TOUTE UNE HISTOIRE
Disparition: la star de la télévision a succombé à un cancer de l’estomac jeudi dernier. Une vie de succès, de gloire et de richesse, mais aussi d’excès et de scandales. Retour sur le parcours d’un surdoué de la confession cathodique.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 29.08.2012

«Bonjour, vous vous appelez Betty, vous habitez un pavillon de banlieue, vous avez six enfants dont une fille prostituée et un fils homosexuel, les quatre autres se droguent et votre mari est alcoolique…»

Quand il commençait comme ça, le public se marrait au quart de tour, comprenant que Laurent Gerra singeait Jean-Luc Delarue, son débit staccato, son oreillette, ses lunettes, sa façon de se pencher sur le malheur du monde comme un intello appliqué.

Las, le comique va devoir ranger définitivement son sketch. L’animateur-vedette de France 2 est mort à 48 ans, dans la nuit de jeudi dernier, vaincu par le crabe. «Selon son souhait, il sera enterré dans la plus stricte intimité», a indiqué sa famille.

Pas de caméras ni de public donc pour ce petit prodige de l’audiovisuel qui avait fait de l’intimité des autres son fonds de commerce, mais aussi une formidable révolution dans la manière de faire de la télévision. En 1994, JLD avait eu la géniale idée (il en fourmillait) d’importer en France le principe du talk-show américain: donner la parole à l’homme de la rue, le malade du cancer, le mari cocu, la femme battue, l’obsédé sexuel, le bourré de tocs, sans compter les atteints de maints syndromes jusque-là inconnus au bataillon. Tous les bobos de l’âme ou du corps se sont succédé sur le plateau de Ça se discute ou Toute une histoire, ses émissions phare, sans parler des centaines d’autres produites par le dandy cathodique. Avec un succès faramineux qui fit les beaux jours de sa société, Réservoir Prod, mais aussi de son compte en banque, faisant de lui l’animateur le mieux payé du PAF avec 40 000 euros mensuels et un patrimoine estimé à 30 millions d’euros. Ses émissions lui ont aussi rapporté trois Sept d’or.

FRAGILE

Mais Delarue, ce n’était pas seulement une machine à faire du fric et de l’audience. Son enfance solitaire, des parents divorcés et peu aimants, un père intellectuel qu’il ne cessait de vouloir épater tout au long de sa carrière, l’alcool, dont il a abusé dès l’âge de 14 ans, l’homme à qui on murmurait à l’oreille ses fêlures avait les siennes. Ce qui le rendait formidablement poreux au malheur des autres, «un véritable concentré de matière humaine», disait un ami. Même si c’était en costume Dior que le golden boy des animateurs se penchait sur les problèmes de Monsieur Tout-le-Monde. «Pour le pire et le meilleur, relève de son côté Anne Sinclair dans le Huffington Post. Le meilleur étant de permettre l’expression d’inconnus dans une lucarne qui avait été longtemps réservée aux professionnels de la parole. Le pire fut dans la contagion qui gagna toutes les chaînes, l’étalage du moi, l’absence de hiérarchie des sujets jusqu’au naufrage de la téléréalité.»

ZONES D’OMBRE

C’est vrai, il y avait un Delarue en clair-obscur. Le gendre idéal, le confesseur, l’homme qui manie l’empathie comme Mozart le piano et, d’un autre côté, le jouisseur, le tyran qui jette ses employés comme de vieilles chaussettes ou qui organise des soirées orgiaques dans son somptueux appartement avec vue sur la Seine. Au sein de sa société, les colères du patron sont coutumières, même si ses employés étaient très bien payés, les invités des émissions très bien encadrés (on venait souvent les chercher en limousine à l’aéroport), la société de Delarue est pourtant condamnée plusieurs fois par la justice. Notamment pour avoir fait travailler ses collaborateurs dans des conditions indignes.

C’est un fait. Bien avant de passer du poste TV au poste de police pour son addiction à la cocaïne (8000 euros mensuels de consommation), bien avant de mordre un steward dans un avion d’Air France qui reliait Paris à Johannesburg, JLD avait fini tristement par ressembler à sa caricature.

Ces dernières années, sur le plateau de Toute une histoire, où sa dépendance à la drogue n’était plus un secret, les absences inopinées du boss ont plus d’une fois été la cause du renvoi des invités. Dérapages en coulisses, insultes – «T’es grosse, t’es moche, tu sers à rien», lança-t-il un jour à sa productrice devant des témoins médusés –, prestation minimale en plateau. JLD lit d’une voix monocorde la biographie de ses invités, s’éclipse une fois les lumières éteintes.

