TEXTE ADRIEN JAULMES, ENVOYÉ SPÉCIAL À BENGHAZI
«À BAS KADHAFI, VIVE SARKOZY!»
Les raids aériens occidentaux ont brisé l’avance des forces de Kadhafi aux portes de Benghazi. Le long de l’autoroute qui sort de la ville vers le sud, des dizaines de carcasses calcinées de chars, T-72 à la tourelle arrachée, lanceroquettes multiples et pièces d’artillerie détruites, jonchaient la chaussée dimanche matin. Les bombes guidées ont touché les tanks de plein fouet, avec une précision presque diabolique.
Certains ont été abandonnés au bord de la route par leur équipage. Des dizaines de cadavres de soldats, surpris alors qu’ils préparaient leur petit-déjeuner avant l’attaque sur Benghazi, sont éparpillés entre les véhicules qui brûlaient encore. Ils n’ont probablement même pas eu le temps d’entendre les avions avant d’être pulvérisés par les bombes. Ils n’étaient sans doute même pas au courant de l’imminence d’une attaque, habitués à ce que les seuls avions engagés le soient de leur côté.
CARCASSES FUMANTES
Munitions de tous calibres éparpillées, débris métalliques en tous genres, camions éventrés, le décor est celui d’une déroute totale. Certains chars encore en feu roulent de lourdes volutes de fumée noire dans le paysage totalement plat. Des stocks de munitions explosent en projetant des gerbes blanches.
Des pick-up chargés de miliciens de la révolution libyenne sont garés entre les carcasses fumantes. On brandit le drapeau tricolore rouge vert noir, l’ancien symbole de la Libye du roi Idriss, avant le coup d’Etat de Kadhafi, le 1er septembre 1969, adopté par les insurgés. On fait le signe de la victoire. On tire des rafales en l’air, photographiant les cadavres et pillant les véhicules abandonnés comme des fourmis dans un panier de pique-nique. Puis, dans l’aprèsmidi, c’est un embouteillage de curieux venus voir les débris de l’armée du dictateur en déroute qui encombrent la chaussée. «Bravo Sarkozy!» crient les automobilistes en klaxonnant.
«Tout le monde savait que Kadhafi était fou», dit un ingénieur de Benghazi. «Mais c’est aussi à cause des Occidentaux. En le considérant pendant des années comme un interlocuteur sérieux, vous l’avez conforté dans sa folie. Vous avez une part de responsabilité!»
De façon aussi désorganisée qu’ils se repliaient les jours précédents, des miliciens prennent déjà à fond de train la route du sud, sur les talons des forces de Kadhafi qui refluent en désordre vers l’horizon.
La liesse des révolutionnaires libyens est à la mesure de leur soulagement. L’intervention de l’aviation occidentale a, en l’espace de quelques heures, renversé une situation désespérée. La veille encore, les forces de la révolution s’apprêtaient à défendre Benghazi, la deuxième ville du pays, devenue depuis le 17 février la capitale du soulèvement contre le colonel Kadhafi. Mais la disproportion des moyens militaires ne leur donnait presque aucune chance.
Après avoir maté la révolte en ouvrant le feu sur les manifestants dans les rues de Tripoli, la capitale, le colonel Kadhafi avait envoyé ses troupes à la reconquête de la Cyrénaïque, la province rebelle. Mieux entraînées, équipées de matériel lourd, artillerie et lance-roquettes, appuyées par des avions, elles ont d’abord stoppé l’avance des rebelles, enthousiastes mais dépourvus de commandement, sur la route déserte qui longe la côte au fond du golfe de Syrte. Puis, précédées de bombardements aériens et de barrages d’artillerie, elles les ont repoussés devant elles. Leur avancée était depuis deux semaines irrésistible. Aucun obstacle dans un désert désespérément plat, aucune barrière naturelle sur laquelle appuyer une défense sérieuse.
