C’est très joli, Stein. Dans ce gros bourg situé à une septantaine de kilomètres de Vienne, les vitrines des confiseries proposent des douceurs beiges et molles, et quelques grappes de touristes s’attardent nonchalamment. Les bâtiments de la prison s’étendent au bord du Danube, dans les vignes. De leurs cellules, les détenus jouissent du paysage, de la tranquilité du fleuve.
Rien à voir avec le souterrain humide que Josef Fritzl, 75 ans, réserva à ses enfants dans une cave de sa ville, Amstetten. Vingt-quatre années en enfer pour sa fille Elisabeth, qu’il violait depuis l’âge de 11 ans, et les sept enfants issus de ces incestes, dont un n’a pas survécu. Environ 3000 viols et une violence quotidienne infinie avant que tout soit découvert, en avril 2008, et qu’il écope de la réclusion à perpétuité, après un procès retentissant tenu au printemps 2009.
Depuis, il est incarcéré là, Josef Fritzl, désormais considéré comme un des criminels les plus détestés du monde. Enfermé dans ce lieu qui abrite 900 détenus, dont 90 dans la section réservée aux condamnés mentalement dérangés. Dont lui, bien sûr.
Il y mène une vie réglée comme une horloge autrichienne. Lever à 5 h 30, suivi d’une demi-heure de gymnastique. Frottage des couloirs dès 7 h 30, préparation du repas dès 10 heures, repos l’après-midi, agrémenté d’une heure de promenade dans la cour.
TOMATES ET PAPRIKA
Il demeure toujours isolé, par précaution, car les criminels sexuels se situent tout en bas de l’échelle dans la hiérarchie de la prison. Deux employés ne le quittent pas. Puis il rejoint sa cellule de 11,5 m2, composée d’un lit, d’une table, d’un lavabo, de toilettes. Il y cultive des tomates et du paprika. Accrochée à la paroi, la télévision propose 38 programmes. La série télévisée préférée du détenu est Two and a Half Men, avec Charlie Sheen. Le héros lui rappelle un de ses fils…
«Je vais bien financièrement et mes amis me soutiennent»
Josef Fritzl
Fritzl ne reçoit pas beaucoup de courrier. La lettre qui lui est parvenue le 1er octobre dernier a donc retenu toute son attention. Adressée à Sepp, elle émanait de sa belle-sœur, Christine R., et le quotidien Österreich ne s’est pas privé d’en révéler le contenu, il est vrai extrêmement significatif.
Sœur de son ex-femme, cette Christine R. est le seul membre de la famille Fritzl à accepter de s’exprimer dans la presse. Dès que l’affaire a éclaté, elle a raconté tout le mal qu’elle pensait de ce beau-frère infernal. «J’ai toujours détesté Josef, un tyran. S’il entrait dans une pièce, les enfants prenaient peur. Pour eux, la seule chance de sortir de ce climat était de se marier. Ils l’ont fait dès qu’ils l’ont pu. Chaque matin, il allait à la cave à 9 heures et disait dessiner des plans pour des bâtiments, avec interdiction d’aller le retrouver. Ma sœur n’avait pas le droit de lui apporter un café. C’était un homme sans sentiments, peut-être parce que lui-même avait été battu par sa mère et n’avait pas eu de père.»
Fâchée, elle a pourtant accompli ce geste hautement symbolique: lui écrire. Pour quel motif? «Il y a vingt-neuf ans, il a été le seul à m’aider dans une situation difficile. J’étais mère célibataire et j’avais besoin de 1500 schillings. Il m’a prêté cet argent et m’a même supprimé cette dette à Noël. Je ne l’ai jamais oublié.»
55 ANS DE MARTYR
Dans sa lettre, elle lui propose de lui envoyer un paquet et aimerait savoir ce qui lui ferait plaisir. La réponse de Fritzl arrive trois semaines plus tard. Celui-ci commence par remercier sa «sehr geehrte Schwägerin», tout en regrettant pour le paquet: ils sont interdits.
«Fritzl voulait plonger les cadavres dans de l’acide»
Patrick J., ex-compagnon de cellule
La suite vaut la peine d’une lecture attentive. Elle dénote l’état d’esprit du criminel, qui semble dormir tranquille, malgré le caractère odieux de ses méfaits. Une seule dimension le préoccupe. Il aimerait que Christine R. intercède pour que sa sœur se sépare de lui. «Je lui ai envoyé 8 lettres et je l’ai priée par 4 fois de faire le nécessaire», précise-t-il. Pour le reste, il se montre rassurant: «Je vais bien financièrement, car je travaille ici et mes amis me soutiennent.» Il se permet au passage de critiquer les membres de sa famille. «Je ne suis donc pas seul, tous ne me laissent pas tomber…»
Christine répond sans tarder. Elle lui propose de lui rendre visite mais exige réponse à des questions qui la taraudent: est-il désolé? a-t-il des sentiments?
Trois jours plus tard, elle est au parfum. Il ne faut pas attendre de lui des remords qu’il ne ressent pas. «Je ne peux répondre à cette question qu’avec les personnes directement concernées», répondil en substance. Ajoutant du bout de la plume que «ce qui s’est passé n’était pas prévu et pas voulu. Je m’attache plutôt à des amis qui ont plus de confiance en moi que toute ma famille.»
