«Un sociologue et homme politique suisse, né à Thoune en 1934, qui développe une vision critique de la mondialisation, en particulier dans L’empire de la honte et La haine de l’Occident, et qui a consacré aussi à la Suisse des livres sans concession». C’est ainsi que Le Petit Larousse définit l’un des nouveaux élus de son édition 2011, à savoir Jean Ziegler, le Suisse le plus célèbre - et le plus controversé! - du monde. Sa vie son œuvre, par lui-même…
A COMME AFRIQUE
«L’Afrique est comme une mère pour moi. Elle m’a appris tout ce qui est au-delà de la raison, c’est-à-dire l’essentiel. Les prêtresses yoruba de la diaspora africaine du Brésil m’ont fait découvrir des richesses intérieures, des univers que la raison ne maîtrise pas, l’affectivité, la sensualité… L’Afrique m’a aussi appris, politiquement, que j’appartenais à une lignée criminelle: la minorité blanche qui opprime les autres peuples de la planète depuis cinq cents ans.»
B COMME BANQUIER
«C’est un métier assez primaire: on reçoit de l’argent des épargnants, on le prête à d’autres et on se sert entre les deux, le plus possible. Le métier de banquier est l’un des plus banals qui soient, n’importe quel imbécile peut le faire, mais c’est aussi l’un des plus nuisibles quand il échappe au contrôle social. Quand on pense aux bonus d’Ospel! Rousseau a dit: «Le riche porte la loi dans sa bourse.» Pour que la démocratie puisse survivre, il faut soumettre les banquiers à la loi.»
C COMME CHINE
«C’est d’abord une des cultures les plus merveilleuses et les plus anciennes du monde. Mais c’est aussi un Etat policier détestable, avec un parti unique, où les fils de la nomenklatura deviennent multimillionnaires. La grève est un délit, l’exploitation de l’homme effroyable… L’oligarchie chinoise s’est intégrée à l’ordre cannibale du monde, mais au sein du peuple chinois il y a une haine profonde pour cette oligarchie qui l’opprime.»
D COMME DIEU
«Je réponds comme Victor Hugo: je déteste toutes les Eglises, j’aime les hommes, je crois en Dieu. Je crois à la Résurrection et à l’éternité. Il me semble impossible qu’il en soit autrement. On a tant d’amour en soi, on a tant de désir de vie, on ressent une telle aspiration à l’infini qu’il est impossible que tout cela se termine par un assassinat, par une destruction.»
E COMME ÉCRITURE
«J’écris sur une vieille Brother que m’a donnée Edgar Morin. Il existe un lien mystérieux entre le cerveau qui conçoit et la main qui écrit. L’acte créateur est un acte énigmatique. Ma trouille est toujours qu’il ne se matérialise pas. Mais jusqu’ici, heureusement, il s’est toujours matérialisé. J’écris à la main, je tape ensuite sur ma Brother, je corrige à la main, j’envoie le texte à une collaboratrice remarquable qui le retape sur l’ordinateur, elle me le renvoie, je le recorrige, ça repart chez elle… C’est un processus que je ne veux pas changer, à aucun prix.»
F COMME FEMME
«Claudel a un mot un peu étrange: la femme est le cric qui ouvre l’homme. Il est vrai que l’amour élargit totalement la conscience, on arrive au plus profond de soi-même. J’ai vécu des passions extraordinaires, des moments de bonheur absolu, et d’autres où j’étais liquidé.»
G COMME GUEVARA
«J’ai la photo du Che chez moi et au bureau, et je le regarde presque tous les jours pour savoir si je suis, je ne dirai pas digne, mais du moins pas trop indigne de lui. Il me regarde… C’est l’un des très rares hommes qui est allé au bout de ses convictions. Le Christ dit: «Si tu veux me suivre, laisse tout et suis-moi.» Le Che a fait cela. Je le dis avec une immense mauvaise conscience, parce que moi, j’ai certes lutté pour la justice sociale, mais je n’ai jamais mis ma vie en danger. Je reste le petit bourgeois peureux que j’ai toujours été.»
H COMME HISTOIRE
«Je crois que l’histoire a un sens, et que ce sens, c’est l’émancipation progressive de l’homme. On va vers l’humanisation de l’homme à travers les tempêtes, les massacres, le sang, les régressions effroyables, les perversions du socialisme, l’horreur du capitalisme… Mais on marche, on va de l’avant, on continue d’avancer. On est comme ce personnage dont parle le poète américain Walt Whitman: «Il s’est réveillé à l’aube, il a marché vers le soleil levant - en boitant.»
«Mes critiques sont désormais recevables par la conscience collective»
Jean Ziegler
I COMME ISLAM
«C’est d’abord 1,5 milliard d’êtres humains! C’est l’une des trois grandes religions monothéistes, et peut-être la plus tolérante, la plus riche culturellement, mais aussi la plus diffamée. Elle vit actuellement une formidable renaissance.»
J COMME JEUNESSE
«Chateaubriand dit: «La jeunesse s’est réfugiée en dedans de moi.» Je vieillis, mon corps change, mais la jeunesse s’est réfugiée dans ma conscience, dans la revendication politique, dans la recherche du bonheur, dans la colère devant le pillage du monde. Parfois, il me semble paradoxalement que je suis de plus en plus jeune, car mes colères augmentent.»
