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PRINTEMPS ARABE: KADHAFI
DERNIERS DÉLIRES D'UN BOUFFON SANGUINAIRE
«Dansez, chantez et soyez heureux! Nous allons nous battre et nous les vaincrons.» Retranché à Tripoli avec ses fils et ses derniers fidèles, Kadhafi s’enfonce jour après jour dans la folie.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 07.03.2011

C’est une tragédie. La fin dramatique d’une aventure qui avait commencé dans l’allégresse collective et les promesses de bonheur il y a quarantedeux ans et qui se termine en bain de sang. Deux semaines après le début du soulèvement de son peuple, le Guide de la révolution libyenne, le colonel Mouammar Kadhafi, 68 ans, refusait toujours, en ce début de semaine, de céder le pouvoir.

Retranché dans sa capitale, Tripoli, avec ses dernières troupes et des milliers de mercenaires africains qui font régner la terreur, il s’enferme dans un déni de réalité intenable. Après avoir promis à ses opposants un massacre comme ceux de Tianan men ou de Fallujah, il a juré de rester en Libye et d’y mourir en martyr. «Soyez prêts à vous battre pour la Libye, pour la dignité, pour le pétrole, a-t-il hurlé à ses partisans. Vous devez chanter, danser et vous préparer. Nous allons nous battre et nous les vaincrons.»

 

Le défi, l’extravagance, la violence… Depuis le 1er septembre 1969, quand il a chassé le vieux roi Idriss, Kadhafi a toujours été un leader à part, imprévisible et inclassable: un exalté qui aura rêvé de refaire le monde et de changer la vie de la manière la plus paradoxale qui soit, en se faisant le prophète de la révolution tout en défendant sa propre identité, sa propre tradition. Fils de Bédouin, né le 19 juin 1942 dans la région de Syrte, Kadhafi n’aura cessé de surfer sur cette contradiction irréductible, qui lui aura valu toutes les incompréhensions et tous les échecs avant de l’entraîner dans une chute inéluctable. Car comment construire un Etat moderne tout en demeurant le fils du désert?

LE STYLE DU BÉDOUIN

Nomade et fier de l’être, le colonel Kadhafi ne reconnaît qu’une seule loi, venue du fond des âges, celle de la tribu. C’est le creuset des valeurs, le refuge des loyautés et des vraies allégeances. Cet homme qui n’a pas hésité à recourir au terrorisme, faisant exploser deux avions civils au-dessus de Lockerbie et du désert du Ténéré, n’a jamais regardé, en fait, au-delà du petit monde de son enfance. Et c’est cette image-là qu’il aura mise en scène, avec un goût aigu de la provocation et une sorte de tendresse secrète, tout au long de son interminable règne.

Un chef d’Etat sérieux s’habille forcément en costumecravate, l’uniforme de la bienséance mondialisée? Le Guide de la révolution va arborer des tenues excentriques et loufoques, des vêtements multicolores et bariolés venus du fond de sa propre histoire (qui vaut donc bien celle des Occidentaux). Un chef d’Etat reconnu réside dans un palais et reçoit ses hôtes en y mettant les formes? Le Guide va vivre ici et là, dans le désert et à la belle étoile, et il recevra ses visiteurs de marque sous sa tente et selon son bon plaisir (vers 2 ou 3 heures du matin en général). Un chef d’Etat responsable descend dans un palace quand il voyage? Kadhafi ne se déplace pas sans sa tente, où il accueille ses hôtes pour leur montrer que son art de vivre à lui (simplicité, frugalité) vaut bien le leur.

LA LOI DU CLAN

Bien qu’il soit issu lui-même de l’armée, le colonel Kadhafi n’a jamais fait confiance à cette entité vaste et anonyme, qu’il a marginalisée au profit de ses forces spéciales. Viscéralement méfiant, il ne croit qu’à la loi du sang! Retranché à Tripoli, il compte sur trois de ses sept fils pour le défendre: Seïf al-Islam, considéré jusqu’ici comme le plus ouvert et le plus tolérant, le plus occidentalisé, mais qui a révélé sa vraie nature en menaçant les protestataires de «flots de sang»; Khamis, le plus impitoyable, responsable des forces spéciales et des mercenaires africains, et Saedi.

LA PUISSANCE DU VERBE

Fils du désert, Kadhafi est aussi fils de la parole. Orateur-né, il a le sens de la formule et la violence instinctive contre ceux qui menacent le clan ou lui font perdre la face. Après l’arrestation de son fils Hannibal à Genève, en juillet 2008, pour avoir brutalisé ses domestiques, Kadhafi ne prend pas seulement en otages deux hommes d’affaires suisses qui se trouvaient en Libye. Il s’emporte aussi lors d’un sommet du G8 en Italie: «Il faut que l’Italie reprenne la partie italophone, la France la partie francophone et l’Allemagne sa part. L’Italie, l’Allemagne et la France ont la responsabilité d’appliquer le droit international. Elles doivent démembrer la Suisse.»

