Bouche généreuse, regard mutin, physique irréprochable: Julia Saner, 19 ans, a toutes les qualités d’une top-modèle. Les plus grands, Karl Lagerfeld en tête, ne s’y sont pas trompés. Pourtant, préoccupée par son avenir professionnel, la jeune Bernoise a eu le cran – d’aucuns diront l’inconscience – d’arrêter brusquement, cet automne, une carrière de mannequin international en pleine ascension. Elle a su écouter sa petite voix intérieure, signe d’une maturité indéniable.
Julia Saner n’a rien d’une fille ordinaire. Intelligente, subtile, drôle, polyglotte, bien dans sa peau, réfléchie surtout, elle serait même un modèle pour toutes les jeunes femmes. Fille d’Albi Saner, enseignant à l’école professionnelle, divorcé et remarié à Catherine, réceptionniste à l’hôpital deux jours par semaine, Julia a un frère cadet, plus jeune de trois ans, ainsi qu’un demi-frère et une demi-sœur, plus âgés. L’école a longtemps été sa priorité. «Gamine, je voulais devenir prof, comme papa, confie-t-elle installée sur une terrasse de la colline du Gurten, d’où l’on domine Berne, sa ville. Je ne rêvais pas de devenir mannequin.»
LE DÉFI ELITE
Adolescente, elle affole les garçons. «Des gens ont commencé à me dire que je devrais m’intéresser au métier de modèle, poursuit-elle dans un français épatant. J’avais 15 ans. Jusque-là, l’idée ne m’avait jamais effleurée, mais comme je n’avais rien à perdre, j’ai saisi ma chance. Le concours Elite Model Look, c’était mon défi, pas l’idée de ma mère…»
Aux yeux de bien des jeunes filles, la suite a des airs de conte de fées. Le 27 août 2009, Julia Saner remporte l’édition nationale du concours Elite, à Zurich, puis, deux mois plus tard, le 18 octobre, la finale internationale à Sanya, sur l’île chinoise de Hainan. Sa carrière est lancée. La Bernoise a cependant un projet prioritaire: passer son bac. Il lui reste un an de lycée.
Elle réalise très vite la folie qui l’attend. «L’univers de la mode est une course perpétuelle, souligne-t-elle. Les couturiers sortent une collection tous les six mois et les mannequins doivent suivre le rythme. Au départ, je n’étais pas prête. J’ai démarré en Suisse, ce qui m’a laissé un peu de répit, mais en 2010 j’ai passé à l’échelon international, à plein temps.»
La période des défilés se révèle infernale. «Pour un mannequin, il y a deux grands moments, en février-mars et en septembre-octobre, confie Julia Saner. Tu n’as pas une minute à toi, pas même le temps d’appeler tes proches. Il faut participer à un maximum de défilés. A l’automne 2010, à Paris, il m’est arrivé d’en faire jusqu’à trois par jour!»
Fraîche et timide, Julia s’efforce de s’adapter à son nouveau monde, mais elle rame. «Je ne faisais que courir, explique-t-elle. Moi qui n’avais jamais voyagé sans mes parents, je prenais l’avion chaque semaine, seule… Je débarquais et j’allais bosser.» Poser l’amuse, mais ne lui suffit pas. Alors, pour se distraire, Julia Saner prend des photos et sort.
DÉPRIME À NEW YORK
A force de jongler avec les fuseaux horaires, elle se met la tête à l’envers. «J’étais parfois tellement jet-laguée que je ne savais plus où j’étais! Je me réveillais dans un hôtel et j’avais besoin d’une mise à jour… De simple lycéenne, j’étais devenue oiseau migrateur. C’était parfois très excitant, mais en d’autres occasions je ne le supportais plus.»
«Je suis une fille qui réfléchit beaucoup, trop sans doute»
Julia Saner
Lors de son premier séjour à New York, en octobre 2009, Julia Saner touche le fond. «J’étais déprimée et perdue dans cette ville immense, loin de chez moi… En plus, il faisait froid! J’ai appelé mes parents en larmes. C’était mon seul antidote, mais j’étais si jeune… Aujourd’hui, j’adore New York.»
