Dans l’intimité d’un festival de publicité comme le Cristal Festival qui s’est tenu à Crans-Montana la semaine dernière, Jimmy Wales s’adresse à quelques dizaines ou quelques centaines de personnes. Mais la sphère d’influence du fondateur de Wikipedia est bien plus vaste: 460 millions d’internautes consultent chaque mois l’encyclopédie en ligne gratuite et collaborative que l’entrepreneur américain a cofondée voilà exactement dix ans. Wikipedia, c’est un «business model» inédit: 80 000 contributeurs bénévoles répartis sur la planète alimentent la cyberbibliothèque qui compte aujourd’hui 20 millions d’articles en 270 langues. Un outil financé uniquement par des dons. C’est le savoir pour tous qui permet à «un jeune homme vivant dans un bidonville indien de passer ses examens», prône son créateur, que «L’illustré» a rencontré dans la station valaisanne.
Le principe fondateur de Wikipedia est «l’accès libre à la somme de toutes les connaissances partout sur la planète». Etesvous en train de gagner ce pari utopique?
Le chemin est encore long. Beaucoup de choses ont été faites dans les langues très répandues que sont l’anglais, l’allemand, le français, les langues européennes globalement, le chinois ou encore le japonais. Nous publions des articles en 270 langues, dont 200 qui proposent 1000 articles au minimum. Mais il y a toujours des millions de personnes qui parlent une langue dans laquelle nous manquons hélas d’informations. Dans ces pays, on est encore franchement très loin d’offrir une encyclopédie digne de ce nom. Cela doit changer. Actuellement, nous concentrons nos efforts sur l’Inde.
Une plateforme gratuite et collaborative financée par des dons: les médias traditionnels peuvent-ils, à l’instar de Wikipedia, en faire leur recette miracle?
Comme consommateur, j’aime évidemment l’idée de la gratuité, mais tout ne peut pas être gratuit. La production d’information peut se révéler très coûteuse. Nous nous dirigeons vers des modèles hybrides. Je crois très fort au système des applications qu’on trouve sur les tablettes ou les smartphones. Il offre la possibilité d’effectuer des paiements en un clic, c’est un nouveau monde d’achat compulsif. L’industrie du jeu en a été bouleversée. Prenez Angry Birds. Il a été un immense succès commercial (ndlr: plus de 12 millions de téléchargements en 2010), mais pas seulement parce que c’est un jeu très drôle et addictif. Vous l’auriez créé il y a quelques années, les gens n’auraient pas payé 5 francs par le biais de leur carte de crédit sur l’internet. C’est trop de contraintes. Là, en un clic, c’est fait. Cela doit fonctionner pour les journaux.
Croyez-vous dans l’avenir des journaux papier?
Oui, absolument, à condition qu’ils se réveillent et évoluent parallèlement sur les nouveaux médias. Dans le domaine de l’engagement participatif, ça ne doit pas être très difficile de faire mieux. La communauté active sur les sites de médias n’a pas évolué en dix ans. Actuellement, on déroule une page web et on arrive sur un espace de commentaires dont la plupart sont inutiles et parfois rédigés par des idiots qui s’insultent entre eux. Si l’on peut créer de nouvelles expériences interactives utiles et divertissantes, les gens paieront pour cela.
Les milieux académiques mettent parfois en doute la crédibilité des informations collaboratives, donc non scientifiques, qui figurent sur Wikipedia…
J’ai moi-même l’habitude de dire aux gens: «Méfiez-vous quand vous utilisez Wikipedia parce qu’il contient des erreurs», comme tous les travaux de référencement d’ailleurs. Mais on s’améliore tous les jours. Nous obtenons aussi de bons échos des milieux académiques sur la qualité de notre encyclopédie. Un Prix Nobel de chimie a récemment déclaré que, dans son champ d’expertise, Wikipedia était vraiment excellent, ce n’est pas rien.
2011 a aussi été l’année de Wikileaks, des pirates du web Anonymous, des révolutions arabes. Les bénéfices et les dangers de l’internet ont de quoi nous rendre schizophrènes, non?
Il y a du bon et du moins bon partout. De la même façon que Twitter et Facebook ont entraîné un grand mouvement vers plus de démocratie, ils sont parallèlement le terreau des pires fausses rumeurs. Cela doit à mon avis réveiller la responsabilité individuelle de chacun. Que voulez-vous, il faut réfléchir à deux fois avant de croire ce que Twitter nous dit. Mais je pense que c’est un moindre mal. Grâce aux nouveaux médias, les peuples qui se soulèvent découvrent non seulement leur droit à un système plus juste et à une économie performante, mais savent aussi comment les mettre en place puisqu’ils ont accès à la compréhension des institutions qui peuvent leur servir de modèle. C’est prodigieux.