Mais le colonel Kadhafi a-t-il encore toute sa tête? La semaine dernière, il apparaît d’abord, quelques secondes, sous un grand parapluie qui lui donne l’air d’un bouffon. Puis il se lance dans un grand numéro de tyran fou, promettant l’enfer aux manifestants, avant d’inviter son peuple à le rejoindre – en dansant, en chantant – dans une espèce d’apocalypse finale.

Secret et de plus en plus paranoïaque – il faut dire qu’il y a eu une tentative de coup d’Etat par année –, le colonel Kadhafi compte sur ses célèbres amazones pour le protéger et parfaire sa légende. Choisies pour leur beauté et leur charme, ces jeunes Libyennes, dont le nombre est estimé entre 300 et 400, sont formées au maniement des armes et aux sports de combat, et représentent la garde rapprochée du Guide. Ce ne sont pas seulement des gardes du corps, mais des vestales qui lui sont dévouées corps et âme. Signe de cette relation exclusive, les amazones doivent être vierges.

«Cela ramène aux vierges du paradis islamique, qui ont des relations infinies avec les martyrs et qui redeviennent vierges après chaque rapport, remarque le psychiatre et sexologue genevois Georges Abraham. Je crois que Kadhafi, aujourd’hui, est comme un champion de boxe qui veut remettre son titre en jeu. Il jouit de la violence des affrontements et la virginité de ses amazones doit augmenter ses sensations de fun guerrier et de renouveau. Elles doivent l’aider à surmonter les deux pulsions que même les pires tyrans doivent affronter: la peur de la mort et la culpabilité.»

Kadhafi n’est plus qu’un mort-vivant…

 


 

4 VISIONS POUR UNE RÉVOLUTION

TEXTE FRÉDÉRIC VASSAUX

Exilés en Suisse, quatre immigrés témoignent des bouleversements du monde arabe.

 

MAROC


 
«Les 22 pays arabes sont condamnés au changement»
Ahmed Benani politologue, historien, originaire du Maroc

«La révolution arabe est en marche, la mutation a lieu. Elle se déroule à un rythme inégal mais combiné, qui tient compte des spécificités de chaque société. Mais ce qui est sûr, c’est que les 22 Etats arabes sont condamnés au changement.» Il a une voix profonde, Ahmed Benani. Avec d’autres intellectuels de haut vol, il a fondé la Déclaration citoyenne de Genève d’appui aux révolutions arabes, un collectif de soutien aux aspirations démocratiques des peuples arabes dans leur diversité ethnique, culturelle et religieuse. «Ces gens sont en train de réinventer le politique. On est face à un phénomène nouveau que j’appelle la deuxième renaissance arabe, qui va se poser la question de la sécularisation, renégocier le statut des femmes, etc. Il y a un facteur à ne pas oublier dans ces mouvements: plus de 60% des gens ont moins de 20 ans. Ces jeunes n’ont pas vécu la phase du désenchantement national qui a suivi les indépendances politiques. C’est une jeunesse ouverte sur le monde, qui voit tout, comprend tout et prend ce qui lui paraît fondamental pour son avenir.» Pour ce professeur d’origine marocaine, arrivé en Suisse en 1969, ce mouvement est une remise en question fondamentale de ce qui a prévalu jusqu’ici. «Dès l’instant où l’épine dorsale de ce monde, l’Egypte, a bougé, tout va bouger. Les rythmes et les procédés seront différents, mais le changement et les mutations sont inexorables. Voyez: au Maroc, par exemple, soit Mohammed VI a compris le message des manifestants et évoluera vers une monarchie parlementaire appelée des vœux de son propre cousin germain, soit, à terme, la monarchie est condamnée.» Mais, pour Ahmed Benani, les révolutions en marche influent aussi sur nos sociétés du Nord. «En Europe, on observe une léthargie de la vie démocratique, une dépolitisation, un recul de la conscience citoyenne. Ces immobilismes vont être réinterrogés et revisités à travers les révolutions arabes.»

 

ALGÉRIE


 
«En Algérie, les gens veulent la paix»
Amina Djahnine cinéaste algérienne

Assise dans un fauteuil de son salon, elle braque ses yeux vifs sur vous. «Honnêtement, les manifestations des 12 et 19 février en Algérie sont pour moi tout sauf une surprise», dit-elle. Amina Djahnine porte un regard acéré sur son pays d’origine. Issue d’une famille militante de gauche, après l’assassinat de l’une de ses sœurs, elle a dû fuir l’Algérie, en 1995. Elle a alors trouvé l’asile en Suisse où, à 38 ans, elle travaille aujourd’hui comme cinéaste indépendante. «Il y a une tradition de lutte importante dans ce pays, poursuit-elle. La différence, peut-être, c’est que l’Etat sort un tout petit peu de son autisme.» Le président Bouteflika vient en effet de déclarer la fin de l’état d’urgence en vigueur depuis dix-neuf ans. Même certains ministres se sont laissés aller à quelques commentaires sur le gouvernement. «Oui, il y a des négociations, mais les gens autour de la table sont finalement les mêmes que ceux qui sont déjà présents au Parlement. Ils feront des déclarations d’intention mais, à la fin, rien ne changera.» Depuis 2005, elle peut retourner en Algérie, où elle effectue des allers et retours, et elle y a mis sur pied un festival de cinéma. «Je ne crois pas que l’on puisse comparer avec les révoltes en Egypte ou en Tunisie. Des marches, des manifestations, des émeutes, il y en a eu beaucoup en Algérie. En 2001 notamment, avec plus d’un million de personnes dans les rues.» Mais pour Amina, pas de révolution à l’horizon. «Je ne crois pas un instant à la possibilité d’un renversement du régime. Cela fait cinquante ans que ce pays est marqué par les violences, les assassinats et les crimes impunis. Tout le monde, chaque famille a un proche qui a été touché. Ce que veulent les gens aujourd’hui, c’est la paix. Cette notion de pacifisme me paraît très présente.»

