Et si – c’est une supposition – Jean-Luc Barbezat était moins con qu’il n’en a l’air… Et si la moitié poilue et ventrue de Cuche&Barbezat n’était pas, mine de rien, l’un des personnages les plus influents de la scène romande… Cette audacieuse théorie est étayée par la soirée hommage que le festival Morges-sous-rire consacrera, le 20 juin à Beausobre, à l’homme à la chemise à carreaux rouges. Yann Lambiel, Frédéric Recrosio, Karim Slama, Brigitte Rosset, Sandrine Viglino, les Peutch, Laurent Flutsch, Jean-Louis Droz, Véronique Montel, Samir et Pierre Aucaigne seront de la fête. Onze têtes d’affiche, dont trois Peutch, et un seul dénominateur commun: Barbezat en coulisses. Pas vraiment metteur en scène, pas franchement producteur, plutôt conseiller, voire coach, mais totalement indispensable.
Toujours marié pour le meilleur et pour le rire à Benjamin Cuche, Jean-Luc Barbezat est partisan de l’union libre; il «décuche» à foison. On le voit auprès de l’un ou l’autre des rigolos susmentionnés, à Bâle pour un happening autour de la finale de la Coupe de Suisse de football, en Valais où il exportera pour la première fois cet automne sa revue neuchâteloise au pays des Lambiel, à Lausanne où il a animé ce printemps le Swiss Comedy Club. A 46 ans, le Guy Roux du rire a déjà un quart de siècle d’expérience et d’intérêt pour la mise en scène. Il s’avoue «plus proche de la génération de Boulimie ou de Silvan» que de celle de ses protégés. «Je les ai tous vus débuter», constate-t-il. Au sens propre et au sens figuré. «J’ai toujours aimé voir les spectacles des autres.» On devine qu’il ne dédaigne pas l’hommage de Beausobre mais n’en rajoute pas. «Je fais plus du coaching que de la mise en scène…» Son mérite? «J’arrive à faire assez bien ressortir le trait personnel de chacun.»
«IL FAIT SEMBLANT D’ÊTRE BÊTE»
Avec son air de ne pas y toucher, ce touche-à-tout aux allures de nigaud des Franches-Montagnes est devenu incontournable. «Il se fait passer pour un type pas très malin mais il est très intelligent et subtil», prévient Laurent Flutsch. Frédéric Recrosio confirme: «Il fait semblant d’être bête, toujours, mais tout ce qu’il te dit, c’est juste.» Une posture, donc. Un mode de défense, d’abord. «Jean-Luc, c’est un timide qui fait l’ours», résume Karim Slama. Imaginez un grizzli posté au bord d’une rivière, qui attend patiemment le poisson remontant le courant. Un coup d’œil, un coup de patte, un coup d’œil, un coup de patte. C’est ainsi, le poil immobile et les sens en alerte, qu’il repère et oriente les frétillants jeunes talents comiques romands.
«C’est un type qui a une vision, un talent, une sensibilité»
Frédéric Recrosio
Sandrine Viglino ne trouvait pas d’idées de spectacle parce qu’elle n’a jamais d’avis sur rien. «Eh bien voilà, lui répond Barbezat, tu vas faire la nana qui n’a jamais d’avis sur rien, pour qui aller en vacances à New York ou en Valais, c’est égal…» Pour Recrosio, un copain, c’était tout aussi limpide. «Il avait une telle façon de raconter des blagues à table… C’est ça qu’il devait garder et mettre en avant. Souvent, ce n’est pas ce que vous dites qui est drôle, mais comment vous le dites.» Brigitte Rosset, ce sera son vécu de mère de famille, Samir Alic son expérience de jeune issu des Balkans. Il pousse Yann Lambiel dans la voie du music-hall – «T’es le seul à savoir faire ça en français!» - et encourage les Peutch à faire un spectacle uniquement basé sur les trois vieux. Un coup d’œil, un coup de patte…
Barbezat a l’œil mais aussi les mots pour convaincre. «Il a le don de te donner confiance en toi», dit Carlos Henriquez, l’un des Peutch. «Avec moi, il a fait le psychologue, admet Sandrine Viglino. Il a su me persuader en douceur d’arrêter mon boulot d’instit et de me lancer avec mon piano.» «Je travaille à les mettre à l’aise, confirme le grizzli. Un humoriste tendu, appliqué, y a rien de pire.» C’est aussi lui qui a convaincu Laurent Flutsch qu’il avait le talent pour interpréter ses propres textes mais aussi qu’il y prendrait du plaisir.