Ulcérée, Christine interrompt ce début de correspondance le 8 novembre. «Je ne vais pas tourmenter ma sœur, dont l’âme et le corps se rétablissent lentement, en reprenant contact avec toi. Vous ne vous verrez plus. Prends-en connaissance et cesse de ne penser qu’à toi!» Interrogée par Österreich, elle termine en expliquant que, «si ma sœur approuve la séparation, ce sera la dernière victoire de Sepp. Elle perdra alors sa pension de veuve, après cinquante-cinq ans de martyr.»
Cet échange épistolaire va dans la même direction qu’un autre événement fort. Fin octobre, un journaliste du quotidien allemand Bild décroche la première interview de Fritzl. Septante minutes avec lui, après avoir franchi sept portes et une suite de contrôles dignes de Fort Knox. Le reporter se retrouve en face du monstre, qui l’accueille sans sourciller. «Josef Fritzl! Grüssgott! Mais je n’ai pas besoin de me présenter. Je suis connu dans le monde entier.»
A l’aise, sans l’ombre d’un remords, il a les cheveux coiffés en arrière, porte un jean et une chemise de flanelle, mais il a enlevé son alliance. «J’ai peur qu’on me la vole, dit-il. Mon rêve est de sortir d’ici vivant.» Il confirme que ni sa femme ni aucun de ses treize enfants ne lui ont rendu visite. «Mes enfants sont certainement interceptés par l’établissement avant d’accéder à moi», ose-t-il, en dehors de toute réalité.
TROIS MOIS AVEC FRITZL
Il plastronne tant que le journaliste, sous le choc, sort du lieu avec une conclusion sans appel. «C’est un incorrigible criminel, sans aucune compréhension. Il est enfermé dans sa vérité comme dans le cachot où il enfermait ses propres enfants.»
«Pas besoin de me présenter. Je suis connu dans le monde entier»
Fritzl, face au journaliste du «Bild»
Dernier témoin à avoir côtoyé le criminel depuis son arrestation, un compagnon de cellule. Incendiaire de 19 ans, Patrick J. a vécu trois mois avec Fritzl pendant sa détention préventive à Sankt Pölten. De quoi récolter son lot d’anecdotes révélatrices. «Au début, il a montré la figure du père. Il m’a consolé en me disant que mes problèmes n’étaient que la conséquence de ma recherche de reconnaissance, classique à la puberté, et que je pouvais encore reprendre ma vie en main.»
Puis il a commencé à se livrer. Frissons en prime: «Fritzl m’a raconté qu’il en avait assez de sa double vie et qu’il voulait la paix. Il avait choisi de se livrer à la justice ou de tuer toute sa famille cachée. Il savait déjà comment il procéderait. Il plongerait les cadavres dans un bain d’acide.»
L’acide, la cruauté, la paralysie des sentiments: enfermé à double tour au cœur des vignobles, le monstre fermente, très lentement, avant de disparaître.
UNE CORRESPONDANCE QUI EN DIT LONG
Tout ce qu’il souhaite, c’est se séparer de sa femme. Pas un mot de regret pour sa famille suppliciée…
Chère belle-sœur!
J’aimerais d’abord te remercier pour ta lettre. Je m’attendais au moins à recevoir une lettre de toi et je dois dire que je m’en suis beaucoup réjoui. Je peux en grande partie te suivre dans les reproches que tu m’adresses, mais avec quelques limites. Sur les critiques de ta part, et malgré les exagérations des médias, je peux aussi voir des aspects positifs. Mais parlons de choses plus réjouissantes.
Tu ne me dois rien et tu ne dois te sentir obligée en rien. Ta gentille intention de m’envoyer un paquet pour Noël est en général interdite par la direction de la prison, ce ne serait pas accepté.
J’aurais un autre vœu que tu devrais écouter mais que tu ne dois pas forcément suivre. Ce serait un grand souhait de ma part si tu pouvais discuter avec ta sœur et lui demander si elle acceptait de parler avec moi. Je lui ai écrit 8 lettres au total et je l’ai priée 4 fois de faire le nécessaire pour notre séparation. Elle ne m’a pas répondu. J’aimerais lui poser cette question ainsi que d’autres. Peut-être peux-tu me donner ton numéro de téléphone pour que je puisse me mettre en relation avec toi pour parler de tout cela. Cela n’a rien à voir avec ce qui s’est passé et ne doit pas faire partie du dialogue avec ta sœur. J’ai assez d’amis au-dehors avec qui j’ai des contacts, mais je n’aimerais pas discuter de ces problèmes familiaux avec eux.
Je vais bien financièrement, vu que je travaille ici et que mes amis me soutiennent. Rosemarie (ndlr: sa femme) en connaît quelques-uns. Je ne suis donc pas seul, tout le monde ne me laisse pas tomber. Dommage que la famille pense autrement. Je l’accepte mais veux être au clair sur une séparation définitive, savoir où je me situe.
