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JUMELLES DISPARUES
IRINA LUCIDI: «MES FILLES SONT TOUT LE TEMPS AVEC MOI»
Huit mois après la disparition de ses petites jumelles, la maman d’Alessia et de Livia lance une fondation à Saint-Sulpice. Elle a reçu «L’illustré» pour un entretien bilan exclusif.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 17.10.2011

Son drame intime a touché l’opinion, bien au-delà de nos frontières. Irina Lucidi, la maman des petites jumelles disparues, fait face avec un courage et une dignité qui forcent le respect. Pudique, Irina masque ses émotions en public lors de ses rares apparitions, ce qui peut parfois renvoyer d’elle une image faussée de femme un peu dure, totalement à l’opposé de ce qu’elle est. En privé, cette juriste de 44 ans, pleine de tendresse et de fragilité, oscille sans cesse entre sourires et larmes. Mais c’est aussi une battante, dont le combat n’est plus seulement le sien, mais aussi celui de tous les enfants de Suisse. En créant une fondation, elle veut aujourd’hui regarder l’avenir en face et tirer les leçons du passé. Interview.

La première question qu’on a envie de vous poser, c’est d’abord simplement comment allez-vous, huit mois après la disparition d’Alessia et de Livia?

Comment est-ce que je vais… (Elle réfléchit longuement.) Il y a huit mois qui ont passé, c’est toujours dramatique dans le sens qu’elles me manquent terriblement. J’essaie aujourd’hui de faire quelque chose de positif pour elles. Elles ne sont pas nées pour rien, elles existent…

Où en est l’enquête sur la disparition d’Alessia et de Livia aujourd’hui?

Les enquêtes continuent en Suisse, en France et en Italie. Evidemment, il n’y a plus le nombreux staff policier qu’il y avait au début. Beaucoup d’analyses scientifiques sont encore en cours. Tous les témoins importants ont été réentendus une seconde fois par les différentes polices. Cet été, il y a encore eu des vérifications sur le terrain. On cherche toujours quelque chose qui pourrait être la clé et qui nous permettrait de comprendre ce qui s’est passé.

Vous avez mené aussi dès la première minute votre propre enquête…

Je crois que c’est un peu une déformation professionnelle. J’ai fait des études de droit. J’ai peut-être les moyens d’analyser les choses avec plus de recul. Je crois que cela m’a aidée aussi.

Selon vous, où sont aujourd’hui Alessia et Livia?

(Silence.) Elles sont tout le temps avec moi.

Est-ce qu’il y a une hypothèse que vous privilégiez plutôt qu’une autre?

Je ne pense pas qu’il (ndlr: Matthias Schepp) ait pu les jeter à la mer. Mais la piste suisse me paraît finalement peut-être la plus plausible, même si on ne peut rien écarter…

Aujourd’hui, la police avoue rechercher deux petits corps plutôt que des fillettes vivantes. Est-ce que c’est quelque chose que vous acceptez, que vous arrivez à intérioriser?

Moi, ce qui m’intéresse, c’est de les retrouver. Coûte que coûte.

Pourquoi créer aujourd’hui une fondation, Missing Children Switzerland?

C’était un moyen pour moi de canaliser toute cette énergie, de transformer ce désarroi, cette tristesse en quelque chose de constructif, de positif. Mon père m’a dit dès le premier jour, en me prenant le bras: «Irina, ta douleur, il faut que tu en fasses quelque chose.» J’ai lu beaucoup de choses sur la disparition des mineurs, j’ai regardé dans beaucoup de pays comment ça se passe… Je me suis rendu compte que ce n’est pas si anodin que ça. On n’en parle pas beaucoup, mais c’est un problème réel. Il n’y a pas de statistiques officielles en Suisse au niveau fédéral mais, rien que pour le canton de Vaud, on annonce 800 disparitions de mineurs par an.

Ce sont souvent des fugues...