Vous êtes un fervent défenseur de la «culture libre». Cela veut-il dire que vous êtes plus Google qu’Apple?
(Rires.) Oui… Je dirai que oui. Je suis un grand fan des deux compagnies, mais Google fait effectivement plus d’efforts qu’Apple pour développer des systèmes non verrouillés. Je dois actuellement tester une nouvelle tablette qui tourne sous Androïd (Google) et est censée dépasser l’iPad. Mais c’est épatant de se dire que, malgré les investissements massifs, les recherches intensives et les gens très intelligents qui travaillent pour ses concurrents, Apple a eu deux ans d’avance sur les autres dans le secteur des tablettes. Deux ans, c’est énorme. Et ce sera très intéressant de voir dans quelle mesure le génie d’Apple va continuer sans Steve Jobs.
Faites-vous partie de ceux qui pensent que Steve Jobs a changé la face du monde?
Cela ne fait aucun doute. Grâce à son génie du design et à la passion qu’il avait de rendre la technologie accessible et facile à utiliser. J’ai toujours eu des téléphones assez compliqués. Et je n’aurais jamais pu imaginer ma mère les utiliser. Maintenant, je pourrais lui donner un iPad ou un iPhone et cela se ferait intuitivement.
Le prix Gottlieb Duttweiler vous a été décerné en janvier pour votre contribution à la démocratisation de l’accès au savoir. En 2006, vous figuriez au rang des 100 personnalités les plus influentes de la planète selon Time Magazine. Comment prenez-vous ces honneurs?
Ils sont parfois source d’embarras. En 2006, la top-modèle Tyra Banks figurait aussi dans le classement du Time, ce qui me fait dire que ces listes sont un peu stupides. Je pense que c’est plutôt un classement des 50 personnalités les plus influentes de la planète et des 50 personnalités qui ont fait quelque chose d’intéressant récemment. Ces prix restent néanmoins un honneur et sont utiles dans la mesure où cela m’aide à poursuivre mon engagement.
En mai 2011 s’est déroulé le premier E-G8, le petit frère du G8, qui réunit les leaders de l’économie numérique. Quelle doit être la priorité des leaders politiques dans ce domaine?
Il faut défendre l’ouverture d’esprit et la liberté d’expression sur l’internet. Parmi les propositions avancées par les gouvernements actuellement, beaucoup risquent de compromettre ces notions fondamentales, souvent pas par intention mais par stupidité. Actuellement, je suis très engagé dans le débat sur le Stop Online Piracy Act au Congrès américain. L’excuse formulée par les politiciens pour élaborer un tel projet de loi est la lutte contre le piratage tel que répandu sur des plateformes comme Pirate Bay (site de téléchargements de contenus) qui ne sont pas établis aux Etats-Unis et ne respectent ni les copyrights ni aucun des instruments de lutte contre la violation des droits d’auteur. Il y a un problème et j’en suis conscient. Or, la piraterie massive est à distinguer de quelques gamins qui partagent des fichiers entre eux. Le projet de loi en préparation aura un impact très limité sur la piraterie à grande échelle et tellement de conséquences néfastes sur des entreprises comme Google ou Wikipedia. En résumé: il faut lutter contre les dangers du web, mais pas quitte à compromette un des outils les plus puissants du monde par le biais duquel les gens peuvent s’exprimer et partager de l’information.
«Les médias doivent miser sur les applications et l’achat en un clic»
Jimmy Wales
Qu’est-ce que Wikipedia a changé dans votre vie?
Sur le plan de ma carrière, ça a rendu ma vie assez intéressante grâce aux voyages, aux conférences et aux rencontres. Comme consommateur, j’ai, comme vous, la possibilité de me tenir informé, sommairement, sur n’importe quel thème, la politique en Thaïlande ou l’histoire de la monarchie.
C’est donc vrai… Vous êtes fasciné par la monarchie. Certains disent que vous régnez sur Wikipedia comme un monarque. C’est votre côté narcissique et dominant?
(Rires.) Fasciné est un terme un peu fort… mais dans un certain sens oui, je règne sur Wikipedia comme un monarque, ça fait partie de la structure. Mais, attention, sur le modèle de la monarchie anglaise alors. J’ai très peu de pouvoir, c’est plutôt symbolique. Je crois que je suis ni moins ni plus narcissique que la plupart des gens. Je n’éprouve pas le besoin de contrôler ou de commander. J’essaie de prêcher par l’exemple. En fait, je ferais un très mauvais monarque au sens ancien du terme. Je me sens plus proche de la reine d’Angleterre aujourd’hui.