C’était Noël. Le 24 décembre 1846, sur les pentes de la Sierra Nevada, une des pistes des émigrants vers l’actuelle Californie. Transis par le blizzard qui les fouette jusqu’au sang, bloqués par des mètres de neige qui tombe sans interruption depuis une semaine, quinze hommes, femmes, enfants, partis à la recherche de secours, n’ont plus de nourriture depuis quatre jours. L’un des malheureux a d’abord proposé de tuer et de manger Luis et Salvador, les deux Indiens qui les guidaient à travers la montagne. Un autre de tirer à la courte paille celui qui serait sacrifié. Quelques heures plus tard, le froid glacial fera l’œuvre du bourreau…
FOUS DE FROID
«Mes filles, écoutez-moi, défendez vos vies, sauvez les prisonniers du camp… N’ayez aucune crainte de pécher… Devant le Dieu de miséricorde, je vous en conjure, survivez… Mangezmoi.» Mary Ann Graves a 19 ans (sa sœur Sarah 21) lorsque son père meurt dans ses bras. Avec seulement six de leurs compagnons d’infortune, tous devenus à moitié fous et aveugles, elles atteindront – vingt jours plus tard! –, un village indien de l’autre côté de la montagne et pourront enfin appeler à l’aide. Parce que là-bas, au cœur des monts Wasatch, au bord du lac Truckee (dans l’actuel Utah), sa mère, ses frères, ses sœurs, en tout 87 émigrants sont enterrés vivants sous des montagnes de neige, réduits à manger leurs morts pour différer la leur.
Tous les jeunes Américains apprennent à l’école ce terrifiant épisode de l’histoire de leur pays. Les journaux tenus par les victimes, le récit des rescapés (48), des fouilles archéologiques, des dizaines de livres documentent ce drame dans ses moindres détails.
A la précision des événements historiques, France Bequette, journaliste franco-américaine qui a travaillé à l’UNESCO mais aussi pour GEO ou Ça m’intéresse, a préféré un récit vivant, à hauteur d’homme, en l’occurrence d’une jeune femme, Mary Ann Graves, qui fut son arrière-grand-mère. De la ferme familiale près de Springfield, dans l’Illinois, et qui fut vendue pour répondre à l’appel «Go West!» auquel souscrivirent des millions d’émigrants, à travers le Missouri jusqu’à cet enfer sur terre que fut la traversée du grand lac salé, la jeune femme prend vie et l’on marche avec elle à côté des chariots, partage ses rêves de la terre promise en Californie, les soirées autour des feux de camp, la peur des Indiens… Ma grand-mère cannibale (quel vilain titre, pas à la hauteur de l’ouvrage) raconte avec une chaleureuse humanité The Donner Party, l’expédition Donner, du nom de celui (possiblement d’origine suisse alémanique) qui dirigea le convoi… Du rôle des femmes dans ces aventures, de leur place au moment des décisions impossibles, de leur courage dans les pires heures (des spécialistes de la survie des espèces ont cherché à savoir pourquoi elles furent plus nombreuses que les hommes à suvivre…): ce petit livre contient beaucoup de grandes choses. De la vie, de la mort, de l’amour aussi… Plus de cent cinquante ans après l’épreuve, on ose même écrire qu’il se dévore.
RÉCIT HISTORIQUE
En couverture, portrait de Mary Ann Grave, arrièregrand- mère de l’auteure, qui survécut à la tragédie.
Ma grand-mère cannibale, de France Bequette, Ed. Prisma.