Lisette, la Genevoise de Super Seniors, l’émission de la RTS, se souvient d’un Ça se discute, en 2007, auquel elle a participé avec sa mère et sa sœur sur le thème de la retraite. A l’époque, JLD était encore aux commandes, attentif, sympa. «Il appelait ma mère par son prénom, plaisantait avec elle comme un vieux copain.» Mais, une fois les caméras éteintes, la star file déjà sans un au revoir. Frustrant.

Pourtant, la vie de JLD reste fascinante, comme un roman balzacien. Ce fils de pub, à la jolie gueule éternellement juvénile, a grimpé tous les échelons à une rapidité époustouflante. Sans craindre les paradoxes. «Le plus étonnant, c’est qu’il La couverture était capable de comprendre la vie de Monsieur Tout-le-Monde mais ne la vivait pas, racontait Gilles Bornstein, qui fut rédacteur en chef de Ça se discute. Jean-Luc était quelqu’un de très protégé, qui sortait de son immense appartement emmené par un chauffeur pour aller faire du sport à midi au Ritz.» Un homme cultivé également, qui à ses débuts ne savait pas orthographier Stendhal mais avait fini par fréquenter un académicien. Aimer la subtilité de la sculpture contemporaine ne l’empêchait pas de produire une émission sur le thème «J’en ai marre des cheveux et des poils».

 

«Jean-Luc était un véritable concentré de matière humaine»
Un ami

 

Au bout du fil, Jean-Marc Richard évoque la figure du disparu: «Je ne le connaissais pas, mais je le trouvais sincère, j’aimais sa façon de mettre de l’humour dans les sujets les plus lourds. Le téléspectateur ne se rend pas compte de la pression qui pèse sur nous. L’animateur doit toujours se mettre à nu, être en symbiose avec le personnage qu’on incarne à l’écran. Si on ne prolonge pas sa vie au-delà du regard des autres, on peut déraper!»

La vie privée de JLD, parlons-en. Après avoir annoncé sa maladie en décembre, il a épousé, en mai, entre deux chimios, sa compagne, Anissa, créatrice de bijoux. Il voulait encore y croire, assurant aux journalistes qu’il était, malgré l’épreuve, au sommet du top ten, côté bonheur. Il voulait pourtant y croire, notamment pour Jean, né en 2006.Un petit garçon qui l’avait poussé à entamer une psychanalyse pour devenir un père digne de ce nom.

L’été dernier, il avait décidé de changer de vie, tenté de revenir à l’écran avec une émission sur la famille qui n’a malheureusement pas marché. On s’est moqué assez injustement de son désir de rédemption, son périple en camping-car après une cure de désintoxication, dans une clinique nyonnaise, pour aller porter la bonne parole auprès des jeunes de France et de Suisse. Il avait pourtant l’air sincère. Commençait à ressembler aux invités de son émission. Prêt à nous offrir sa confession dans un livre qui devait paraître. La mort en a décidé autrement.


TÉMOIGNAGE

 

«LE CANCER ÉTAIT ENCORE TABOU»

Invitée chez Delarue en 1996, Catherine avait évoqué son cancer. Le même qui a emporté l’animateur.

«Il était à l’écoute, un vrai pro!» Au téléphone, Catherine Preljocaj tient à rendre hommage à l’animateur décédé qui l’avait invitée en mars 1996 sur le plateau de Ça se discute. «Difficile à imaginer, mais à l’époque le cancer était encore tabou. Il a été un précurseur, un des premiers à oser aborder ce thème à la TV en donnant la parole aux malades.»

Même si, par la suite, cette maladie, devenue presque banale, a laissé sa place à des sujets plus porteurs, la Française lui restera reconnaissante d’avoir tapé juste. La vie de cette femme devenue écrivain et coach en développement personnel n’a plus été la même après l’émission qui lui a servi de tremplin. Ironie du destin, l’inventeur de «l’extimité» (l’intimité partagée avec des millions de téléspectateurs) n’imaginait pas qu’il serait frappé seize ans plus tard par le même mal que son invitée. Un cancer de l’estomac et du péritoine «d’une violence terrible», atteste celle qui a la chance de lui avoir survécu depuis vingt-deux ans.

Face aux caméras de Delarue, elle avait tenu à expliquer que la maladie avait un sens, qu’on ne pouvait pas séparer corps et esprit. Elle ne saura jamais si l’animateur a lu ses livres, le trouvait anxieux et speed dans ses dernières apparitions. Persuadée néanmoins que les émissions de cet homme écorché vif l’ont rendu meilleur.