Quel rôle ont-ils vraiment joué? Quelle place ontils tenu dans les montages juridiques et les transferts d’argent colossaux qui ont donné naissance à ce que l’on appelle désormais, en France, l’affaire Bettencourt? Depuis quelques semaines, deux avocats d’affaires genevois, Mes René Merkt et Edmond Tavernier, tout aussi discrets l’un que l’autre et tout aussi renommés l’un que l’autre pour leur professionnalisme, se retrouvent, bien malgré eux, au cœur de la tempête.
Leurs noms apparaissent en effet à de nombreuses reprises dans les opérations multiples, et parfois terriblement complexes, que les enquêteurs français s’efforcent aujourd’hui de dénouer et de mettre à plat. Leurs noms apparaissent aussi très souvent dans les discussions entre Liliane Bettencourt et ses conseillers financiers, captées et enregistrées à leur insu par l’ancien majordome de la milliardaire et publiées ces derniers jours par le site Mediapart et l’hebdomadaire Le Point.
Même s’ils ont chacun leur propre étude, Mes René Merkt et Edmond Tavernier se retrouvent en l’occurrence dans le même camp, celui de Liliane Bettencourt, 87 ans, principale actionnaire de L’Oréal et femme la plus riche de France avec ses 17 milliards d’euros, et son protégé, le photographe mondain François-Marie Banier, à qui elle a donné près (ou plus?) d’un milliard d’euros de cadeaux divers et variés (toiles de maître, assurance vie, etc.). Autant dire qu’ils cristallisent désormais l’hostilité et les soupçons du camp adverse, celui de Françoise Bettencourt-Meyers, qui accuse François-Marie Banier d’avoir profité de la faiblesse de sa mère.
«Nous savons d’ores et déjà certaines choses, observe Me Olivier Metzner, l’avocat de la fille de Liliane Bettencourt, mais nous devons attendre encore de nouvelles investigations. Une partie des faits se sont déroulés en Suisse, mais aussi dans d’autres pays, en Espagne, au Luxembourg, à Singapour…»
Ex-avocat d’Alfred Sirven, le principal protagoniste de l’affaire Elf qui fut arrêté après des années de cavale et lourdement condamné, Me René Merkt, 77 ans, est un avocat qui compte à Genève.
Située près de la place Neuve, son étude respire la discrétion, celle qui doit rassurer, notamment, les grandes fortunes françaises qui se méfient du fisc de leur pays. Comme elle l’a reconnu finalement, Liliane Bettencourt avait deux comptes richement fournis en Suisse: l’un de 65 millions d’euros, sans doute à l’UBS à Vevey, et un autre de 13 millions d’euros. Deux comptes qu’elle n’avait pas déclarés au fisc français et qui relèvent donc de la fraude fiscale.
300 000 EUROS DANS UN SAC
Selon les enregistrements secrets, c’est Me René Merkt qui s’occupait de la gestion d’une partie ou de la totalité de ces fonds. «C’est votre banquier suisse», explique Patrice de Maistre, son homme de confiance et directeur de son holding familial, à Liliane Bettencourt. De Maistre, d’ailleurs, se rendait fréquemment en Suisse… Que faisait exactement Me René Merkt? Pour l’instant, il ne semble pas pressé de s’expliquer et il se mure dans le silence. Sollicité à plusieurs reprises par téléphone, il ne nous a pas rappelés. Les enregistrements secrets semblent indiquer qu’il fait surtout fidèlement… ce que sa cliente lui demande. Est-ce lui aussi qui s’est chargé de cette mission directe qui amuse beaucoup une source proche de l’enquête à Paris?
«Tout a été fait de manière totalement ouverte et transparente»
Me Edmond Tavernier
«Quand Patrice de Maistre s’est fait offrir un voilier par Liliane Bettencourt, explique ce familier du dossier, il a fait venir l’argent de Suisse. Mais, comme le compte n’était pas déclaré et qu’il ne voulait pas laisser de traces, il a demandé au banquier de Liliane Bettencourt d’apporter lui-même l’argent en cash. Le banquier s’est exécuté, il a amené un sac avec les 300 000 euros!»