Ce sont souvent des fugues, certes, mais le nombre d’enlèvements parentaux ou par des tiers n’est pas négligeable. De plus, il faut prendre en compte le phénomène des fugues très au sérieux: si la plupart d’entre elles se terminent bien, nous savons qu’il existe au niveau européen une tendance forte au rajeunissement des fugueurs et à un prolongement de la durée de la fugue pendant laquelle les jeunes courent un réel danger. Je considère que la société a le devoir de protéger nos enfants. On doit mettre en place un système et des instruments qui essaient de prévenir le risque et qui puissent aider les familles à faire face à un tel drame. Ça ne doit pas toujours se terminer par un drame comme le mien où on ne sait toujours rien après huit mois. Cette fondation, c’est un signe d’espoir, avec l’idée que ça ne doit pas toujours se terminer négativement. Les premières heures sont fondamentales – tout le monde le dit. En France, l’alerte enlèvement fonctionne à merveille. J’ai appris depuis qu’il y a une alerte enlèvement en Suisse, mais les critères d’application sont extrêmement stricts. Elle a été exclue dans mon cas, car il s’agissait d’un enlèvement parental. Dans plusieurs autres pays, des responsables m’ont affirmé qu’elle aurait été mise en place immédiatement. Et tout le reste aurait peut-être été différent…

Il faut donc tout revoir, de fond en comble…

Oui, on doit apprendre de mon histoire, tirer les leçons de ce qui est arrivé à Alessia et à Livia. Le 24 août, j’ai constitué la fondation Missing Children Switzerland à Lugano. Berne a approuvé les statuts. On espère que les autorités vaudoises vont approuver la défiscalisation, on attend leur aval. Le 7 octobre, c’était la date anniversaire d’Alessia et de Livia, elles ont eu 7 ans, c’était une date importante pour moi et encore plus important d’en faire quelque chose. On peut sauver des vies si on a de bons instruments. Dans tous les cas, il faut agir vite et mettre en place un système qui permettra à la police d’agir sans délai pour la disparition d’enfants. Notre projet est bien accueilli par tout le monde. Nous allons lancer une ligne téléphonique d’urgence, le numéro 0848 116 000, qui sera opérationnelle dès le 30 janvier 2012, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, avec des opérateurs qui prendront les appels dans les quatre langues. La fondation protégera les intérêts du mineur disparu, mettra à disposition un avocat, entre autres choses. Nous coopérerons avec la police – qui est bien entendu seule responsable des enquêtes – en mettant à disposition des familles et de la police un responsable qui servira d’interface. De par mon expérience, je sais que c’est primordial. Notre but est aussi de faire une analyse juridique de la situation actuelle, avec le concours avisé et précieux du professeur de droit Laurent Moreillon, grand pénaliste. Et, comme nous sommes dans une démocratie directe, cas échéant, via les politiques, de faire changer les lois.

N’avez-vous pas eu la tentation d’appeler cette fondation Alessia et Livia?

Non, je ne voulais pas créer de mausolée. Mais elles apparaissent en silhouette, discrète ment, dans le logo de la fondation. Elles symbolisent tous les enfants de Suisse.

Comment faites-vous pour survivre à un tel drame?

J’ai lu dans un livre d’Isabel Allende que c’est très difficile de mourir, très difficile. Je crois que l’être humain survit à tout. L’humanité a bien survécu à Auschwitz, imaginez…

Etes-vous suivie par des spécialistes?

