L’industriel Jean-Paul Gaillard boit son café sur le balcon de son six-pièces, un appartement sans tape-à-l’œil posé au bord du Léman. Avec un peu de chance et si le temps était clair, on pourrait apercevoir à une dizaine de kilomètres le célèbre bâtiment de son rival d’aujourd’hui. Le vert paquebot de Nestlé.
Sous ses airs bonhommes, Gaillard est l’entrepreneur dont on parle. L’histoire est croustillante de ce hardi personnage, hâbleur et un brin provocateur, engagé contre la puissante multinationale. De l’inventeur habile contre l’industriel installé. Personne ne rit plus de lui. Les chiffres parlent seuls et il les cite volontiers, en rafale. Distribuées depuis le mois de mai par la chaîne Casino, ses dosettes de café, 25% moins chères et biodégradables, sont désormais proposées dans 240 points de vente en France, jusqu’à Divonne. Vingt millions d’entre elles ont été écoulées, soit la plus belle vente actuelle du groupe. Il prévoit d’en livrer 350 millions d’ici à la fin de l’année. Parle de milliards de commandes. Un vertige industriel, qui ne va pas sans quelques violentes ripostes du côté du géant de Vevey.
Sur son balcon, ce Valaisan d’origine se raconte sans laisser son interlocuteur respirer. La voix rauque et monocorde, il parle longtemps, des heures s’il le faut, selon une conversation en cercles concentriques et avec une telle confiance en lui et en ses projets pharaoniques qu’on ressort d’une entrevue avec lui vaguement sonné, dans une valse de millions et de parts de marché.
GRAND-PÈRE GAULLISTE
Côté généalogie, il évoque un grand-père gaulliste qui a étudié avec Einstein, un appartement de 800 mètres carrés à Paris où il passait ses vacances, un grandoncle ministre de la Défense en Roumanie, un beau-frère nommé Michel Zendali, une parenté lointaine avec Hailé Sélassié. Des amitiés particulières avec Ehud Barak, le prince Abdallah, Yasmin Binladen, l’animateur Arthur. Difficile de vérifier, tant les rencontres abondent. L’homme, franc-tireur et inclassable, n’aime pas le blingbling et se passionne pour la géopolitique. Il relit sans cesse Churchill et aime décrypter le monde, le soir, avec sa femme, une ex-employée de Nestlé épousée après qu’ils eurent quitté l’entreprise.
Comme on lui fait remarquer que son appartement n’a rien d’un palais de nabab, il précise qu’il a «aussi une magnifique propriété à Pully, avec une bibliothèque classée». Mais qu’il préfère ici. «J’ai une gérance, je ne m’embête pas avec l’entretien. Si une ampoule casse, on me la remplace.» Il ne voit pas l’intérêt d’afficher sa fortune, estimée à plusieurs dizaines de millions. Il dit connaître une dizaine de milliardaires, mais n’en respecter qu’un seul: le Suédois Berggrün, parce qu’il a osé tout vendre pour investir dans le microcrédit.
Lui-même voyage en avion privé, parce que le bilan écologique en est positif. «Je consomme moins qu’en prenant un avion plein à 60%.» Il a une Jaguar au garage, qu’il réserve pour son fils de 5 ans. L’argent l’indiffère, dit-il: «Si je m’arrêtais maintenant, je toucherais 25 000 francs par mois. Seulement j’aime les défis industriels. Ils m’amusent.»
Il a enfourché la cause du développement durable. «Mes capsules sont à base d’amidon de maïs, compostées en trois à cinq mois. Mon café ne sauvera pas le monde. Mais c’est un pas dans la bonne direction. La planète est en mauvais état. En continuant comme Nestlé ou Danone, elle est fichue.»
ÉPRIS DE LIBERTÉ
Il sirote son café dans une tasse. «Elle maintient l’équilibre thermique. Faire boire ce café dans des gobelets fait partie des erreurs stratégiques de Nespresso. Ils ont perdu leur ADN après mon départ.» Nespresso, c’était lui. Il en reprend les rênes en 1988. «Nestlé n’y croyait plus. J’en ai fait un produit marketé, haut de gamme.» Il crée le Club Nespresso (7 millions de membres dans le monde), augmente le prix de la capsule, réduit les 2,5 grammes d’alu à 0,9. Par souci d’écologie? «Non, plutôt par crainte du manque de ressources.»
«LES DÉFIS INDUSTRIELS M’AMUSENT»
Jean-Paul Gaillard
Il reste directeur pendant dix ans, le temps que Nespresso devienne un
must. Quitte Vevey en 1997, succès commercial acquis. Se retrouve aux
Etats-Unis, département crèmes glacées. «Une cage dorée» où il étouffe vite. Il s’en va après deux ans, épris de liberté. «Trouvez-en, des cadres de Nestlé qui ont osé faire cela...» Ah, Nestlé. Sa conversation y revient sans cesse. Comment il dit avoir été effacé de la mémoire de l’entreprise après son départ, comment sa présence envahissante gênerait le grand patron Brabeck. Après Nespresso, ses entreprises suivantes sont moins glorieuses. Chef chez Mövenpick, il s’en va après deux ans à la suite d’un conflit avec le CEO. Il passe par la marque horlogère Bertolucci, revendue en 2004 à un groupe de Hong Kong. Il finit par connaître sa déconvenue la plus désagréable chez Pronuptia. Sous son règne, le chiffre d’affaires décroît jusqu’à la faillite finale, en 2009. «On ne peut pas gagner à tous les coups. L’environnement était trop pourri.»
