Le destin se montre souvent cruel. C’est à l’hôpital Femme-Mère-Enfant de Bron, dans la banlieue est de Lyon, que repose le corps de Lalita Edimo N’Gamby, morte le 17 janvier en fin d’après-midi, après s’être défenestrée de l’appartement familial. Ce même hôpital où il y a un peu plus d’un an, elle avait vécu l’un des plus beaux moments de sa jeune existence. En traitement ambulatoire, elle avait fait la connaissance de Laurence Ferrari, la grande prêtresse du journal télévisé de TF1, qui visitait l’établissement. «Lalita était très fière de cette rencontre. Mme Ferrari l’avait beaucoup encouragée. Ma fille gardait toujours dans son sac d’école la photo faite ce jour-là», rapporte son père, la gorge nouée par le chagrin, en nous tendant l’image: «Regardez comme elle paraît heureuse, comme elle respire la joie de vivre malgré son diabète.» Jean-Corneille Edimo, 50 ans, cherche lui aussi à comprendre les raisons qui ont poussé sa fille à sauter par la fenêtre de sa chambre, au cinquième étage d’un immeuble HLM situé rue du 8-Mai-1945, à Pierre-Bénite, banlieue sud de Lyon.
Lalita, de son vrai prénom Lalita Cynthia Devis, y vivait depuis le divorce de ses parents, en 2007, en compagnie de sa mère, Jacqueline (41 ans), assistante comptable, et de sa sœur, Sophie, de trois ans sa cadette. A 300 mètres à peine de l’appartement où elle est née, avenue des Hautes-Roches, où son papa vit désormais seul. «Depuis quelque temps, elle avait apprivoisé sa maladie, assure son père. Un diabète de type 1, non héréditaire, décelé deux ans auparavant à la suite d’un malaise qui l’avait laissée inanimée devant son école de musique. Le samedi précédant sa mort, elle m’avait annoncé avec fierté faire toute seule sa piqûre quotidienne d’insuline. Elle gérait tout cela très bien. Ce qu’elle ne supportait plus, c’est qu’on lui parle tout le temps de son mal et des privations qui y étaient liées», poursuit Jean-Corneille Edimo, en nous livrant sa version de la tragédie.
«NOUNOU VIENDRA PAS À MON DEUIL»
Ce funeste 17 janvier, Lalita suce un bonbon qu’une copine lui a offert en quittant l’école. Avant de rentrer chez elle, elle récupère sa petite sœur auprès de leur nounou, au premier étage de son HLM. Cette dernière, Française, agréée par la Caisse d’allocations familiales (CAF), la réprimande pour le bonbon, nocif à cause de son diabète. Lalita se rebelle et monte au cinquième étage très en colère au dire de son père. Là, elle se saisit d’un cahier sur lequel elle griffonne quelques phrases que celui-ci a relevées: «Je me suis tuée à cause de nounou qui se mêle des affaires de tout le monde. Nounou viendra pas à mon deuil sinon il lui arrivera malheur.» Des mots terribles que, toujours selon la version du père, son ex-femme Jacqueline découvre avec stupeur à son arrivée, quelques minutes plus tard. Lalita se trouve sur le balcon. Sous le choc, sa mère lui reproche son comportement injuste envers la nounou, la tance pour ses idées morbides avant de la prier de se concentrer sur ses travaux d’écolière. «Va plutôt me chercher ton cahier de devoirs», lui aurait enjoint Jacqueline, murée dans le silence depuis le drame. Lalita s’exécute mais, au lieu de revenir vers sa mère, ouvre la fenêtre de sa chambre et saute. On retrouvera un tabouret placé sous la fenêtre, devant le radiateur sur lequel la petite a grimpé pour commettre l’irréparable.
Mardi, après les résultats de l’autopsie, le procureur de la République Marc Désert confirmait la thèse du suicide. Une issue tragique ressentie avec d’autant plus de douleur dans le quartier que tous ceux qui la connaissaient, ses camarades de l’école Paul-Eluard en tête, la décrivent à l’unisson comme une fille joyeuse et dynamique, qui participait aux activités du centre de loisirs, aimait la danse et apprenait le piano depuis plusieurs années. «Elle avait été élue par ses pairs au conseil municipal des enfants de la commune», renchérit Jean-Corneille, en confiant qu’au-delà de la maladie et des contraintes que celle-ci imposait, Lalita souffrait énormément de l’éclatement du noyau familial, survenu en 2007.