Je ne l’ai pas été au tout début, mais j’ai aujourd’hui un médecin généraliste, quelqu’un d’incroyable, qui me suit. Je fais avec elle des bols tibétains, ça m’a vraiment remis les pendules à l’heure. J’en faisais tout le temps, très régulièrement, un peu moins aujourd’hui. Mais ça m’a permis de me recentrer, de me sentir mieux… Ce médecin généraliste m’a prise un jour par la main. Elle est arrivée un dimanche, une semaine après le décès de Matthias – c’est la police qui me l’avait amenée. J’ai ouvert la porte, mes parents et mon frère étaient là, on était tous encore sous le choc. Elle est Espagnole. Elle nous a d’abord prescrit les médicaments classiques, anxiolytiques, somnifères, calmants. Puis elle m’a prise par la main et m’a dit: «Toi, tu viens avec moi cet après-midi à 14 heures.» Elle m’a emmenée dans son cabinet. J’en suis ressortie à 18 heures et, quand je suis rentrée, mon frère, qui est chirurgien et ne croit pas trop à ces médecines alternatives, m’a dit: «Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait?» J’étais transformée. C’est quelque chose qui vous amène entre le conscient et l’inconscient. Je ne sais pas l’expliquer scientifiquement, mais ça m’a beaucoup aidée. Cette femme me fait énormément de bien.

Est-ce à dire que vous avez arrêté aujourd’hui tous les médicaments?

Non, pas tous. J’ai arrêté les somnifères, j’en prenais beaucoup depuis le début, tout le temps…

Comment voyez-vous l’avenir? Avez-vous repris votre travail?

Non, je m’étais dit que j’allais recommencer après l’été, mais ce n’était pas facile, car ça marquait la rentrée scolaire... Je pense que je vais réfléchir à ça d’ici à décembre. J’ai quitté mon appartement de Saint-Sulpice pour un autre appartement dans la région.

Avez-vous aujourd’hui l’impression, avec le recul, qu’il y a eu dans la crise traversée dans votre couple avec Matthias Schepp des signes avant-coureurs que vous n’avez pas vus?

Non, vraiment pas. C’est une question que je me suis posée plusieurs fois. En tant que mère, si j’avais senti mes enfants en danger, je crois que j’aurais tout fait pour les mettre à l’abri, quitte à filer au fin fond de la Chine et laver des assiettes dans un restaurant pour survivre. Je sentais plutôt que quelque chose aurait pu m’arriver à moi. Il m’en voulait beaucoup.

Qu’y a-t-il eu dans votre couple qui n’a pas fonctionné?

Je ne pense pas qu’on puisse expliquer ce qui s’est passé par des problèmes de couple. Tellement de couples se séparent et cela ne finit évidemment pas de manière si tragique. Par contre, il faut écouter une femme si elle dit qu’elle se sent en danger. Mais, encore une fois, j’avais peur pour moi, pas pour mes enfants. Il n’a jamais montré de signe d’agressivité envers elles.

Est-il vrai, comme on l’a lu, que vous vouliez quitter la Suisse avec Alessia et Livia?

Non. J’ai reçu plusieurs offres d’emploi à l’étranger à la suite de la séparation. Je les ai refusées, parce que je ne voulais pas déraciner les filles, ni les éloigner de leur père. Je n’ai même pas voulu changer de localité pour qu’elles puissent continuer à fréquenter la même école…

Avez-vous toujours au fond de vous-même l’impression qu’il a voulu vous punir parce que vous l’aviez quitté?

Oui, cela va même au-delà d’une punition.

Est-ce que vous arrivez à vous dire aujourd’hui que vous avez quand même conservé de bons souvenirs avec Matthias, ou est-ce une idée absolument impossible?

Non, c’est absolument impossible. Je ne regrette pas d’avoir eu les enfants avec lui, bien sûr, je ne regrette pas la maternité, mes deux filles hors du commun. Non, mais lui, je lui en veux à mort. S’il était en face de moi, je ne sais pas ce que je lui ferais.

C’est de la haine, de la rage?

C’est au-delà.

Avez-vous eu l’envie de rencontrer des parents qui avaient vécu un drame semblable au vôtre, par exemple les parents de la petite Maddie McCann?