La jeune Suissesse est dépassée par son succès. En même temps, elle découvre les coulisses du monde de la mode. L’alcool et la cigarette, surtout chez les jeunes modèles, «certaines filles de l’Est prêtes à tout, parce qu’elles n’ont pas le choix, vu leur niveau d’études». Julia Saner affirme ne jamais avoir vu de cocaïne, mais elle n’est pas dupe.
Pour ne pas grossir, certaines filles jouent avec leur santé. Entretenir un corps de rêve exige des efforts. Julia Saner, elle, fait du sport. Elle court dès qu’elle en a l’occasion. «Je fais aussi attention à ce que je mange, confie-t-elle. J’ai eu la chance de grandir auprès d’une mère qui cuisinait sainement. Quand mon corps a changé, vers l’âge de 16 ans, j’ai gardé de bonnes habitudes, mais certaines filles paniquent en prenant des hanches ou de la poitrine.» L’anorexie est une réalité. Julia se souvient d’avoir croisé des filles malades. «Le problème, dit-elle, c’est qu’entre mannequins on n’en parle pas. Pourquoi une fille qui est en danger m’écouterait-elle? Non seulement elle se croit parfaite, mais, en plus, nous sommes concurrentes…»
Le côté «sois belle et tais-toi» l’a longtemps agacée. «Dans ce métier, tout dépend du visage, des yeux et du corps, confirme Julia. J’ai eu du mal à l’accepter. C’est un apprentissage. Le regard et l’attitude font le mannequin. J’ai appris à jouer avec l’objectif et, au bout du compte, j’aimais beaucoup ça.»
TROP D’IMPRESSIONS, TROP DE QUESTIONS
Pourquoi, dans ce cas, avoir soudain jeté l’éponge, début septembre dernier? «Pour moi, à cet instant, c’était nécessaire, répond Julia Saner. Trop d’impressions, trop de questions. Je suis une fille qui réfléchit beaucoup – trop sans doute –, mais tout est allé trop vite. Je ne maîtrisais plus ma propre vie… Je me suis retrouvée coupée de mes amis, de ma famille, et puis ce n’était pas mon rêve! J’ai eu besoin de savoir où j’en étais.»
«J’étais parfois tellement jet-laguée que je ne savais plus où j’étais...»
Julia Saner
Une attitude sans précédent pour un mannequin de sa trempe, sollicitée par Karl Lagerfeld ou le photographe Peter Lindbergh. Julia Saner a pris peur. «J’ai eu l’impression de passer à côté de ma jeunesse, explique-t-elle. Mes amis, eux, sortaient et s’amusaient pendant que moi, je travaillais comme une dingue. Non que j’estimais perdre mon temps, je vivais autre chose, mais était-ce le bon choix?»
Elle a choisi de se donner du temps, «six mois au minimum, peut-être un an», pour décider de son avenir. Son activité de mannequin lui a permis d’économiser «suffisamment» pour s’octroyer une année sabbatique, avoue-t-elle sans plus de précisions. «Mais je ne suis pas millionnaire, ajoute-t-elle, et de loin!» Depuis deux mois, elle pense à elle et se consacre en priorité à sa famille et à ses amis. A Berne, elle a monté sa première exposition de photos – un hobby dont elle pourrait faire, plus tard, son métier, à moins qu’elle ne choisisse l’université et se destine à l’enseignement, exauçant du même coup son rêve de petite fille?
Pour l’instant, elle hésite, sans exclure de reprendre demain ce métier de mannequin. Aura-t-elle droit à une seconde chance? Bien des filles ont pu revenir après un congé maternité, mais la situation de la Bernoise est très différente… «Tout va si vite dans ce milieu que j’aurai du mal à revenir, reconnaît-elle. Ce ne sera pas simple, je devrai me battre, mais, s’il le faut, j’y arriverai.»
La Suissesse présente ses propres photos dans une expo. A découvrir au centre Amag, à Berne, jusqu’au 19 novembre.