J’ai aujourd’hui un cabinet d’avocats qui se tient fermement à mes côtés et me représente. Il y a encore beaucoup d’aspects privés à liquider, aussi au sujet du processus de faillite, notamment.
Je ne veux pas t’ennuyer. Cela me réjouirait que tu puisses réaliser mes vœux; sinon, je te prie de me le communiquer. Moi-même je vais bien, nous pourrions entamer une conversation personnelle, si vous voulez me rendre visite, dans la mesure du possible.
Si tu rencontres Walter, dis-lui que je pense souvent au temps de notre collaboration. Je l’ai vu témoigner à la télévision devant notre maison. J’ai tout suivi à la télévision et dans les autres médias. Je suis extrêmement bien informé. Donne-lui mes chaleureuses salutations.
J’espère que ces lignes vous atteindront alors que vous êtes en bonne santé et, si tu parles avec Rosemarie, adresse-lui aussi mes chaleureuses salutations.
En souvenir de temps plus beaux, Josef Fritzl
Affaire Fritzl
«COMMENT PEUT-ON CONSTRUIRE SOUS LE NOM DE FRITZL?»
Incroyable: les voisins d’une des maisons du monstre doivent se battre contre un immense projet commandité par Fritzl lui-même…
Waidhofnerstrasse 68: une maison jaune envahie par les herbes folles, située à quelques rues de la demeure de l’horreur, c’est là que Josef Fritzl passait ses week-ends. Il y bricolait volontiers, souvent en compagnie de son fils Josef Junior, handicapé mental, qui tondait le gazon tant bien que mal.
Depuis l’arrestation du monstre, plus personne n’en a franchi le seuil. Voisin immédiat, électrotechnicien de profession, Jürgen Popp secoue la tête et ouvre grand sa porte. «Je suis très préoccupé, très inquiet. J’aimerais que tout cela se termine.» Tout cela? Le projet immobilier grandiloquent qui risque de se concrétiser devant son nez, chez Fritzl. Il vise à construire trois énormes immeubles vitrés ultramodernes. Ils abriteront treize appartements, un grand garage souterrain, des bureaux. Maître d’œuvre: un certain Herr Ingenieur Josef Fritzl, qui dort en prison depuis deux ans et n’en sortira sans doute jamais. Le voisin n’en a pas cru ses yeux quand il a reçu l’autorisation de construire, début novembre. «Il y a deux ans, le maire nous avait assuré que ce projet allait être liquidé. Aujourd’hui, c’est lui qui signe cette autorisation…»
Avec les deux autres riverains, les familles Haider et Berger, il a fait opposition. Johann Haider vitupère: «Nous aurions les bouches d’aération devant la place de jeu des enfants.» Ils ont engagé un avocat. Ils avancent quelques arguments architecturaux: le trafic multiplié, le danger d’inondation dans un endroit où le cours d’eau déborde souvent et la verrue stylistique que représente ce mégaprojet dans un quartier composé de simples maisonnettes individuelles.
Le voisin Popp est surtout indigné par un aspect, et la population d’Amstetten avec lui: «Comment un tel projet peut-il se réaliser sous le nom de Josef Fritzl, après toutes les horreurs qui se sont passées ici? Personne ne comprend.»
Du côté de la commune, on crie à l’impuissance. «La demande a été déposée deux ans avant que l’affaire Fritzl n’éclate. Nous ne faisons qu’appliquer la loi.» Habile, Fritzl avait acheté ce terrain en décrochant un crédit dans la banque régionale Hypo NÖ Landesbank. Celle-ci exige aujourd’hui de récupérer son argent. Ruiné, Fritzl devrait 3 millions d’euros à ses 21 créanciers. Résultat, la construction risque de se faire et pas un centime de cet argent ne profitera aux victimes du tyran. Tout ira à la banque. Un brin cynique, l’administrateur des biens de Fritzl le confirme, tout en ajoutant que la maison où la famille a été enfermée sera rasée, elle. La cave funeste sera remplie de béton avant l’été prochain. Rien ne sera plus visible, enfin. Juste ce nom qui surgira parfois dans une conversation, Fritzl, comme un cauchemar d’enfant.»
LES VICTIMES
La nouvelle vie d’Elisabeth et des enfants
Elisabeth Fritzl (aujourd’hui âgée de 44 ans) et ses six enfants n’ont jamais témoigné dans les journaux. La famille vit dans un village, non loin d’Amstetten. Elle est sous surveillance constante, par caméras. Tout rôdeur est vite appréhendé par la police ou accosté par les quelques villageois, qui servent de protecteurs et renvoient les intrus. Les enfants sont scolarisés et Elisabeth est amoureuse de Thomas Wagner, son garde du corps, de 23 ans plus jeune qu’elle. «Il est comme un grand frère pour les enfants», témoigne la belle-sœur. Ajoutant qu’Elisabeth était accro au shopping et qu’elle vient de passer son permis de conduire. Soutenue financièrement par les autorités, cette mère reste traumatisée: après sa libération, elle a développé une phobie de la propreté, se douchant dix fois par jour. Cela dit, sachant que voir passer un nuage était un événement pour eux, les anciens enfermés se portent plutôt bien.