Lors de la première rencontre avec les parents de Patti Hansen – son épouse depuis trente ans –, Keith Richards, à la question du père, chauffeur d’autobus à New York, de savoir ce que ça fait d’être une rock star, répond simplement: «C’est un déguisement!» Vanne et humilité. Lui tout craché.
Sur plus de 650 pages, le guitariste, qui aura 67 ans en décembre, tombe le masque, et raconte sa «vie avec les Stones», sous-titre de ce pavé autobiographique écrit à quatre mains avec James Fox, un vieux pote.
«J’ai remué tellement de merde dans ma vie que je pourrais m’en contenter et voir comment les autres se débrouillent. Seulement, il y a ce mot fatidique «retraite». Je prendrai ma retraite le jour où je casserai ma pipe…»
Keith Richards
Tout le contraire du travail encyclopédique d’un biographe archiviste, Life régale comme une putain de bonne compilation du plus grand groupe de rock du monde. Un flux de souvenirs chavirés, quelques riffs de révélations de quoi combler les fans les plus assidus, des refrains méconnus et plein d’émotions pour tout le monde, et puis des moments en solo pour clamer sa différence. «On m’appelait le singe à cause de mes oreilles décollées.»
UNE ENFANCE EN GUERRE
Après un premier chapitre, mélange de Bukowski et de Hunter S. Thompson pour donner le tempo du livre, sur une arrestation (because of dope) dans l’Arkansas de 1975, Keith Richards revient naturellement sur son enfance. «Celle-ci se situe d’abord à Dartford, à l’est de Londres, sur les bords de la Tamise. C’est là que je suis né, le 18 décembre 1943. D’après ma mère, Doris, c’est arrivé pendant un raid aérien. Là d’où je viens on tournait un coin de rue et on voyait l’horizon, des marécages, du chiendent et peut-être une ou deux de ces baraques qu’on aurait cru sorties d’un film d’Hitchcock et qui restaient encore miraculeusement debout…» Où l’on apprend aussi qu’une fusée V1 s’écrasa dans la rue et que quelques gravats tombèrent sur son berceau («La preuve qu’Hitler en avait après moi»).
«Après Marlon et Angela, je pensais en avoir fini avec la paternité... Plus de couches. Mais non, ce n’est pas fini, en voilà une autre! Elle s’appelle Theodora. Et un an plus tard, encore une autre, Alexandra…»
Keith Richards
Dans la grisaille de l’Angleterre d’immédiat après-guerre, Keith est l’enfant unique d’une famille d’ouvriers humble et aimante. «Pour la compagnie, j’avais des animaux domestiques. Un chat et une souris. C’est assez curieux comme combinaison et ça explique peut-être ce que je suis devenu.»
La seconde grande boucherie du XXe siècle laisse d’autres souvenirs anecdotiques mais traumatisants. «Le prof d’éducation physique, qui entraînait encore des commandos peu de temps auparavant, ne voyait pas pourquoi il ferait autrement avec nous, même si on avait 5 ou 6 ans… Résultat, on était éduqués comme ça, en se faisant aboyer dessus.» Et puis, pour ceux qui ont suivi jusqu’à l’évolution de la denture du plus célèbre (ex-) junkie du monde, cette explication qui vaut des plombs. «On devrait me donner une médaille pour avoir survécu aux premiers dentistes du système public anglais… Aussi des anciens de l’armée. Ça explique ce qui est arrivé à mes dents. J’ai développé une trouille terrible des dentistes et on a vu les conséquences dans les années 70: une bouche remplie de chicots noircis.»
L’INVENTION DES ROLLING STONES
Des dizaines (non, des centaines) de biographies consacrées aux Rolling Stones ont tenté d’approcher ces mois magiques (entre juillet 1962, premier concert, et avril 1963, date du premier contrat chez Decca) au cours desquels se forme le plus ancien groupe de rock encore en activité… On sait les retrouvailles avec un Mick Jagger adolescent (mais déjà copain d’école maternelle) sur le quai de la gare de Hartford. Keith rêve alors des disques de Chuck Berry, Mick les possède tous, et ils décident de les imiter ensemble… La suite est bien connue. Mais aucun de ces ouvrages d’érudits n’a jamais raconté, comme lui, l’essentiel: «Tu es là en train de jouer avec des types, et soudain tu te dis: «Oooh yeah!» Il y a peu de sensations plus agréables que celle-là. A un moment donné, tu comprends que tu viens de quitter la planète Terre et personne ne peut t’atteindre là où tu es… Et ensuite, tout ce que tu veux, c’est recommencer, atterrir, repartir, puis réatterrir pour rerepartir, mais quand tu atterris, tu te fais coincer. Et tu n’as qu’une idée en tête: retourner là-bas. C’est comme voler sans permis.»
