Recherchez
« Article précédent Article portraits n°69/88 Article suivant »
LE ROI D’OVRONNAZ
DESCARTES, LE PAPE DU THERMALISME
Après Dieu, il y a Descartes. Son nom est devenu une institution en Valais et il règne désormais en maître sur les célèbres Bains d’Ovronnaz. Portrait d’un entrepreneur qui n’a jamais eu peur de se mouiller.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 02.11.2010

«Mon toubib me dit que si je perds 10 kilos, je vais rallonger ma vie!» Du coup, il est à la diète, Jean-Daniel Descartes, 69 ans, marchand de meubles, promoteur et propriétaire des Bains d’Ovronnaz, dont il a racheté la totalité des actions. Cinq résidences hôtelières, 250 000 entrées, 500 lits et des agrandissements en perspective…

Son empire enfle à vue d’œil et lui perd des kilos, avalant sous nos yeux un poisson à la vapeur concocté par le cuisinier de l’Ardévaz, un autre hôtel qu’il possède dans la station valaisanne, qui va lui aussi être agrandi de onze chambres supplémentaires. Jean-Daniel Descartes est l’une des plus grosses fortunes du Valais, même si en apparence le bonhomme a gardé sa simplicité, sa chaleur et une tchatche de vendeur de tapis: ça tombe bien, il en a beaucoup vendus!

Ne pas trop prendre au sérieux le fait qu’il roule en Bentley: «C’est une contreaffaire, un promoteur m’a réglé une facture avec!» Jusqu’à présent, c’est dans un confortable 4x4 BMW qu’il se déplaçait.

Ce sexagénaire qui vit un iPhone collé en permanence à l’oreille fait encore du troc. Culot et audace, c’est tout le système Descartes. Il n’oublie jamais que, gamin, il a ciré les chaussures des clients des palaces, comme chez les Seiler, à Zermatt. «Ce furent mes universités», sourit-il. Ensuite, il a bossé aussi quelques années sur le chantier de la Grande Dixence, avant de rejoindre le petit commerce de meubles de son père. Seulement voilà, le fils avait de l’ambition, le père peur des dettes. Le rejeton ouvre une enseigne concurrente dans le même village. «Il m’en a voulu pendant des années.» Pour financer son commerce, il vend des aspirateurs au porte-àporte avec Solange, sa femme, épousée à 21 ans. «Une sainte», dit-il de cette femme discrète et souriante qui se destinait à rentrer dans les ordres avant de faire la connaissance de son futur mari, entre un canapé et une commode. «Je lui dois tout. Elle m’a soutenu, on a toujours pris les décisions ensemble!»

AS DU MARKETING

A l’époque, le jeune Descartes n’a pas un sou. «Ça a toujours été ma chance. Si j’étais né avec de l’argent, je n’en serais pas là!» Il suit les camions de la concurrence pour dénicher les fournisseurs, démonte des chalets en bois au Tyrol, qu’il assemble ici à bon prix. «Fallait oser. J’étais le seul à l’époque, avec Pfister, à faire venir la marchandise par wagons entiers!» Cinquante ans après, le magasin de Saxon est passé de 240 à 18 000 m2 (5000 de plus l’an prochain). Aujourd’hui encore, son magasin reste la bouée de sauvetage en cas de pépin financier. Pas une grue, pas un espace libre en Valais où le nom de Descartes ne fleurisse sur une pancarte. Cet as d’un marketing appris sur le tas s’est toujours arrangé pour mettre son nom là où se posent tous les regards. Lors d’un match de waterpolo, il va jusqu’à faire descendre son enseigne sous l’eau parce qu’il a repéré les caméras de la TSR au fond de la piscine. Il soutient le FC Sion, mais les joueurs ont l’obligation morale de se meubler chez lui. Au bord de la faillite, il réussit le coup de génie de retourner la situation à son avantage. Grugé par des escrocs qui lui ont volé 400 000 francs au début des années 90, le marchand pose dans les journaux, les poches retournées, sous ce slogan: «J’ai plus de sous, je vends tout!» Un tabac!

«Pour être aimé, il faut être aimable», disait Mitterrand. Le Valaisan est un homme très aimable (le client finit toujours avec lui dans le grand carnotzet au-dessous du magasin), et tout aussi malin que l’ancien chef d’Etat. Comme il y a prescription, il raconte ses quelques nuits passées en cellule pour excès de vitesse. Il y a retrouvé un ancien employé indélicat à qui il a pardonné, tout en réussissant à glisser sa carte au directeur de la prison. Qui est devenu client!


