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JOËLLE KUNTZ
«LA SUISSE ROMANDE EST UNE TERRE FERTILE!»
Le samedi 3 décembre, l’anniversaire des 90 ans de «L’illustré» s’achève en apothéose par la désignation du Romand du siècle, en direct sur TSR1. Présidente du jury, Joëlle Kuntz revient sur les enseignements d’un concours exceptionnel.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 29.11.2011

Journaliste passée par L’Hebdo, Lisbonne, la TSR, Paris et Le Temps, Joëlle Kuntz a épaté – et surpris – pas mal de monde en publiant en 2006 une Histoire de la Suisse en un clin d’oeil (Editions Zoé) aussi pertinente qu’impertinente. Femme de conviction et de réflexion, elle était la présidente rêvée du jury imaginé par L’illustré, avec Jacques Pilet (Ringier) et Eric Burnand (RTS) pour désigner les nonante personnalités romandes les plus marquantes des nonante dernières années. A quelques jours de l’élection du Romand du siècle (samedi 3 décembre en direct sur TSR1), elle revient sur une aventure moins anodine qu’il n’y paraît.

Quel était votre état d’esprit lorsque vous avez commencé à travailler sur les nonante Romands du siècle?

J’ai d’abord considéré que c’était un jeu d’anniversaire, c’est-à-dire un exercice purement ludique et «gratuit». Eric Burnand, Jacques Pilet et moi nous sommes donc d’abord efforcés d’en définir les règles. L’illustré fêtant ses 90 ans, il fallait que ces personnalités aient vécu durant ces nonante ans. C’est arbitraire, et cela excluait par exemple Henri Dunant, mais c’est le propre des règles. Deuxième point: fallait-il choisir des Romands ou des gens ayant vécu en Suisse romande? Dans le second cas, Chaplin, Nabokov ou Pitoëff auraient pu concourir. Ils ont eu une énorme influence sur les élites et le public local, nous avons été fiers de les accueillir mais ce que nous voulions, c’était réfléchir sur la manière dont nous produisons des élites. La doctoresse Kousmine, par exemple, d’origine russe, a été formée en Suisse, a eu des patients en Suisse. Elle était éligible. Elle a d’ailleurs été faite citoyenne d’honneur de Lutry et possédait un passeport rouge à croix blanche… Enfin, nous avons réfléchi à la notion de réussite. Quel type de succès voulions-nous célébrer? Certains Romands sont connus mais leur notoriété n’a pas de retombées culturelles ou économiques. Nous avons retenu ceux qui ont laissé ou laisseront une trace.

Avez-vous eu de la peine à intégrer dans la liste des personnalités populaires comme Patrick Juvet, Alain Morisod ou François Silvant?

Pas du tout. Le jury était composé de trois journalistes. Or, la première règle du journaliste est de trouver son public et de chercher à l’agrandir. C’est assez naturellement que nous avons admis le principe du panachage entre personnalités populaires et élitaires. Cet idéal aboutit à la quête du «populaire de qualité», ce qui correspond à L’illustré d’une certaine manière.

La question de la place des femmes est-elle venue sous l’angle des quotas?

Obligatoirement. Lorsque vous dressez une liste, vous vous donnez le devoir de présenter un nombre acceptable de femmes. Comme nous venons d’une époque où les femmes n’étaient pas en vue, il fallait faire ressortir celles qui l’étaient malgré tout et celles qui se sont battues pour que d’autres le soient. J’avais une liste d’une quarantaine de femmes suffisamment méritantes pour figurer, mais pas assez connues pour être présentées au suffrage du public. A un moment, il en manquait dix. Finalement, il y en a dix-huit. Cela semble insuffisant, mais on peut penser que trouver dix-huit femmes de très grande valeur dans une communauté de 1,4 million d’habitants est un très bon score. Ces femmes se sont imposées alors qu’elles n’ont longtemps pas eu le droit de vote et qu’elles étaient prisonnières d’une société qui ne leur attribuait que les rôles de mère et d’épouse.

Avez-vous beaucoup «négocié» sur les noms des femmes?

Mes collègues masculins du jury étaient certes conscients du problème, mais beaucoup moins dérangés par ce déséquilibre que je ne l’étais. Alors oui, nous avons négocié… Jacques Pilet tenait à un éditeur, je militais pour une éditrice. J’ai perdu. En revanche, certain intellectuel, sans doute plus puissant que Jeanne Hersch mais moins connu, manque à la liste. Au final, chaque membre du jury a des regrets.

La liste a néanmoins fière allure.

Quel foisonnement! Nous aurions pu sans difficulté donner cent cinquante noms. Pour un bassin de population équivalant à l’agglomération lyonnaise, vous imaginez? Au fond, il y a une certaine liberté dans cette partie du monde. C’est une terre fertile en entrepreneurs de toutes sortes, et d’abord de leur propre vie.

Peu cependant furent prophètes en leur pays.

On a coutume de dire que chez nous, on n’aime pas les têtes qui dépassent, mais n’y a-t-il pas une autre explication? On pourrait penser que nous sommes conscients d’être reliés à une capitale hors de chez nous et que la vraie consécration est à Paris, Berlin ou New York. Cette attitude modeste, ce complexe d’infériorité témoignent également d’une grande capacité d’ouverture. Il faut positiver cette conscience de n’être qu’une petite communauté dans un ensemble plus grand. Essayons cette thèse-là…

Sans dévoiler la liste des dix finalistes qui sera présentée le 3 décembre, que peut-on dire du vote?