SURTOUT NE PAS IMITER
Avec toujours le même conseil: ne pas chercher à imiter les autres, mettre l’accent sur ce qui définit et distingue. «Il a quand même réussi à me convaincre de jouer une heure assis, s’étonne encore Recrosio. Je n’y croyais pas. Il m’a dit: «Si, si, tu verras…» Je crois qu’il s’est trompé une fois et demie. Pour moi, Barbezat c’est un type qui a une vision, un talent, une sensibilité. Il voit tout de suite ce que ça peut donner.» Carlos Henriquez parle d’une «réelle intelligence du rythme», avant de détailler: «Il arrive à tirer le maximum d’une petite chose. Il sent tout de suite où ça cloche, parce qu’il parvient à se mettre à la place du public. Avec lui, il est rare que l’on change beaucoup de choses après la première.» Karim Slama élargit le champ de compétences. «C’est aussi le gars capable de te dire «Attends une année…» ou «Ne fais pas cette salle-là mais plutôt celle-ci…»
Il n’a fait que deux fois le premier pas, il y a très longtemps vers Frédéric Recrosio et tout récemment pour le tout jeune Bosno-Valaisan Samir Alic. Les autres sont tous venus à lui. Pourquoi? «Parce qu’il s’adapte aux artistes, répond Yann Lambiel. On est tous très autonomes, très différents et on veut tous garder notre style.»
«Il fait bosser treize artistes et on ne voit jamais sa patte. C’est ça, sa patte», souligne Sandrine Viglino.
DES AMIS AVANT TOUT
Egal d’un Pierre Naftule en termes d’influence, Jean-Luc Barbezat en serait son exact contraire sur le plan de la méthode. JLB admet la différence de style mais ne veut pas entrer en guerre de religions. «Naftule a une autre façon de faire, qu’il impose aux autres. Ça marche remarquablement bien avec Marie-Thérèse, peut-être moins avec d’autres. Moi, je suis parfois moins efficace.» Les Peutch ont connu les deux… «Pierre est plus pointilleux, plus dans le détail, note Carlos Henriquez. Et il s’engage à fond. Sur la tournée des Knie, il était venu nous voir très souvent. Jean-Luc, c’est une autre approche… » L’intéressé l’admet sans peine. «J’ai plus d’artistes et je fonctionne surtout comme un conseiller.»
Il n’est pas producteur et n’investit pas financièrement dans les spectacles. S’il y a contrat, les artistes restent avant tout des amis. Et sa méthode de travail, comme le reste, est plus sérieuse qu’il n’y paraît. «A l’époque, il fonctionnait aux amendes, se souvient Noël Antonini, des Peutch. Un natel qui sonnait pendant la répète, un retard, une réplique oubliée, c’était une thune dans la caisse. Il tenait les comptes et, à la fin, on faisait une bouffe. Mine de rien, ça nous a appris qu’on rigolait mais qu’il fallait bosser sérieusement.» «Ses conseils sont à la fois très simples et très vrais», s’étonne Laurent Flutsch. «Il ne se prend pas le chou, ne donne jamais l’impression de forcer et ne se met jamais en avant, mais c’est un gros bosseur.»
«Il ne se prend pas le chou, ne donne jamais l’impression de forcer»
Laurent Flutsch
Frédéric Recrosio abonde: «Quand j’écris dix pages, là où les autres m’en raient une, lui va en jeter cinq. Et il a raison, parce que ce métier, c’est couper, couper, couper.» «Il te donne des devoirs pour la prochaine fois, ajoute Noël Antonini. Il ne dit jamais: «Tu devrais dire ou faire comme ça.» Avec lui, c’est toujours suggéré. A nous de trouver.»
Forcément, le garçon est un peu surchargé et ses ouailles admettent, pour le moment en plaisantant, qu’il faudra bientôt prendre un ticket comme à la poste pour bénéficier de ses conseils. «Il a un agenda monstrueux», affirme Karim Slama. Vérification faite, le maître a ce jour-là six rendezvous. «Il faudra peut-être que j’évolue, ne gérer que deux ou trois gros projets par an et agir davantage en consultant pour le reste.» Il y pense, mais pas au point de prendre une secrétaire ou un adjoint. Ou alors «un copain que ça brancherait»… Les copains ont l’air heureux comme ça et lui sont fidèles. Pourquoi? Vous avez le choix entre la version comique: «Au bout de la dixième mise en scène, la onzième est gratuite» (Sandrine Viglino), et la version sérieuse (Slama): «Avec lui, chaque spectacle est une étape, on a envie de découvrir la suite.»
Barbezat fait des petits (et même des grands), Théâtre de Beausobre, Morges. Lundi 20 juin à 20 h 30. Avec Yann Lambiel, Frédéric Recrosio, Karim Slama, Brigitte Rosset, Sandrine Viglino, les Peutch, Laurent Flutsch, Jean-Louis Droz, Véronique Montel, Samir, Pierre Aucaigne. Entrée: 48 fr. www.morges-sous-rire.ch