Ce n’est évidemment pas un hasard si les pages les plus nombreuses et les plus hallucinantes du livre – celles consacrées à la première moitié des seventies (69-76), les plus créatives du groupe – sont aussi les plus excessives côté drogue… De tous les côtés en réalité. «Je sais que je me suis vraiment lâché au cours de certaines soirées parce qu’on me l’a dit, mais je ne me souviens de presque rien! Une fête réussie, c’est une fête dont on ne garde aucun souvenir…» La marijuana, l’héroïne, la cocaïne, le speedball (mélange des deux), le LSD…
«L’avantage quand on écrit des chansons, c’est que même quand on se fait baiser, on peut vider son sac, se consoler en composant… Pour dire les choses simplement, «Ruby Tuesday», c’est Linda…»
Keith Richards
«C’est très difficile à expliquer, tous ces excès. On ne disait pas: «OK les mecs, on va faire la teuf ce soir.» Ça arrivait, c’est tout. On recherchait l’anéantissement, je suppose, mais pas de manière délibérée. Quand tu fais partie d’un groupe célèbre, tu te fais souvent embarquer, et plus tu es célèbre, plus t’as l’impression d’être enfermé dans une cage. Tu fais des contorsions démentes juste pour ne pas être toi-même pendant quelques heures.»
Trente ans après son sevrage, Keith estime toujours que l’héroïne et autres sœurs vénéneuses l’ont aidé à survivre dans le monde du super star système auquel il appartenait un peu malgré lui. Mais s’il ne renie rien de ses folles addictions («Je pense que l’héroïne m’a aidé à améliorer ma concentration, à mener des choses à terme plus efficacement»), il ajoute toujours: «Je ne conseille pas pour autant d’en prendre. Personne ne veut l’existence du camé.
J’avais beau donner dans le haut de gamme, j’étais quand même tombé assez bas.» Et trouve plusieurs fois une formule de pirate pour résumer la torture qu’il s’est infligée pendant une quinzaine d’années: «Si vous voulez tirer les vers du nez à quelqu’un, mon conseil est de le mettre sous dope pendant un mois ou deux, puis de la lui enlever: il parlera.»
DEUX FEMMES, UN DRAME
Sexe, drogue et rock’n’roll: le refrain tourne en boucle comme un 45-tours rayé. Face fesses, notre Rolling Stones préféré se raconte pourtant plutôt emprunté. «Pas une fois dans ma vie je n’ai fait le premier pas avec une fille.
J’en suis incapable… Toutes les nanas avec lesquelles je suis sorti ont dû me faire du rentre- dedans.» Keith, c’est plutôt le bon copain sur l’épaule duquel viennent s’épancher les groupies délaissées par ces collectionneurs de petites culottes que furent Bill Wyman et Mick Jagger. Jerry Hall, Bianca, Marianne, Chrissie Shrimpton… Il ne compte plus les chemises qu’elles lui ont bousillées avec leurs larmes.
«Jusqu’au milieu des années 70, Mick et moi étions inséparables… Mais on s’est éloignés, j’ai pris la route descendante de Dopeland et Mick, lui, s’est envolé vers Jetsetland…»
Keith Richards
Ayant eu trois enfants avec Anita Pallenberg, Marlon (1969), Dandelion (1972) et Tara, décédé de la mort subite du nourrisson en 1976 en Suisse; marié depuis trente ans à l’Américaine Patty Hansen (qui lui a donné deux filles), Keith Richards se pose plutôt en homme fidèle à ses superbes blondes. Ce qui ne l’empêche pas forcément de partager un peu de son bonheur, comme quand il ravit Anita Pallenberg à Brian Jones: «A l’arrière de la Bentley, quelque part entre Barcelone et Valence, on s’est regardés, la tension était terrible, et sans que je comprenne trop comment ça s’est passé, Anita m’a fait une pipe. Et la tension s’est dissipée. Pffff!» Page suivante, poète et philosophe, il ajoute: «Je me souviens encore de l’odeur des orangers. Quand tu baises pour la première fois avec Anita Pallenberg, tu as tendance à te rappeler les détails…»
MUSIQUES D’AVENIR
«La grande trahison de Mick, le coup impardonnable qui semblait fait exprès pour mettre un point final aux Rolling Stones a été son communiqué de mars 1987 annonçant qu’il partait en tournée pour son deuxième album solo… Brusquement tout était clair: comme Charlie l’a dit, il venait s’asseoir sur vingt-cinq ans de Rolling Stones. Si ce n’était pas le cas, ça y ressemblait drôlement.» Depuis, les frères ennemis ont repris langue, c’est le cas de le dire. Ils pourraient même repartir encore une fois ensemble sur la route, l’année prochaine ou la suivante. Seule condition, que leur loge respective soit le plus éloignée possible. Parce que le plus fabuleux des guitaristes ne supporte plus, dit-il, d’entendre les vocalises préparatoires de son chanteur préféré. A suivre.
Life, Keith Richards, Robert Laffont.