N’empêche, il ne se décourage jamais. Sa femme n’est pas la moins épatée. «Il a toujours repris des sociétés en redressement. Une boîte qui marche ne l’intéresse pas. Il est impressionnant: il reçoit des missiles et il ne s’inquiète jamais. Quand je suis angoissée, il me dit: «Regarde les choses d’en haut.» Sans ce recul, il serait mort, avec tous les soucis qu’il a connus. Il se sort de tout grâce à son humour.»
Sa dernière idée, c’est sa capsule de café. Concurrencer Nespresso sur son propre terrain en fondant son entreprise, Ethical Coffee Company (ECC), basée à Fribourg. «J’ai réfléchi dix secondes et j’ai foncé: business is business... Mais sans aucun esprit de revanche», jure-t-il, citant Léonard: «Le rôle de l’homme est de reculer chaque jour les frontières de l’impossible.»
Pour y arriver? Un slalom dans les brevets. Deux ans et demi d’études et 20 millions d’euros investis, avec le soutien d’une poignée de juristes. Nespresso a 1700 brevets? «Faux, il en possède en réalité une septantaine.» Il s’en sort par des pirouettes. Ses dosettes, par exemple, ne touchent pas les pointes de la machine à café Nespresso. Leur membrane explose.
ESPIONNAGE INDUSTRIEL?
Dans l’élan, il acquiert une usine de production à Chambéry, avec 35 employés. Nestlé ne reste pas inactive. La multinationale réagit en faisant saisir des capsules dans une usine sous-traitante d’ECC. Elle a déposé plainte pour violation de brevet. Gaillard réplique en attaquant pour espionnage industriel.
On en est là. En cours de route, le café s’est donc corsé. Sur son balcon, cet industriel indéfinissable se ressert une petite tasse, sourit. «Parfois, je fais un peu mon ciné…»
APRÈS SA PLAINTE
LE POINT DE VUE DE NESTLÉ
«Nous avons décidé d’engager une procédure judiciaire en France contre Ethical Coffee Company et Casino pour violation de brevet sur notre système Nespresso. Nous vendons des millions de produits à travers une très large gamme partout dans le monde, et faisons face à la concurrence où qu’elle se trouve. Nous apprécions la saine compétition et savons prospérer dans ce contexte. Aussi, dès lors que les règles ne sont pas respectées, nous ferons toujours les démarches nécessaires pour défendre nos droits de propriété intellectuelle.
» Cette action a donc pour but de protéger tout le goût et l’expérience appréciée par les amateurs de Nespresso, résultat d’une perpétuelle innovation depuis vingt-cinq ans. Notre recherche nous permet d’innover et de rester en avance sur la concurrence. Aussi, lorsqu’il est porté atteinte à nos innovations, nous défendons nos droits.
» Nous ne sommes pas au courant de procédures judiciaires intentées par ECC sur le fondement d’espionnage industriel. Nous rejetons ces accusations et défendrons ardemment notre réputation. Comprenez qu’au vu des différentes procédures judiciaires actuellement en cours, nous ne pouvons pas faire de commentaires additionnels à ce stade.»
Ferhat Soygenis, porte-parole du groupe Nestlé
«J’AIMERAIS BÂTIR UNE USINE À GENÈVE»
Jean-Paul Gaillard a des projets concrets pour la Suisse romande.
Construirez-vous une usine en Suisse?
Oui. Le problème jusqu’ici était que la loi sur la concurrence pouvait me faire fermer une usine. Pas question de prendre ce risque.
Où irez-vous?
Genève, Neuchâtel ou Fribourg. Je voulais aller dans ce dernier canton, mais j’ai été déçu par la réaction du conseiller d’Etat Vonlanthen. Tout à coup, il n’y avait plus personne au téléphone.
Qui tient la corde?
Genève. Cette ville a besoin d’ouvriers. Il n’y a bientôt plus que des banquiers et des physiciens. J’amènerai 300 à 400 emplois. Je vise fin 2010 ou début 2011.
Quand vendrez-vous vos capsules en Suisse?
En automne 2011.
Qui les distribuera?
Tout le monde est intéressé! Coop n’a jamais dit non, je discute avec eux. Les courriers arrivent du monde entier, nous avons chaque jour de nouvelles demandes. Je vois des milliards de commandes pour bientôt.
Qui sont vos actionnaires?
Des gens comme Unigrains ou l’animateur Arthur. Nous les choisissons. Je refuse tout argent pas propre. J’estime notre levée de fonds à 75 millions d’euros.
Et la plainte de Nestlé?
C’est un non-événement, je ne la comprends pas. Elle ne touche même pas notre capsule, juste un sous-ensemble qu’on utiliserait dans leur machine. Nestlé a simplement raté le coche du biodégradable.