Paul et Aurélie. En 1989, il est élu au Grand Conseil. Il présidera ensuite l’UDC vaudoise. «Personne n’en faisait un conseiller d’Etat, sa voie n’était pas tracée», reconnaît le radical Michel Mouquin, à la fois son notaire et son ami.
Il faudra un de ces hasards politiques pour le pousser hors du rang: la démission de l’UDC Pierre-François Veillon en mars 1996, éclaboussé par une série de scandales financiers. Après un premier échec, Jean-Claude Mermoud est élu au Conseil d’Etat en 1998. «Ce n’était pas un rêve de petit garçon», confiera un jour l’intéressé à 24 heures. A l’époque, beaucoup doutent des capacités de «l’éleveur de poules» (il possède alors un élevage de 2300 poules pondeuses). Contre toute attente, avec les années, ce représentant de la vieille UDC agrarienne va s’imposer comme un pilier du gouvernement, avec comme étendard sa simplicité, sa modestie et son sourire. «Jean-Claude n’était peut-être pas un professeur ou un avocat, s’enflamme Jean-Luc Benzençon. Mais c’était quelqu’un de vrai, qui savait parler aux gens.» Un autre ami, André Favre, acquiesce: «C’était un politicien auquel nous, les petites gens, pouvions nous identifier.» De son côté, Michel Mouquin préfère évoquer «la détermination» du personnage et «sa capacité terrienne à atteindre ses objectifs sans faire de bruit».
Le bruit, Jean-Claude Mermoud ne pourra pas toujours l’éviter. En été 2004, l’élu récupère un dossier des plus explosifs, celui de l’expulsion des désormais fameux 523 requérants d’asile. Manifestations, occupations d’église, la situation s’enlise. Des syndics défient ouvertement le Conseil d’Etat. Le gouvernement luimême s’entre-déchire. Dans ce bras de fer, Jean-Claude Mermoud tiendra longtemps une ligne dure et légaliste, qui lui vaudra d’être appelé «le petit soldat de Blocher». Pragmatique, il finira par céder pour permettre au canton de sortir d’une crise insoluble. En 2007, la population le réélit dès le premier tour.
SPORTIF HORS PAIR
Face aux pressions et à la lourdeur de la charge, Jean-Claude Mermoud n’aimait rien de plus que s’adonner à la passion de la montagne. On l’a ainsi retrouvé au départ des plus belles courses, de Sierre-Zinal à la Patrouille des Glaciers.
Aux Diablerets, où il possédait un chalet, il n’était pas rare de l’apercevoir tôt le matin partir pour une randonnée à peau de phoque, avant de rejoindre des amis pour un pique-nique ou un vin chaud. «C’était un sportif hors pair, très physique, mais surtout un super compagnon de cordée», relève Pierre Piralli, avec qui, le 24 août dernier, l’homme politique a réalisé l’ascension du mont Blanc. «Ce qu’il aimait en montagne, note enfin Jacques Simond, c’est qu’il n’y avait plus de Monsieur le Conseiller d’Etat qui tienne… C’était: Salut Jean-Claude!»