Le résultat atteste une ambition folle pour cette région. Et là, on n’est plus dans le jeu, on est dans le témoignage. Ce n’est plus un casino, c’est une messe! On affirme une identité et des valeurs: la science, l’industrie, l’art. L’industrie dans ce qu’elle a de meilleur! La science à la Jules Verne! L’art profondément suisse et autonome… Des gens qui se mettent physiquement en danger… Les votants ont joué mais collectivement, ils se sont comportés comme des témoins.

Le 3 décembre au soir, l’une de ces personnalités sera désignée comme le Romand du siècle. Comment appréhendez-vous cette perspective?

Je suis plus intéressée par la liste des dix que par l’élection d’un seul. Une liste de dix noms offre un témoignage déchiffrable, on peut réfléchir sur sa composition alors que l’élection d’un seul fait intervenir des facteurs circonstanciels beaucoup moins lisibles.

Si l’on refait l’exercice dans vingt ou trente ans, aurons-nous autant de personnalités aussi influentes mondialement que des Piaget, Jaques-Dalcroze, Godard ou Le Corbusier?

La Suisse romande a gardé son ambition dans le domaine des savoirs techniques et industriels, de la médecine, de l’architecture. Je fais partie du conseil de fondation des Hautes études internationales et du développement. Il y a quelques années, nous avons lancé un concours architectural pour construire une Maison de la paix, qui sera inaugurée en 2013. Ce concours a été remporté par deux jeunes professionnels que personne dans le milieu de l’architecture ne connaissait. Et pourtant, ils ont conçu un bâtiment aux formes sensationnelles! Les facteurs de crise actuels (l’euro, la finance) nous sont extérieurs et n’affectent pour le moment pas notre substance créative.

Y aura-t-il plus de femmes influentes à l’avenir?

Oui, bien sûr. Mais je pense que ce qui va changer le plus, c’est le critère «suisse/non suisse». On ne parlera plus de ce qui est fait par des Suisses mais de ce qui est fait en Suisse. Le brassage des nationalités et des compétences est déjà une réalité dans tous les domaines de pointe. L’appartenance nationale va donc devenir unenotion plus élastique. Cela ne veut pas dire que la Suisse romande n’existera plus. Mais deux questions se posent…

Lesquelles?

Celle du rapport à la Suisse alémanique, tout d’abord. On observe en ce moment une crise de la multiculturalité. Il existe un face-à-face inégalitaire et pénible entre une majorité alémanique qui se prend pour le centre du monde et une minorité romande qui compte de moins en moins. Notre sort de Suisses va dépendre de notre capacité à répondre à ces questions, notamment celle de la langue. Si aucune décision politique ne nous contraints à apprendre la langue de l’autre, dans vingt ou trente ans, nous ne communiquerons plus qu’en anglais.

L’autre défi concerne la rivalité entre villes romandes. Notre prospérité et notre dynamisme se sont construits sur une compétition permanente entre des villes qui se voient toutes comme des capitales. En 1920, quand la SDN s’installe à Genève, la ville n’a ni gare ni aéroport et à peine quelques grands hôtels, au contraire de Lausanne. En moins de vingt ans, Genève rattrape son retard. Depuis, Lausanne et Genève sont en compétition permanente. Qu’adviendratil de cette créativité lorsque, comme nous le souhaitons ardemment aujourd’hui, la coopération aura remplacé la compétition dans l’arc lémanique? On ne le sait pas.


QUI SERA LE ROMAND DU SIÈCLE?

A l’occasion de ses 90 ans, L’illustré a lancé une vaste opération destinée à mettre en valeur le patrimoine culturel et la richesse humaine de la Suisse romande depuis 1921. En début d’année, notre journal a mandaté un jury composé de trois journalistes de renom, Joëlle Kuntz (Le Temps), Eric Burnand (RTS) et Jacques Pilet (Ringier). Ensemble, ils ont dressé une liste de nonante personnalités. Ces nonante Romands ont été présentés en septembre dans un hors-série exceptionnel de L’illustré (toujours en kiosque, au prix de 5 francs) ainsi que sur le site www.romanddusiecle. ch. Jusqu’au 14 octobre, il était possible de voter pour désigner dix finalistes. Plus de 12 000 personnes ont participé à ce concours.

La liste des dix finalistes sera présentée le samedi 3 décembre lors d’une émission spéciale sur TSR1 (à partir de 20 h 35) en direct du musée Ariana de Genève. L’émission sera animée par Massimo Lorenzi. Chaque finaliste sera défendu sur le plateau par un parrain prestigieux.

Les téléspectateurs pourront voter par téléphone pour élire la personnalité de leur choix. Les trois premiers seront retenus pour la finale et, après un petit documentaire sur chacun, départagés par un nouveau vote par téléphone. Le vainqueur sera désigné Romand du siècle.



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Tags: Joëlle Kuntz, 90 ans, «L’illustré», Romand du siècle, TSR1 Aller en haut de page Haut de page

 

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