JEAN-MARC RICHARD: «CETTE MISÈRE EST INACCEPTABLE»
Pour Jean-Marc Richard, plutôt que d’interdire la mendicité, mieux vaut soutenir l’intégration des enfants défavorisés dans leur propre pays. Et les protéger aussi de toute exploitation, notamment sexuelle. L’animateur était en Roumanie début juillet à l’invitation de Terre des hommes. Un voyage instructif et émouvant.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 24.07.2012

Le matin du 4 juillet, le soleil tape fort sur le terrain vague qui sert de préau à l’école de Sadova, petite bourgade du sud-ouest de la Roumanie. Un homme chauve reconnaissable entre mille avec ce sourire familier. Mais, ce jour-là, ce n’est pas Jean-Marc Richard l’animateur qui s’avance vers une trentaine de gosses curieux, mais Monsieur l’ambassadeur pour les droits de l’enfant de Terre des hommes venu soutenir l’action de l’organisation suisse.

A peine arrivé, l’ami Jean-Marc est enrôlé dans une partie d’épervier et de princesses et chevaliers avec quelques enfants qui l’ont pris par la main. Des jeux ordinaires, en apparence, mais où tout est reformulé pour que ces gosses parmi les plus défavorisés (Roms et non-Roms, tout en sachant qu’un petit Rom a six fois moins de chances d’être scolarisé qu’un autre) apprennent à jouer ensemble, à partager, à tordre le cou aux préjugés racistes.

C’est un truisme peut-être, mais un principe auquel Jean-Marc croit dur comme fer: l’intégration passe par l’alphabétisation, le respect, la tolérance face aux différences. Il en sait quelque chose, l’ex-animateur des Zèbres. «L’humain, c’est son destin», disait de lui une de ses proches. Et, quand on le voit prendre la main d’un gamin ébouriffé, on mesure la justesse de la formule. Rien de feint, l’empathie en stock chez cet homme qui animera dès la rentrée La ligne de cœur.

Quelques heures auparavant, dans un bureau de Bucarest, Joseph Aguettant, délégué de Terre des hommes Roumanie, lui avait confié: «Les jeunes sans perspective livrés à eux-mêmes constituent une véritable bombe à retardement.»

A Sadova, c’est un pari sur l’avenir et la jeunesse qui se joue. Ici et dans 30 communes partenaires de Terre des hommes du comté de Dolj. L’ONG aimerait avoir plus de budget pour l’étendre à d’autres régions. Assistance psychosociale, appui scolaire, camps d’été via Move, un programme qui combine mouvement, jeux et sport. Une grande majorité des mendiants d’Europe occidentale sont originaires de cette région. «En protégeant les enfants, on redessine la société. C’est souvent par de petites actions très ciblées plutôt que par de grandes révolutions qu’on corrige une trajectoire qui paraît immuable!» explique Jean-Marc.

L’an passé, 2860 enfants ont bénéficié de ces activités pour un budget de 401 574 francs. Des gamins à risque menacés par l’échec scolaire (20% abandonnent l’école), le trafic d’êtres humains, la misère. Selon les chiffres d’Europol, un gosse peut rapporter jusqu’à 160 000 francs par an via la mendicité, le vol, l’escroquerie ou la prostitution.

Jean-Marc: «Ils sont citoyens roumains, donc européens. Le jour où ils pourront accéder à un travail, la balance de la migration s’équilibrera.» Amender la mendicité comme à Genève? «C’est égoïste et ça ne résout rien.» Et de citer les cantons de Vaud et de Berne et la ville de Lausanne, qui soutiennent Terre des hommes à raison de 100 000 francs pour Vaud et Berne en 2012, tandis que Lausanne s’est engagée à verser 400 000 francs de 2013 à 2016.

SYSTÈME MAFIEUX

Impossible pour un Rom qui veut migrer d’emprunter dans une banque (le voyage coûte environ 150 euros). Pas d’autre choix, en dehors des proches, que de recourir à des camatari, des chefs de réseau qui font fortune en prêtant à des taux usuraires. Incapables de rembourser les prêts, les familles sont menacées physiquement; on les oblige aussi parfois à remettre un membre de la famille qui devra travailler pour le réseau à Paris ou à Lyon, afin de rembourser les créanciers.

 

«Le travail de Terre des hommes - aide à l’enfance est magnifique en Roumanie, et je vais me battre pour le faire savoir en Suisse romande»
Jean-Marc Richard

 

Joseph Aguettant l’a souvent répété dans la presse romande: «C’est par le sang et la dette que les familles sont ainsi liées aux réseaux mafieux.» Tous les Roms sont concernés, même les plus favorisés. Jean-Marc l’apprendra quelques heures plus tard en passant la nuit chez Caliu, le violoniste vedette du groupe Taraf de Haïdouks, ensemble musical rom connu dans le monde entier. Si sa maison n’est pas terminée, lui explique-t-il, c’est que sa dette de 1000 euros contractée il y a dix ans s’est élevée à 50 000 euros. «Ils ont menacé de mettre ma fille sur un trottoir.»