Pas encore. Mais on m’a parlé d’une femme, ici en Suisse, qui a subi elle aussi un drame épouvantable, le tsunami en Thaïlande où elle a perdu ses enfants. J’aimerais beaucoup la rencontrer. J’ai lu aussi le livre d’Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin – c’est un commissaire de police qui me l’a offert. C’est une femme extraordinaire. J’ai adoré ce livre. Je l’ai lu en quelques jours. En fait, je pense que la douleur est commune. Son drame est différent, mais elle aussi a vécu une terrible absence, sept ans et demi dans la jungle, ses enfants qui l’attendent et grandissent sans elle… Le récit de cette souffrance, le ressenti, comment elle décrit sa souffrance, elle est juste. Elle n’en fait jamais trop.

Etes-vous croyante, comme elle?

Je ne sais pas. Je suis devenue peut-être plus spirituelle, mais ce n’est pas encore très défini.

Allez-vous écrire un jour un livre de votre histoire?

Oui, certainement, mais c’est encore trop tôt. Je prends des notes. Je ne sais pas encore si ça sera un livre pour moi, rangé dans mon tiroir, ou si ça sera plus concret, ça n’a pas beaucoup d’importance. C’est important de mettre sur papier ce qu’on ressent jour après jour. Je l’ai fait depuis février dans des cahiers, j’ai ressorti le styloplume que mon frère m’a offert il y a quinze ans. C’est un vrai plaisir pour moi d’écrire.

Imaginez-vous un jour refaire votre vie, comme on dit?

Mais je dois refaire ma vie.

Refaire votre vie avec un autre homme, d’autres enfants?

Je serai la maman de tous les enfants qui ont besoin d’une maman. J’ai beaucoup d’affection pour les enfants… Avoir d’autres enfants, non, je ne sais pas. Il y a tellement d’autres enfants à aimer.

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Tags: Jumelles disparues, Alessia, Livia, Irina Lucidi, Matthias Schepp, Saint-Sulpice, Suisse, Italie, France, Corse, Missing Children Switzerland, kidnapping Aller en haut de page Haut de page

 

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bebelle, le 25.10.2011 à 16:18

en lisant votre témoignage mon cœur se serre je vis vos mots en direct étant actuellement au plein cœur d'une histoire qui me fait peur j'ai peur pour mes enfants et pour moi même car la menace plane au dessus de nos tête je suis obligée de laisser mes enfants à un homme violent et totalement hors réalité je suis démunie devant une justice qui ne croit pas aux "méchants".

flora, le 18.10.2011 à 18:45

je suis très émue par cette interview, Irina est une belle personne, courageuse, vraie, et le journaliste pose des questions réalistes, en restant sobres. certaines lectures nous aident à vivre des drames de toute nature. Guillemette de Sairigné a écrit "tous les dragons de notre vie" constitué de témoignages de personnes ayant vécu des drames atroces, et leur façon d'y survivre.

mamancélibataire, le 13.10.2011 à 19:14

.... je resens tellement dans les réponses de cette maman sa souffrance... je ne pourais pas survivre si ma fille n'était plus là....elle a 9 ans parce que quand on est une maman, on investit tout et tellement pour nos enfants que l'on aime... c'est quelque chose de profond... ... de tout coeur avec vous !

Ursi, le 13.10.2011 à 16:02

Anne vous avez certainement raison. En fin de compte c'est Irina qui doit sentir ce qu'elle doit faire et à quel moment.

Anne, le 13.10.2011 à 10:59

je doute qu'il existe une thérapie au mal dont souffrira toute sa vie cette pauvre femme - j'espère qu'elle pourra se consacrer à sa fondation ce qui rendra ses efforts professionnels plus significatifs que d'aller bosser dans une multinationale qui ne peut répondre à sa douleur.

Ursi, le 12.10.2011 à 15:18

j'espère qu'Irina retrouve la force pour reprendre le travail. De devoir concentrer sa pensée sur autre chose, sera sûrement une thérapie très efficace.

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