INSURGÉS DÉSORGANISÉS
Ne connaissant que deux manœuvres, l’avance en pagaille et le check-point en travers de la route, les insurgés sont allés de défaite en défaite. La petite ville de Ben Jawad, sur la route de Syrte, puis le terminal pétrolier de Ras Lanouf et celui de Brega ont été repris successivement, chaque défaite s’enchaînant de plus en plus vite. Puis la ville d’Ajdabiya, important nœud routier qui commande les routes du désert vers le sud et vers l’est et la frontière égyptienne, était retombée aux mains de Kadhafi la semaine dernière, après quelques heures d’une résistance symbolique.
Plus rien ne semblait devoir s’opposer à la prise de Benghazi et à la fin de la révolution libyenne. La chute de la ville ne semblait plus qu’une question d’heures. Quelques barricades dans les rues du centre-ville, parfois de simples planches en travers de la chaussée, parfois des bateaux en plastique retournés, des jeunes gens armés de fusils et quelques pick-up armés de mitrailleuses lourdes, rien pour tenir bien longtemps face au rouleau compresseur des troupes de Kadhafi.
KADHAFISTES EN FUITE
Une partie des habitants fuyaient déjà vers le nord. La plupart des magasins étaient fermés. Malgré les célébrations victorieuses organisées par les révolutionnaires, le doute s’était emparé des esprits. Encore quelques kilomètres, et les chars de Kadhafi faisaient leur entrée dans la ville.
Les raids de la coalition internationale ont fait basculer la situation en quelques heures. «Les avions français ont attaqué à deux reprises dimanche dans la matinée», dit le colonel Sleymane Al Qaddiqi, un officier de l’armée libyenne passé à la rébellion. «Tout s’est passé très vite. Les partisans de Kadhafi ont fui, certains à pied, d’autres dans tous les véhicules qu’ils ont pu trouver. Maintenant nous allons avancer.» «Il ne faut pas que les frappes aériennes s’arrêtent. Il faut que les avions continuent à attaquer», dit Mohammed Lajhar, un volontaire qui combat dans les rangs révolutionnaires.
Mais la révolution est plus une affaire psychologique qu’un affrontement militaire. Les discours en apparence délirants du dictateur libyen depuis le début du soulèvement qui a fait vaciller son régime après quarante-deux ans de règne n’ont pas d’autre but que de rétablir les bases de son pouvoir: la peur et la conviction de son inamovibilité. L’intervention des forces aériennes occidentales a rendu espoir à la révolution libyenne. Et a fait de nouveau basculer l’ascendant moral du côté des révolutionnaires.
LES YEUX DE LA GUERRE
Né en Belgique et établi à Paris, Laurent Van der Stockt, 47 ans, a couvert, depuis vingt-cinq ans, tous les conflits aux quatre coins du monde, de l’ex-Yougoslavie à l’Afghanistan, de la Tchétchénie à la guerre du Golfe en passant par l’Afrique et le Moyen-Orient. Grièvement blessé à plusieurs reprises – un éclat d’obus au bras gauche à Vukovar en 1991, un genou touché par un sniper israélien en 2001 à Ramallah, une blessure au bras à Fallouja en 2005 – ce célèbre photographe de l’agence Gamma n’en continue pas moins d’arpenter tous les champs de bataille, afin de rendre compte des déchirements et des espoirs de notre époque. Après avoir couvert la révolte contre Moubarak en Egypte, Laurent Van der Stockt est parti pour Benghazi, le bastion de la révolution contre Kadhafi. Il a suivi ce week-end, aux côtés des insurgés, l’angoisse puis le soulagement et la joie immense de la ville, sauvée grâce aux frappes aériennes occidentales de la vengeance et du bain de sang promis par le dictateur libyen. Ses photos témoignent de la violence des combats, mais aussi de cette tragédie humaine qui se déroule sur la côte libyenne, entre la mer et le désert. R. H.