JOHAN DJOUROU, D'ARSENAL AU SÉNÉGAL
Le défenseur de l’équipe de Suisse s’est rendu au Sénégal avec l’association qu’il soutient. Un voyage durant lequel il a beaucoup donné et plus encore reçu.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 21.06.2011

L’énorme valise rose tourne sur le tapis roulant de l’aéroport de Dakar. On ne voit qu’elle. Inutile de chercher, Johan Djourou a compris: c’est un coup de son agent, Costa Bonato. Midépité mi-amusé, il se saisit de l’énorme et voyant bagage, effectivement enregistré à son nom. A l’intérieur, ordinateurs, T-shirts, ballons. Du matériel humanitaire que Djourou et Bonato, respectivement ambassadeur et fondateur de la Fondation suisse Kemi-Malaïka, apportent aux projets qu’ils supportent et financent au Sénégal.

Bavard, débordant d’énergie – et plus encore dès qu’il foule le sol africain -, Costa Bonato est fier de sa blague… et de son jœuur. Pour venir à Dakar, Johan Djourou a sacrifié l’une de ses quatre seules semaines de vacances de l’année. Le footballeur d’Arsenal a laissé sa petite famille à Genève, payé son billet, voyagé en classe éco. Il avait aussi convaincu d’autres jœuurs de l’accompagner: ses coéquipiers Sagna et Diaby, son compatriote Gelson Fernandes. Las, le jour J, les deux premiers ont été rappelés en équipe de France, alors que Gelson vole pour Kiev où l’attend un contrat… qu’il ne signera jamais. Alors Johan est seul. Seul avec sa grosse valise rose. Et son agent qui se marre.

 

«Venir ici m’apporte beaucoup. J’y puise de bonnes énergies»
Johan Djourou

 

La veille, le Genevois était sur la pelouse de Wembley avec l’équipe de Suisse. Dans un milieu où vous ne portez même pas votre sac de sport, la transition est brutale. Djourou, suivi par une douzaine de journalistes et de caméramans anglais, est d’abord là pour mettre sa notoriété au service d’une noble cause, mais aussi un peu pour se replonger dans la vie réelle. Né à Abidjan, arrivé en Suisse à l’âge de 17 mois, il n’a pas de liens personnels avec le Sénégal. «Ici, c’est calme, on peut travailler sur le long terme», justifie Costa Bonato. Et d’autant mieux lorsqu’on peut compter sur place sur l’appui de Mamadou Mansour Seck, que la petite délégation retrouve au contrôle des passeports. Etonnant personnage que cet ancien chef d’état-major au regard rieur et à l’autorité sereine. Ex-ambassadeur à Washington, il reste pour tout le pays «le général». «Il jouit d’une excellente réputation au Sénégal, confirme Muriel Berset Kohen, ambassadrice de Suisse en poste à Dakar. Sa présence est un gage de probité.» La star, l’agent et le général. L’histoire peut commencer.

GORÉE, LE CHOC

Mais, avant, détour par Gorée. Il n’est plus un visiteur de passage à Dakar qui ne fasse un crochet par cette petite île à vingt minutes de «chaloupe» (en fait un ferry très moderne). Au temps de l’esclavage, sa «captiverie» n’était qu’une parmi des dizaines d’autres sur la côte œust-africaine. Elle est aujourd’hui un symbole. Bill Clinton et Nelson Mandela, notamment, sont venus se recueillir dans cet Auschwitz de la traite négrière. «Cette maison des esclaves, construite en 1776, pouvait accueillir 200 prisonniers, hommes, femmes, enfants, jetés à même le sol dans des cellules exiguës et insalubres, raconte le conservateur, Eloi Coly, d’une voix grave et solennelle. Ils attendaient jusqu’à trois mois le bateau qui les expédiait en Inde, au Brésil ou en Louisiane. Quinze à vingt millions d’Africains ont ainsi été déportés mais, pour un Noir sur un bateau, six ont péri ou ont été faits prisonniers.»

