Depuis près de vingt ans, il vivait paisiblement au Mexique avec sa nouvelle épouse et leur petite fille de 9 ans, dans la ville coloniale de Cuernavaca, la ville de l’éternel printemps, à une heure et demie de route de Mexico, où Malcom Lowry avait notamment planté le décor de son roman-culte, Au-dessous du volcan. Personnage sans histoire, simple et sympathique, au dire de ceux qui le connaissent, Olivier Tschumi, 50 ans, a monté un petit commerce prospère de montres suisses, qu’il a spécialement créé pour le marché local. Il vivait sur les hauteurs de Cuernavaca, dans un quartier huppé, assez loin du centre- ville, où résident de nombreux expatriés.
Mais, le 19 décembre, le destin de cet industriel originaire de Péry, au-dessus de Bienne, bascule alors qu’il fait son footing dans une forêt, à une centaine de mètres de son domicile, accompagné de ses deux chiens. Il disparaît en effet sans laisser d’autres traces que ses lunettes, retrouvées à terre. C’est un voisin passant par là qui donne l’alerte.
Il faut se rendre à l’évidence: Olivier Tschumi a été kidnappé. Sa réussite commerciale a dû attiser les convoitises des gangs, un fléau récent dans cette région mexicaine naguère paisible, mais désormais gangrenée par la violence et la corruption.
D’après nos informations, les ravisseurs auraient exigé une rançon de 300 000 dollars pour libérer le Jurassien bernois. Une première somme de 10 000 dollars, répartie dans deux sacs de 5000 dollars, a été balancée le lendemain du rapt par un associé d’Olivier Tschumi depuis un pont autoroutier, dans le quartier d’Ocotepec, en banlieue de Cuernavaca.
«UN ENFER»
Depuis, plus de nouvelles. Plus le moindre appel des ravisseurs. Le téléphone mobile de l’otage utilisé par les malfrats est resté silencieux. Aucune trace probante, aucune piste concrète… La mère du disparu, âgée de 80 ans, sa sœur et ses deux frères, tous domiciliés dans le Jura bernois, sont abattus. «Nous vivons un enfer, témoigne sa sœur. Nous sommes totalement désemparés devant cette situation.» «Le plus dur, ajoute son époux, c’est que personne n’a la maîtrise de la situation, en dehors des ravisseurs.»
Le business des kidnappings est une industrie en pleine expansion dans un Mexique miné par des cartels de la drogue qui se font une guerre sans merci. Une guerre qui a déjà fait plus de 32 000 morts en quatre ans. Chaque semaine, des hommes sont découverts pendus à des ponts, des têtes coupées sont retrouvées dans des lieux publics, des hommes sont battus à mort et exécutés, parfois découpés à la tronçonneuse, sur les bas-côtés des autoroutes.
«L’escalade de la violence semble se dérouler suivant les mêmes phases qu’en Colombie», déplorait, en mai dernier, le président Felipe Calderón. Ces quatre dernières années, on a recensé 5300 rapts. Et plus de la moitié des kidnappings ne sont jamais déclarés à la police. Rien qu’en 2009, 1200 personnes ont été enlevées – contre 325 quatre ans plus tôt. Le fléau sévit désormais dans tout le pays.
Souvent, la police, totalement corrompue, est ellemême impliquée dans ces crimes. Des enquêtes ont aussi mis au jour la complicité d’employés de banque, qui informent les ravisseurs du potentiel financier de victimes éventuelles. Olivier Tschumi aurait-il reçu quelques jours avant son enlèvement une importante somme d’argent?
Les proies les plus tentantes sont les grosses fortunes. Mais les propriétaires terriens et les hommes d’affaires comme le Jurassien sont également visés. Dans le cas d’enlèvements express, de quelques heures, les victimes appartiennent aussi à la classe moyenne. Les prostituées, qui peuvent payer sans trop faire d’histoires, n’échappent pas non plus à ce business criminel. Au Mexique, le montant moyen des rançons est de 4000 dollars.
D’après les spécialistes, 90% des enlèvements sont aussi des affaires de famille. Aucune piste ne doit donc être négligée.
ACTE PRÉMÉDITÉ
Ce qui est sûr dans le cas du Jurassien, c’est qu’il ne semble pas avoir été pris au hasard par ses ravisseurs, qui ont attendu le moment favorable pour opérer, c’est-à-dire quand le Suisse se trouvait seul en forêt, tôt le matin. Ses deux chiens ont été retrouvés. Le premier, le jour même de l’enlèvement, alors que le second est rentré seul à la maison après trois jours d’errance.
LA MAMAN SUR PLACE
Depuis la semaine dernière, la mère d’Olivier Tschumi est sur place, à Cuernavaca. La famille d’Olivier Tschumi ne tient pourtant pas à s’épancher sur l’épreuve qu’elle endure depuis trois semaines. Après quelques jours de flottement durant lesquels l’ambassade de Suisse à Mexico a refusé de rencontrer la femme d’Olivier Tschumi, le Département fédéral des affaires étrangères a été saisi de l’affaire, sans pour autant dépêcher d’enquêteur.
Selon nos sources, une réunion de crise, à laquelle participaient notamment les proches de l’otage, a été organisée vendredi dernier à Berne. Mais rien n’a filtré. L’insoutenable attente se poursuit. Après l’otage du CICR aux Philippines, ceux du Mali et de Libye, Micheline Calmy-Rey réussira-t-elle à faire libérer celui-ci des griffes de ravisseurs sans foi ni loi?
QUATRE AUTRES ENLÈVEMENTS DE CITOYENS SUISSES À L’ÉTRANGER
Contrairement au cas d’Olivier Tschumi, ces rapts avaient tous un arrière-fond politique. A chaque fois, l’issue fut heureuse.
Philippines, avril 2010
Libéré après 72 jours
L’homme d’affaires Charlie Reith, 70 ans, a été enlevé le 4 avril 2010. Les huit ravisseurs étaient arrivés en bateau rapide sur l’île de Mindanao, où Charlie Reith résidait depuis 40 ans. Il a pu être libéré le 15 juin, lors d’une opération de la police philippine.
Mali, janvier 2009
Libérés après 90 et 172 jours
L’avocat zurichois Werner Greiner, 57 ans, et son épouse Gabriella Barco-Greiner sont pris en otage par l’AQMI, la branche d’al-Qaida au Maghreb islamique. Un otage anglais, Edwin Dyer, avait été exécuté par ses ravisseurs sous les yeux du Suisse.
Tripoli, 2008-2010
Libérés après 583 et 695 jours
Rachid Hamdani et Max Göldi ont payé de longs mois d’isolement les deux jours de garde à vue à Genève d’Hannibal Kadhafi, le fils du leader libyen. Le Vaudois a été libéré après 19 mois de captivité, alors que le Zurichois a dû attendre 23 mois.
Sahara, 2003
Libérés après 6 mois
Quatorze touristes européens sont retenus pendant près de six mois au Mali, dans le désert du Sahara. Parmi eux, deux Suissesses et deux Suisses, Marc Hediger, Silja Stäheli, Sibylle Graf et Reto Walther (de g. à dr.). Pour obtenir leur libération, la Confédération aurait versé 6 millions de francs de rançon aux ravisseurs islamistes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat.