LAUSANNE, AU BOUT DE LA NUIT
Lausanne est la capitale romande du clubbing. Mais la ville, comme ce dernier week-end, ne contient plus ses noctambules excités par la consommation d’alcool et de drogue bon marché. Qui sont les oiseaux de nuit qui ont même poussé le municipal Marc Vuilleumier à bout? «L’illustré» est allé à leur rencontre et dresse l’état des lieux d’une ville sous tension.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 12.09.2012

Rien ne reste du sang de Luis et des hommages à la craie qui jonchaient la place de l’Europe. Un mois après la mort du jeune Cap-Verdien sous les coups de couteau d’un Suisse d’origine albanaise survolté, la vie nocturne, plus ou moins festive, a repris ses droits à Lausanne.

Le pavé est propre. Mais quel sale climat embaume la cité lémanique entre les affrontements avec la police, sous l’œil hagard d’une classe politique prise de court par la grande mue de sa ville. Samedi dernier encore, les forces de l’ordre ont dû, sous les jets de bouteilles, répondre aux émeutiers avec du spray au poivre. La capitale du clubbing draine entre 10 000 et 30 000 noctambules selon les week-ends et selon les estimations.

UNE RIPONNE BIS

Il est loin, le temps du Cabaret Orwell, de la Dolce Vita, premiers lieux de la culture alternative obtenus à coups de manifs contre l’apathie des nuits lausannoises. Aujourd’hui, Lausanne compte 31 boîtes de nuit dans un périmètre incroyablement restreint. De la Borde au Flon, de la place Chauderon à la Riponne, de Saint-Martin à la rue de Bourg, la fête et ses fidèles escortes, drogue et alcool, sont partout.

Comment le cocktail estil devenu si explosif? Ergün, un jeune Kurde qui a grandi à Lausanne, regrette «l’époque où on allait se cacher pour boire de l’alcool, à Montbenon ou ailleurs. Maintenant, on étale tout. Tout juste pas qu’on baise dans la rue.» La place de l’Europe, où personne ne baise ce soir, ne dort jamais: les jeunes qui se pètent à la vodka y croisent les clubbers en transit auxquels succèdent, au petit matin, quelques punks et désœuvrés. Une Riponne bis en puissance.

Mais, d’abord, place à la nightlife. Dans les allées du Flon et son bain de néons, Zuhal, Melissa et Servet, la vingtaine, très flashy, court-vêtues, trottent comme des biches en direction du Punk. «Depuis une année ou deux, au Flon, ça dégénère plus facilement pour les femmes», reconnaissentelles. L’une ose: «C’est surtout les Arabes et les frontaliers de France qui profitent des filles bourrées.»

«Les gars me draguent devant mon copain volontairement», insiste Servet. Lorsque prend l’étincelle, c’est «toujours pour une broutille genre «Pourquoi t’as regardé ma sœur?» Aujourd’hui, on a l’impression qu’on risque notre vie pour rien.» Servet ne rentre chez elle que munie d’un spray au poivre ou accompagnée par son nouveau petit ami.

LA COKE EST PARTOUT

Le week-end à Lausanne, on boit ouvertement, on courtise sans scrupules. Comme dans toutes les villes du monde. Or, si le chef-lieu vaudois souffre d’exhibitionnisme, c’est avant tout de celui qui prévaut sur le marché de la drogue. Vous n’aurez pas assez de vos deux mains pour compter les dealers de cocaïne, essentiellement des Africains, entre Saint-François, Bel-Air et Chauderon, à qui ne manquent plus qu’une enseigne et une patente pour officialiser leur négoce. En voilà, un sérieux fléau: la tentation de la boulette à 50 balles.

Sur le terrain, le capitaine Stéphane Dumoulin, chef sécurité et coordination à la police municipale et responsable d’une task force pour la sécurité dans les rues, expose ainsi son «dilemme»: «Les gens se plaignent du deal parce qu’il est visible. Beaucoup de Noirs qui vendent de la drogue regroupés au même endroit, je comprends que c’est glauque et très insécurisant. Mais le plus urgent en termes de sécurité publique, ce sont les Maghrébins. Eux, en plus de vendre de la drogue, ils commettent des cambriolages et des agressions. En matière de délits, le Maghrébin issu du printemps arabe fait plus de mal.»

Les bagarres générales seraient en revanche moins nombreuses qu’à une époque, assure Stéphane Dumoulin, 40 ans, dont vingt-cinq dans la police. «La sécurité privée des boîtes de nuit a amélioré la situation, elle désamorce très vite les conflits. Avant, on devait intervenir à l’intérieur.»

FERMETURE À 7 HEURES?

L’agent s’abstient de faire des généralités sur tel quartier ou telle communauté mais désigne la fermeture des établissements, à 5 heures, comme le moment critique de la nuit, une sorte de zone frontière où se croisent et, forcément, se télescopent les plus sages qui attendent leur train, les zonards et ceux, plus ou moins bien intentionnés, qui voudraient prolonger la fête dans la rue.

Les patrons de boîtes s’engouffrent dans la brèche, à commencer par le propriétaire de la Ruche, Ruben Lorenzo, au son de l’électro qui inonde son club. «Il faut prolonger l’heure d’ouverture des établissements jusqu’à 6 ou 7 heures. Les gens sortiront quand il fait jour et, du coup, ils rentreront à la maison se coucher.»

Entre bon sens commercial et minimalisme insolent, Ruben dit vivre comme une injustice le fait d’être «systématiquement associés, malgré nous, à des faits divers qui ne concernent souvent pas notre clientèle», citant l’exemple d’un homme poignardé à deux pas de la Ruche l’an dernier. «La bagarre n’avait rien à voir avec le club.»

Alors que politiques et milieux de la nuit sont en pleine introspection, le conseiller municipal Marc Vuilleumier se montre un peu plus tranché que d’ordinaire: «Le nombre d’établissements a doublé en quinze ans. Oui, je trouve que 30 boîtes de nuit, c’est trop.» Apparemment fatigué d’essuyer les critiques, le popiste, qui vient d’annoncer son intention de quitter la direction de la police, fait ce commentaire un peu à contrecœur, relevant que cette «offre culturelle» est d’abord une «excellente chose pour Lausanne». Le répertoire nocturne étoffé et varié n’a en effet rien à envier aux grandes villes européennes.

Lausanne n’est pas Caracas. Et elle est sans doute encore la plus provinciale des capitales de la nuit, où chaque fait divers semble toucher tout le monde. L’autre nuit, place de l’Europe, c’est le beau-père de Ruben Lorenzo, pompier, qui a recouvert d’un drap la dépouille de Luis. Et voilà qu’au D! Club nous tombons sur Roger, un ado encore affecté par le décès du jeune père de famille capverdien, parce qu’il a pour ainsi dire assisté à son agonie. «J’ai entendu du bruit, des gens crier. J’ai couru depuis le Flon. Au début, il respirait encore…»

On impute parfois à des jeunes comme Roger, membre de la communauté hip-hop, la responsabilité de certains débordements. Ce jeudi, c’est soirée R’n’B au D!. Ambiance stricte à l’entrée: apparemment, on fouille tout le monde. «Palpation de sécurité», précise le videur, qui admet trouver régulièrement des couteaux dans les poches de ses clients. Sortir armé: un phénomène relativement nouveau. «Faut se protéger, confirme Kris, un pote de Roger. Maintenant tu trouves de tout, des Taser, des couteaux, des guns.» Ses copains ne sont pas d’accord pour les guns.

PAS DE CONFLITS ETHNIQUES

Roger, Kris, Dany, Auxence, Miky et Alex (qui forment le groupe de danse hip-hop SWAG Killa) sont plutôt des pacifiques. Au menu de leurs nuits: «Alcool et beuh. Rien d’autre. Nous, on essaie de s’éclipser à 4 heures du matin, avant la fermeture, pour éviter les embrouilles de fin de nuit. Sur 100 types, y a toujours deux ou trois bouffons ivres.» Comme celui qui s’interpose dans notre discussion, sous les arches du Grand-Pont, menaçant de nous tuer «si vous mettez ma tête dans le journal».

La bande calme le jeu. Le 13 mai dernier, elle a pourtant participé aux émeutes de Bel-Air. «Tout à coup, on s’est retrouvés au milieu, face aux flics, du côté de ceux qui leur jetaient des trucs dessus, dans le camp des méchants. Nous, on jetait rien. Les flics, quand ils voient ça, forcément, ils niquent tout le monde, mais dans le fond ils font leur boulot.»

Le meurtre de Luis a également fait ressurgir le spectre des conflits ethniques qui seraient à la base de certaines bagarres à Lausanne. Albanais contre Cap-Verdiens et vice versa? Notre enquête infirme la thèse des règlements de comptes.

Au Punk, trois copains albanais, Tony, Arnold et Shpejt, trentenaires, donc forcément moins sanguins qu’à une époque, s’offusquent de ces raccourcis. «C’est quand on ne trouve pas la cause d’un conflit qu’on invoque le règlement de comptes entre communautés. La vérité, c’est que j’ai plus de problèmes avec les Albanais qu’avec les Cap-Verdiens», soutient Tony. Pour lui, la nuit, tout est une question de mentalité. «Si tu croises 200 personnes d’ici au MAD et que 100 te disent connard, tu les tapes les 100? C’est la jeunesse qui a changé, pas la nuit, poursuit Tony, ils se créent une image de 50 Cent, de gros caïds. Avant, une cicatrice sur le corps, ça faisait moche, maintenant, ils l’exhibent.» «J’ai l’impression que cette mentalité est propre à la Suisse. Les gens savent que les lois sont laxistes, ici, renchérit Arnold. Au Kosovo, on n’oserait pas insulter un policier. Ici, ça arrive régulièrement.»

ARMÉ POUR SE PROTÉGER

Dans la cage d’escalier de l’Atelier volant, à peine à l’écart des palpitations de la soirée tropicale qui fait suer un essaim de clubbers au troisième étage, Nelson, Ja et Dany, trois Cap-Verdiens entre 20 et 30 ans, tiennent à peu près le même discours. Tous connaissaient Luis. «Sa mort, rien ne peut la justifier. Mais une chose est sûre: il y a trop de gens qui ne connaissent pas leurs limites niveau drogue et alcool.» Les «Capos» ne nient pas avoir le sang chaud mais pensent que «la plupart du temps, l’origine des problèmes, c’est la jalousie». Ja, Dany et Nelson n’ont pas de couteau dans la poche, mais ce dernier avoue être sorti armé, un temps, «après qu’un pote s’est fait planter près de l’œil à Nouvel-An. C’était pour me protéger.»

Un peu à l’écart, sur la place de l’Europe, Fabio, 20 ans, «Sicilien et Calabrais d’origine», s’isole de son groupe de potes pour nous parler. Il a un profil atypique dans le milieu de la nuit, ne boit qu’une à deux fois par année, est sensé et sensible, mais se montre particulièrement excédé par certains comportements; «ceux qui provoquent gratuitement en toute impunité, c’est intolérable. Je connais des cas dans ma famille. Une fois, ça m’est arrivé et, ce soir-là, si j’avais eu une arme, je l’aurais utilisée.»

Devant l’entrée bondée du Sasha Club, à la Borde, Alex, originaire de Sarajevo, arrivé en Suisse en 1994, est une armoire à glace de 2 mètres au visage de poupon. Avec ses quinze ans d’expérience comme videur, il est intraitable. «Ici, on empêche les Noirs de venir dealer sur le trottoir. Le jour où vous avez réglé le problème du deal, vous avez réglé la plupart des bagarres à Lausanne. La coke, ça rend fou…»

L’OFFRE CROÎT ENCORE

Il est un autre personnage de la nuit qui s’assume pleinement en ville de Lausanne, ratissant les rues avec son bolide blanc, une Audi à plus de 200 000 francs: c’est Miguel Fernandes de Brito, patron du Sasha Club. Vingt-six ans, comme sorti d’un magazine de mode masculine, ce tombeur portugais, très fier d’avoir autrefois travaillé à la Grappe d’or «avec Peter Baermann», a ouvert sa boîte de nuit, rue de la Borde, en janvier dernier. Il vient d’inaugurer un lounge à la rue de Genève et gère le Captain Cook et le Jagger’s avec son frère Paulo. L’enfant sage a pourtant occupé un lieu au passé mouvementé. Le Sasha, anciennement Playtime, puis I am Shy Le Club, a été le théâtre de deux meurtres, le dernier en 2008. Cela ne déstabilise pas le jeune patron, qui énumère énergiquement son mode d’emploi. «Devant le club, on dégage le périmètre pour repousser les dealers. Fouille à l’entrée. Ceux qui refusent ne rentrent pas. On met des caméras partout. Il faut, dès l’ouverture d’une boîte, imposer l’ordre et le respect. Chez moi, la clientèle sait qu’on passe de la musique commerciale et qu’il y a de jolies filles.»

En aucun cas Miguel n’a le sentiment de contribuer au grabuge en abreuvant les noctambules déchaînés. «A ceux qui ont trop bu, on propose un verre d’eau et un peu d’air. Et, si ça ne va pas, on prend les clés de leur voiture.»

Il est 5 heures du matin. La fête est finie. Au Flon, un groupe de Noirs éméchés et très démonstratifs, à peine sortis du MAD, s’offre un petit western nocturne, arrosé à la jalousie. «Elle est où ta pute, que je la plante?» hèle une jeune femme. Ce soir, les mots resteront des mots.


QUAND SÉCURITÉ ET SANTÉ PUBLIQUE NE FONT QU’UN

Depuis les émeutes du 13 mai et de la Pentecôte, tous les partis et acteurs de la nuit y vont de leurs propositions pour juguler les débordements en ville de Lausanne. Interdiction de consommation d’alcool sur la voie publique, avancent les commerçants. Moratoire sur les nouveaux établissements, voire fermeture définitive de ceux ne respectant pas les règles, répond notamment l’UDC. Le municipal chargé de la sécurité, Marc Vuilleumier, évoque les mesures possibles: «la réintroduction de la clause du besoin» (ndlr: supprimée en 1995, la Loi cantonale sur les auberges et les débits de boissons permet d’en limiter le nombre), «rendre plus difficile l’obtention d’une prolongation d’ouverture» ou «lier les licences d’exploitation aux contingents de sécurité dans les boîtes, certaines ne jouant pas le jeu». En marge de l’augmentation des effectifs de police (30 agents supplémentaires ont été promis à la Police municipale, qui en compte 425, pour 2014), le popiste juge également indispensable une «meilleure coordination entre police, justice et service des étrangers. Je ne peux plus accepter que la police arrête des gens et qu’on les retrouve dans la rue trois jours plus tard.» Une délégation de la municipalité vient de terminer l’audition des partis, des milieux de la nuit, de la jeunesse, de la prévention et de la police du commerce. Elle devrait soumettre le résultat de ces discussions au Conseil municipal d’ici à la semaine prochaine et présenter un catalogue de mesures fin septembre. Certaines décisions, du ressort de la municipalité, entreront en vigueur immédiatement. D’autres devront obtenir l’aval du législatif ou des services de l’administration cantonale.