ORPHELINS DE LA MONDIALISATION

A Sadova, l’heure est au chiffre. Sur 900 élèves, expliquent les autorités locales à notre célèbre Vaudois, 10% sont sans leurs deux parents, partis à l’étranger (50% sans un parent, sachant que 70% des mendiants sont des mères). Des enfants baptisés les orphelins de la mondialisation, qu’il faut absolument protéger, explique Laura, de Terre des hommes. «Beaucoup d’enfants qui ont suivi nos programmes refusent de partir mendier à l’étranger avec leurs parents.»

Les cinq cents ans d’esclavage vécus par le peuple rom ont laissé des stigmates. Ils se sentent et sont toujours dévalorisés. Certains médecins refusent encore de soigner des enfants de cette communauté, raconte une enseignante, obligée de faire une heure de route pour emmener un petit malade en ville. Parfois aussi, les efforts déployés restent vains. Jean-Marc en a fait l’expérience avec Catalin, 15 ans, qui a quitté prématurément l’école car ses parents, des karamisari, faiseurs de briques, ont besoin de lui. Malgré le fait que la brique ne nourrit pas son homme depuis l’apparition des supermarchés du bricolage. «Qu’est-ce que tu aimerais faire d’autre dans la vie? s’enquiert le Vaudois auprès du jeune homme, après avoir essayé sans grand succès de faire une brique. Regard fataliste de l’adolescent, confiné à ce terrain vague où toute sa famille s’active depuis des générations pour un pécule de misère (une brique égale environ 20 centimes). Il est parti en Italie, raconte-t-il, vite rentré faute de travail. «Mes parents ont besoin de moi. Ils ne savent ni lire ni écrire.»

 

«J’ai vu beaucoup de misère en Afrique, mais là je suis vraiment touché: nous sommes en Europe, à deux heures d’avion de Genève!»
Jean-Marc Richard

 

POURQUOI ELLE MENDIE?

C’était la question posée à Jean-Marc par une petite auditrice sédunoise après sa rencontre avec une mendiante sur la place de la Planta. «On peut expliquer pourquoi la mer est bleue ou le soleil luit. Mais pour répondre à ça, il fallait venir ici!» confie l’animateur juste avant de se rendre dans une masure habitée par Argentina, 27 ans, visage de madonne, enceinte de six mois et une grande dignité. Son fils a participé au programme Terre des hommes ce matin. Peu de jouets à l’horizon, si ce n’est ce sommier rouillé posé à l’air libre. Argentina fabrique des briques elle aussi et se débrouille avec 60 euros pas mois pour nourrir et habiller ses enfants ainsi que trois autres confiés par des proches partis cueillir des tomates en Italie. Elle a essayé de men-dier avec son mari en France, mais est revenue. «Trop humiliant de tendre la main», dit-elle, avant d’expliquer à l’animateur que ses gosses ne mangent ces jours-ci que des patates. «Je suis si contente qu’il puisse étudier», murmure-t-elle en caressant la tête de son fils. Du bout des lèvres, et parce qu’elle a confiance dans ce gaillard aux yeux de billes qui ne cache pas son émotion, elle évoque un sujet tabou: la contraception. «Les hommes roms ne veulent pas mettre de préservatifs. Ils arrivent, ils nous mettent enceintes et ils repartent. J’aurais aimé avorter, mais l’hôpital réclamait 130 euros!» La jeune femme a préféré acheter des habits. Ses gosses se battent pour mettre l’unique paire de chaussures pour l’école. «Bon sang, cette misère est inacceptable», fulmine Jean-Marc Richard en la quittant. J’ai vu beaucoup de misère en Afrique, mais là je suis touché: nous sommes en Europe, à deux heures d’avion de Genève!»

FERENTAR, QUARTIER MAUDIT

C’est le quartier chaud de Bucarest. Au dernier jour de sa visite, le Vaudois découvre la situation des 18 000 enfants de ce ghetto. Terre des hommes aimerait travailler de concert avec un organisme local existant. Deux gangs se partagent le contrôle du quartier et utilisent les enfants pour la prostitution ou le trafic de drogue. Un dealer peut gagner jusqu’à 7000 euros par jour, lui explique Jean-Baptiste, travailleur social. Seringues usagées, déjections, ordures à ciel ouvert, ce no man’s land de 90 000 habitants (64% de Roms) pourrait se transformer en véritable poudrière. Le gouvernement ne fait pas grand-chose. «J’ai peur pour mes enfants», se lamente Christina, dans son minuscule une-pièce sordide loué 100 euros par mois où vivent cinq personnes.

«Le travail de Terre des hommes ici est magnifique et je vais me battre pour le faire savoir, confiera notre ambassadeur dans l’avion du retour. «Et tant pis pour ceux qui vont encore me traiter de pleureuse; il faut avoir le courage d’affronter la réalité de cette misère à nos portes. A ceux qui disent que nous ne pouvons endosser tous les malheurs du monde, j’ai envie de répondre: «Essayons la proximité!»

«Toi, tu sais dire. C’est important de dire, pas seulement de faire!» avait confié un jour Edmond Kaiser, fondateur de Terre des hommes, à Jean-Marc Richard. Il a bien retenu la leçon.

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