 
«La retraite? S’il vous plaît, ne prononcez jamais ce mot!»
Jean-Daniel Descartes

Aujourd’hui, il a passé du meuble à l’immeuble avec escale réussie dans le thermalisme. Il vend des appartements (un projet de quinze immeubles en perspective), qui sont de bonne facture, assure un architecte sédunois. Du moyen de gamme, mais à la clé, et avec la clé, un bon d’achat pour l’acquéreur. Devinez où?

En Valais, il y a Dieu et Descartes. Le deuxième a raccourci son nom voilà quelques années en supprimant les deux s. Un outrage à patronyme qui l’amuse. «Je me suis rendu compte qu’on gagnait 40% de visibilité sur les enseignes du magasin, les deux s sont partis avec la SBS!»

Parlant de Dieu, il y a aussi cette anecdote qui fait toujours rire Pascal Thurre, journaliste valaisan. «C’était lors d’une messe en plein air. Jean-Daniel avait mis sa pub derrière l’autel. Au moment de la communion, un coup de vent a décroché la banderole, on a eu alors cette image incroyable, les fidèles à genoux, le prêtre brandissant l’ostie et Descartes accroché à son nom!»

L’ANTI-CONSTANTIN

Son ego ne l’étouffe pas, même s’il tutoie Darbellay et Couchepin. Descartes, c’est un peu l’anti-Constantin, dans ce coin de pays. Mais, attention, sous la bonhomie, le patron guette toujours. Il faut le voir placer son personnel autour de la piscine du centre thermal pour la photo dans L’illustré. Tout le monde sur le pont, on ne discute pas! «Ce serait bien de voir mes nouveaux chalets en arrière-plan», suggère-t-il, mine de rien, au photographe.

«Ces bains seront votre tombeau», lui avait-on prédit il y a vingt ans. L’an passé, Thermalp SA a dégagé un chiffre d’affaires de 22 millions. Il s’anime dès qu’on parle de son bébé. «Quand mes associés ont exprimé le désir de se retirer, je n’ai pas hésité à tout reprendre pour garder cette affaire en mains valaisannes. Il y a aussi 200 salariés, qui font vivre leur famille grâce au centre!» Coût de l’opération: plus de 10 millions, qu’il assure avoir financé en grande partie avec ses fonds propres. Un cinquième immeuble va pousser de terre, ainsi qu’un grand parking et un wellness de 1200 m2. Devisés à quelque 30 millions de francs. Ovronnaz a son roi.

L’AFRIQUE, LE KOSOVO…

Si les bains lui sont profitables, l’entrepreneur a pris néanmoins quelques bouillons. Notamment avec un projet de vignes au Nouveau-Mexique, ratage complet. Comme sa tentative d’implanter les meubles Decarte au Kosovo. «L’associé n’était pas fiable!» Il est ravi d’avoir ouvert malgré tout une enseigne au Cameroun: «Un de mes petits-fils travaille en Afrique, dans l’humanitaire.»

La retraite? «S’il vous plaît, ne prononcez jamais ce mot!» D’accord, mais que vat-il faire de tout son temps, surtout s’il prend encore vingt ans supplémentaires grâce à son régime et un récent séjour dans une clinique de remise en forme? Il jubile. «Je m’ennuie si je n’ai pas vingt problèmes à résoudre par jour. Mais, bon, je commence à déléguer. Bastien, le plus jeune de mes trois petits-enfants, semble intéressé à reprendre le flambeau. Je l’emmène de temps en temps avec moi. L’autre jour, lors de la négociation d’un contrat, je lui ai dit: «Tais-toi et observe!»

Il y a un Descartes philosophe qui est passé à la postérité avec une phrase célèbre. Ce Descartes-ci pourrait bien la retourner à son profit: «Je vends, donc je suis!»



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Jean-Daniel Descartes, thermalisme, Bains d'Ovronnaz, Valais, meubles, Decarte Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

CARRIÈRE

Jean Studer, confession d'un poids lourd

Lâcheur ou sauveur? En quittant le Conseil d’Etat pour la présidence de la BNS, Jean Studer tourne le dos aux «bringues» neuchâteloises mais défend fermement son bilan aux Finances. »


RÉVÉLATION

Sonia Lacen: «Quand je chante, je ne joue pas»

Elle restera une figure marquante de «The Voice», sur TF1, diffusé chaque samedi soir. Qui? Sonia Lacen, 28 ans, qui réside à Carouge et travaille comme hôtesse de l’air. »


VEILLON ET KUCHOLL

Sur la même longueur d’onde

Succès fou chaque matin pour les deux Vincent. Sur le Net comme au micro de Couleur 3, ces deux nouvelles têtes révolutionnent l’humour romand. Portrait de deux potes insolents. »

Page générée en 136 ms.