 

LIBYE


 
«Le meilleur, ce sera la mort de Kadhafi»
Hassan Al Djahmi réfugié libyen

Dans son appartement de Vevey, il mène la révolution libyenne à sa manière. Store fermé, bureau maculé, drapeau libyen au-dessus d’un large écran d’ordinateur. «Je mange ici, je dors ici. Depuis plus de dix jours, je fais tout dans ce bureau», s’excuse Hassan Al Djahmi, 30 ans. C’est lui qui, le 28 janvier, inspiré par la révolution tunisienne, initie une page sur le site de réseau social Facebook: «Ferons-nous de la révolte du 17 février, un jour de colère?» Le lendemain, la page comptait déjà 500 membres; aujourd’hui, elle en est presque à 100 000 et, sur le terrain, en Libye, la révolution est en marche. «Jamais je n’aurais pensé que cela se développerait pareillement, dit-il. La révolte tunisienne a servi de catalyseur, elle a brisé un autre mur de Berlin: le mur de la peur.» Depuis, Hassan Al Djahmi, qui a reçu l’asile politique il y a dix ans, se fait ici le porte-parole de la révolte là-bas. Sur sa page, il met en ligne des vidéos, des images et des témoignages de ce qui se passe aujourd’hui en Libye. Des images souvent dures, de blessés, de morts, mais aussi de liesse populaire. «Quand les mercenaires de Kadhafi tuent un enfant de 9 mois, c’est évidemment insoutenable, mais il faut que les gens sachent ce qui se passe là-bas», dit-il. Lui se veut un intermédiaire, une caisse de résonance de la révolution. Sur la table, ses trois téléphones sonnent sans cesse. Il dort entre une et deux heures par nuit. «Oui, il y a des morts, mais cela fait quarante-deux ans qu’il y a des victimes tous les jours en Libye. Aujourd’hui, les Libyens veulent leur démocratie. On ne veut pas que les casques bleus remplacent les casques jaunes des mercenaires de Kadhafi. On ne veut pas que la mafia internationale nous casse notre démocratie.» Le pire, pour lui, ce furent les attaques aux missiles antiaériens contre la population de Benghazi, sa ville natale; le meilleur, «ce sera la mort de Kadhafi».

 

ÉGYPTE


 
«Quand Moubarak est parti, on a été soulagés»
Ali Elmelegy commerçant d’origine égyptienne

«Je crois que tout le monde arabe est content de ce qui se passe.» Derrière le comptoir de son négoce de kébabs à Lausanne, Ali Elmelegy a le sourire. Lors des manifestations de début février, il était d’ailleurs au Caire, où il possède un appartement. «C’était étonnant, au début personne n’y croyait, et soudain tout le monde s’est retrouvé dans la rue, raconte-t-il. Cela a vraiment été très spontané. La première semaine était un peu tendue, car on avait peur que cela tourne à la guerre civile. D’ailleurs, les gens dans les quartiers s’organisaient pour surveiller les maisons jour et nuit. Comme les prisonniers s’étaient échappés de leur prison, chacun craignait les vols et les violences. Quand Moubarak est parti, tout le monde a été soulagé. On avait obtenu ce que l’on voulait.» Ali a 50 ans, vit depuis trente ans en Suisse, où il est venu par amour d’une Helvète. «Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la volonté affichée de Hosni Moubarak de transmettre le pouvoir à son fils. Trente ans de vols et de mensonges, ça suffit!»

Il a les yeux rieurs, Ali, et plein de confiance aussi. «La nouvelle Constitution qui se prépare sera la Constitution du peuple, c’est sûr, dit-il. C’est un espoir fantastique. L’armée est au pouvoir le temps de la transition, mais on a pleinement confiance en elle. C’est elle qui a d’ailleurs protégé les gens pendant la révolution.» Lui ne craint pas le remplacement d’un régime autoritaire par un autre tout aussi dirigiste ou la récupération du pouvoir par des proches de l’ancien régime: «Non, non, le peuple égyptien surveillera. Regardez, il y a eu de nouvelles manifestations sur la place Tahrir pour demander le départ des derniers membres de l’ancien gouvernement. Il faudra être attentif, mais les gens en ont marre des passedroits et de la corruption.»



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Tags: Printemps arabe, Kadhafi, Libye, Tripoli Aller en haut de page Haut de page

 

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