Johan Djourou écoute, encaisse le choc. Dans la «cellule des récalcitrants», il tente d’imaginer l’inimaginable… Profondément marqué, il écrit sur le livre d’or: «Très grand moment dans ma vie de jeune homme. Je suis fier de mon continent.» Plus tard, il avœura être «en colère» contre lui-même. Il savait si peu de l’esclavage… «A mon retour, je vais acheter des livres…»

«LE MONDE QUE NOUS VOULONS POUR DEMAIN»

Mais le voyage ne fait que commencer. Direction Saly, le Saint-Trop’ local, 80 kilomètres plus au sud. Ou plus exactement à Ngaparou, petite commune qui se méfie des dérives du tourisme mais où les gens de Kemi-Malaïka ont été accueillis à bras ouverts. «Je peux citer chaque nom, parce que je les connais personnellement depuis cinq ans, se félicite le maire, Mamadou Mbengue. Cette association, qui agit de façon désintéressée et en totale transparence, a réellement servi Ngaparou.» Devant le conseil communal, les délégués de quartier, les représentantes des associations féminines, Johan Djourou trouve les mots justes. «Pour moi, il est important de montrer que l’Afrique n’est pas si en retard que ça. Il y a ici des compétences et une volonté d’avancer qui n’ont besoin que d’un coup de pouce.» Kemi-Malaïka a équipé la mairie en matériel de bureau, financé des salles de classe et la réparation du toit de l’école, distribué des habits, offert des ballons de foot, soutenu le centre de santé, payé l’éclairage public pour que les touristes se sentent en sécurité.

Costa Bonato veut faire davantage. «Cet homme a un hobby: ouvrir des écoles», ironise le général Seck. Il en a ouvert deux au Zaïre, qui fonctionnent désormais en totale autonomie, et une à Ngaparou, baptisée Kalan. Elle éduque, à l’ombre des manguiers, 200 élèves, dont 190 boursiers. Les standards sont suffisamment élevés pour que les Blancs de la région osent y inscrire leurs enfants. «Réunir enfants de pêcheurs et enfants d’Européens, c’est le monde dont nous voulons pour demain», lance le général.

Afin que tous soient scolarisés, Costa Bonato rêve d’une nouvelle école, plus grande, capable d’accueillir 900 enfants, riches et pauvres mélangés. Après sept ans de lutte, il a obtenu un terrain de 10 hectares pour bâtir son utopie. Pour financer son grand projet, ce drôle d’agent, qui déclare ne pas aimer le football, a repris son métier d’intermédiaire et jongle au téléphone entre Gênes, Servette, Londres et sa famille, restée à Montreux.

«JE REVIENDRAI»

Johan Djourou l’observe, amusé, admiratif, confiant. Prêt à se trimballer d’autres valises roses s’il le faut. «Venir ici m’apporte énormément. J’y prends beaucoup de bonnes énergies.» Il n’oubliera pas les élèves de l’école ménagère, qui confectionnent des gâteaux et apprennent la couture sur de vieilles Singer à pédale, ni les pêcheuses d’huîtres de la lagune de Somone, qui marchent chaque soir une heure à travers eaux et forêt mais qui ont encore la force de danser avec lui sur la rive. Il n’oubliera pas les permanents de l’association sur place. La gentillesse de Binta, la jeune enseignante, le sourire d’Alle, l’ancien gestionnaire de stocks chez Rolex, les proverbes improbables de Lamine («Celui qui épouse une vieille femme doit aller chercher du bois pour se réchauffer l’hiver»), les souvenirs de Jean, l’ancien pro, l’efficacité discrète d’El-Hadj. A tous, il a dit: «Je reviendrai bientôt.» Partout, il a promis: «Vous me verrez souvent.» A nous, Européens, Blancs, Suisses, il demande «que les gens fassent des dons, mais aussi qu’ils prennent conscience que l’Afrique est un continent qui peut leur apporter beaucoup».

Participer: Fondation Kemi-Malaïka, pl. d’Armes 19, 1227 Carouge, tél. 078 909 65 36, IBAN: CH72 0900 0000 1266 1411 4 info@kemimalaika.com, www.kemimalaika.com

 


La fondation Kemi-Malaïka

Un projet suisse d’aide au développement au Sénégal.

Créée par le manager sportif romand Costa Bonato, la fondation Kemi-Malaïka veut offrir une scolarisation de qualité aux enfants du Sénégal. Costa Bonato a vécu trois ans sur place pour tisser un réseau de relations de confiance et mettre sur pied son projet en utilisant les compétences locales. Soutenue par Johan Djourou, la fondation recherche des donateurs pour aider à financer la scolarité d’un ou de plusieurs enfants.