«UN JOUR, SOUS LA COLÈRE, J’AI FRAPPÉ MA FEMME»
A entendre son père, la fillette vivait très mal le divorce de ses parents, mariés depuis 1999, qui continuaient à se déchirer malgré leur séparation. «Sa mort, je l’ai apprise par la bouche d’un inconnu à qui mon ex-femme a donné mon numéro de portable», confie Jean-Corneille pour souligner l’état désastreux des relations du couple, sans toutefois occulter ses propres responsabilités. «Les derniers temps de notre vie commune ont été particulièrement éprouvants pour les petites. Un jour, sous le coup de la colère, j’ai frappé ma femme. Deux gifles qui m’ont bien sûr coûté la garde des enfants et ont incité le juge à se montrer particulièrement sévère avec mon droit de visite. A tel point que Lalita se plaignait régulièrement du peu de temps qu’on passait ensemble: un samedi sur deux, de 10 heures à 18 heures», précise Jean-Corneille, que le drame, affirme-t-il, a rapproché de Jacqueline. «Le suicide de Lalita devrait interpeller tous les parents et les inciter à la réflexion. Malgré l’amour que nous lui donnions chacun de notre côté, elle a voulu nous montrer combien cette situation la rendait malheureuse.»
Actuellement sans emploi, Jean-Corneille, qui a travaillé trois ans à Bâle à la fin des années 80, auprès d’une entreprise de transport, projette de créer sa propre société dans les mois qui viennent. Pour l’instant, il dit vivre avec les seules indemnités de chômage: 400 euros par mois, dont 300 partent pour l’appartement. «Faute d’argent, nous avons repoussé l’inhumation de notre petite Lalita au 29. D’ici là, j’espère avoir réuni les 6000 euros nécessaires», devise-t-il, avant de confier un dernier regret. «J’ai toujours promis aux filles de les emmener au Cameroun, dans nos familles qu’elles ne connaissent pas.» Encore une promesse non tenue pour Lalita…
L’ANALYSE
«UN SAUT VERS LA MORT QUI PEUT ÊTRE UN SAUT VERS LA VIE»
Explications du Pr François Ansermet, chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent aux HUG.
Les suicides de jeunes enfants sont-ils fréquents?
Les suicides des adolescents et des jeunes adultes représentent la deuxième cause de mortalité des jeunes, la première étant les accidents, parfois liés à des conduites à risque ou des équivalents suicidaires. Chez les jeunes enfants, c’est heureusement plus exceptionnel.
Comment expliquer le passage à l’acte de la part d’un enfant?
Chaque cas demande une interprétation du geste. L’acte court-circuite la pensée. Face à une angoisse extrême, un sujet peut tenter une sortie pour vivre différemment. En résulte un acte mortel qui peut-être, au fond, visait la vie, une vie autrement. Un saut vers la mort qui peut-être était un saut vers la vie. C’est le paradoxe du suicide, qui le rend encore plus impossible à supporter pour ceux qui restent.
Cette petite fille était diabétique, en quoi cela peut-il intervenir dans ce suicide?
Je ne peux pas parler d’une situation que je ne connais pas. Pour un enfant, vivre une maladie chronique peut être très lourd. Mais l’enfant est capable d’adaptations surprenantes, de réagir de façon inventive. La question d’un suicide dans la maladie chronique ne peut pas être ramenée seulement à celle-ci. D’ailleurs, le suicide est-il vraiment explicable? C’est une illusion de le comprendre. Et peut-être que celui qui commet l’acte ne le comprend pas au moment où il le fait.
Plus spécifiquement, qu’est-ce que le diabète implique pour un enfant et son entourage?
Chaque cas est unique. La réaction de l’enfant à une maladie dépend de multiples facteurs, de son histoire, de sa famille, de son fonctionnement psychique, de tout ce qui peut survenir d’autre dans la vie, et aussi du mode de réaction de chacun face à ce qui lui arrive. Le diabète est une maladie à la fois invisible et constamment présente, qui touche à tout ce qui est en jeu dans la vie quotidienne. Il pèse aussi par rapport à la possibilité de réaliser son autonomie. Il y a toujours le risque d’épisodes aigus de décompensation du diabète, le poids d’une relation de soin, à quoi vient s’ajouter au fil du temps la prise de conscience des risques à long terme du diabète.
Les enfants ont-ils déjà un rapport réel avec la mort?
Quel que soit l’âge, la mort reste quelque chose d’abstrait. Et, dans le suicide, rien ne dit si le sujet sait qu’il va mourir. Le rapport à la mort est complexe; on a beau savoir qu’on va mourir, comme dit le proverbe «on y pense comme à la mort». On ne veut rien en savoir. C’est un réel impossible à penser. Ce qui n’empêche pas que les enfants construisent souvent des théories de la mort, toujours surprenantes, comme ils construisent des théories sur la question insoluble de leur origine, sur ce qui a fait leur venue au monde. Mais il faut dire aussi que, parfois, un enfant malade est beaucoup plus prêt à parler de la mort que les adultes qui l’entourent, ou que sa fratrie. Il sait plus que ceux qui l’entourent qu’il va mourir.