K COMME KADHAFI
«C’est un homme complexe que j’ai rencontré plusieurs fois. Il lit mes livres en arabe et il m’invite pour en discuter. Ces discussions sont toujours passionnantes et totalement libres. Par ailleurs, je condamne absolument les abus des droits de l’homme en Libye.»
L COMME LAROUSSE
«Mon entrée dans le Larousse, de mon vivant, est un honneur. Mais le plus important, c’est que le dictionnaire cite La haine de l’Occident et L’empire de la honte, mes deux livres les plus radicaux contre le capitalisme globalisé. Cela signifie que ces critiques sont désormais recevables par la conscience collective. Quand j’ai publié Une Suisse au-dessus de tout soupçon, en 1976, la Neue Zürcher Zeitung a simplement écrit: «Il doit être fou, verrückt!»
M COMME MUSIQUE
«La musique me touche au plus profond: c’est l’émotion pure, la beauté, le mystère. Quand j’entends L’internationale, j’ai les larmes aux yeux. Même chose pour les Nocturnes de Chopin ou la Quatrième symphonie de Mahler.»
N COMME NATURE
«C’est ce qui nous dépasse infiniment et qui est en train de se venger. Nous sommes en train de liquider la nature, mais elle nous oppose une résistance formidable.»
O COMME OR
«Je réécris actuellement mon roman L’or du Maniéma, paru il y a une douzaine d’années, dont le sujet est l’insurrection lumumbiste de 64-65 au Congo. J’étais sur place. J’exorcise des images qui me persécutent depuis des années: des massacres, mais aussi le courage, la résistance, l’amour… Il doit sortir en octobre.»
P COMME PEOPLE
«Le mot est utilisé aujourd’hui de manière horrible, alors que c’est l’un des plus beaux dans toutes les langues. Pour moi, c’est Steinbeck, Les raisins de la colère, la révolte des paysans chassés de leurs terres. C’est cette mère qui dit à ses fils désespérés: «We are the people.» Ne désespérez pas, parce que le peuple c’est nous. Quand je pense qu’on pervertit ce mot pour désigner des saltimbanques ridicules comme Bernard-Henri Lévy ou Glucksmann. Heureusement, ils ne sont pas dans le Larousse.» (Rire.)
Q COMME QUEENS
«Je traverse ce quartier de New York quand j’arrive à Kennedy Airport et que je me rends aux Nations-Unies. Pendant au moins une demi-heure, des deux côtés de l’autoroute, on traverse les cimetières de Queens. C’est là que New York enterre ses morts. On voit au loin la ligne des gratte-ciels de Manhattan, qui incarnent la vitalité et la puissance, et puis, à leurs pieds, ces cimetières…»
R COMME ROBIN DES BOIS
«Robin des Bois, c’est la vision mythique de la Révolution: prendre aux riches pour donner aux pauvres! Mais la Révolution, c’est beaucoup plus compliqué. C’est l’étape suivante! Parce que les puissants, même si on leur prend une diligence ou une caisse d’or, ils restent puissants! Et parce que les exploités, même si on leur donne de l’argent, ils restent soumis. Il faut changer les structures mentales! Le révolutionnaire, dit Brecht dans un poème magnifique, c’est celui qui fait naître la révolte dans le cœur des hommes.»
S COMME SUISSE
«Pour moi, la Suisse, c’est le peuple suisse. L’oligarchie bancaire, le Parlement aux ordres, les mercenaires au Conseil fédéral ont réussi à coloniser le pays, mais les valeurs profondes du peuple suisse, par exemple l’exigence d’égalité ou le désir de liberté, résistent malgré tout. Elles restent dans la conscience collective, comme des lueurs d’étoiles mortes.»
T COMME TÉLÉPHONE PORTABLE
«Je n’en ai pas et je n’en aurai jamais. Ça supprimerait ma liberté. On a un truc sur soi, qui sonne dans sa poche, c’est comme si on était en permanence sous la surveillance d’un satellite. C’est le flicage complet.»
U COMME UTOPIE
«Les rapports actuels entre les hommes sont très proches de la loi de la jungle. Regardez les Israéliens qui terrorisent les Palestiniens pour leur voler leurs terres ou les Américains qui détruisent l’Irak pour mettre la main sur le pétrole. C’est le loup qui attrape sa proie! C’est l’ordre cannibale du monde! Un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes, alors que la planète croule sous les richesses. C’est donc bien que cette planète est gouvernée par la loi de la jungle, du prédateur. L’utopie se réalisera. Elle sera le règne de la raison.»
V COMME VICTOIRE
«Karl Marx pensait, jusqu’à son dernier souffle, que l’humanité vivrait pour des siècles encore dans la préhistoire, c’est-à-dire dans la violence, la déraison, l’exploitation des uns par les autres. Je crois qu’il a tort. Je crois qu’on est proche de la victoire de la raison, de la justice et du désir de bonheur.»
W COMME WOERTH
«Eric Woerth, un menteur français.»
X COMME XAC-XAC
«C’était l’arme par excellence de l’insurrection lumumbiste, au Congo. Ce sont des poignards artisanaux, fabriqués avec des boîtes de conserve, rouillés et aiguisés. C’est avec ces xac-xacs que les ouvriers des mines d’or ont mené l’insurrection.»
Y COMME YUPPIE
«Le yuppie américain, l’expression la plus stupide et la plus débile de l’humanité contemporaine.»
Z COMME ZIEGLER
«Dans Les mots, Sartre écrit: «Un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui.» Un homme provisoirement vivant, miraculeusement vivant.»