Si le rôle de Me René Merkt semble n’avoir été que celui d’un exécutant très dévoué et sans relief, celui de Me Edmond Tavernier, qui a pignon sur rue dans un quartier huppé, à deux pas de l’église russe de Genève et qui fut l’un des avocats de la famille du banquier Stern, retrouvé mort en 2005 dans sa combinaison en latex, apparaît plus important et plus complexe. Car il est au cœur d’un autre volet de l’affaire Bettencourt, le plus crucial peutêtre: le sort de l’île d’Arros, une île des Seychelles ayant appartenu au shah d’Iran et dont la valeur avoisine les 500 à 700 millions d’euros. Liliane Bettencourt l’a achetée en 1999, mais la propriété de l’île a été transférée il y a quatre ou cinq ans dans une fondation au Liechtenstein créée par Me Edmond Tavernier. Une fondation qui serait contrôlée (ou possédée?) par François-Marie Banier, qui aurait réussi en outre à recevoir, par un curieux tour de passe-passe, 20 millions d’euros débités sur un compte géré par Me René Merkt.
UNE ÎLE EN CADEAU?
D’où la question qui taraude les enquêteurs français: qui est aujourd’hui le véritable propriétaire de l’île d’Arros? Liliane Bettencourt ou François-Marie Banier? La femme la plus riche de France a-t-elle offert comme par mégarde, en plus du milliard d’euros de cadeaux, une île paradisiaque à son très cher ami?
Contacté par téléphone, Me Edmond Tavernier, 64 ans, prend la peine de nous rappeler. Décontracté et très serein, il rit de toute l’agitation provoquée par cette affaire. «Je ne peux malheureusement vous dire que très peu de choses. En fait je ne peux rien vous dire du tout, car je suis tenu au secret professionnel de la manière la plus totale. Je peux vous dire seulement que tout a été fait de manière totalement ouverte et transparente. L’opération que j’ai faite est même assez banale pour ce type de choses.» Un point de vue que ne semble pas partager Me Olivier Metzner, qui lâche simplement: «C’est aux enquêteurs de préciser le rôle de Me Tavernier, puisque c’est lui qui a fait le montage pour l’île d’Arros.» «La Suisse est un élément important dans toute l’affaire, ajoute Me Antoine Gillot, avocat à Paris du majordome qui a réalisé les enregistrements secrets. C’est là qu’a été mis en place un montage complexe qui permet de faire écran.»
LES DATES CLÉS DE L’AFFAIRE BETTENCOURT
19 novembre 2007
Mort d’André Bettencourt, mari de Liliane Bettencourt, qui fut plusieurs fois ministre de Georges Pompidou et de De Gaulle.
19 décembre 2007
Françoise Bettencourt-Meyers, fille d’André et Liliane Bettencourt, dépose plainte contre le photographe mondain François-Marie Banier, 60 ans à l’époque, pour «abus de faiblesse». Elle l’accuse d’avoir profité de l’état de vulnérabilité de sa mère, principale actionnaire de L’Oréal (33% du capital) et l’une des premières fortunes de France (17 milliards d’euros), âgée alors de 85 ans, pour obtenir près d’un milliard d’euros de cadeaux (oeuvres d’art, tableaux de maîtres, assurance vie, etc.). Liliane Bettencourt avait rencontré le photographe en 1987, quand il avait pris des clichés d’elle pour le magazine L’égoïste, et une amitié s’était développée.
2009
Liliane Bettencourt refuse d’être examinée par des médecins chargés de juger son état de santé mentale. La bataille juridique fait rage entre le Tribunal de Nanterre, qui a ordonné l’expertise, et le Parquet, soumis au pouvoir politique, qui prend fait et cause pour la milliardaire.
16 juin 2010
Le site d’actualité Mediapart révèle que l’ancien majordome de Liliane Bettencourt a enregistré en secret, de mai 2009 à mai 2010, des conversations entre la milliardaire et ses conseillers économiques et juridiques, en particulier Alain de Maistre, directeur de son holding familial. Ces écoutes révèlent l’existence de deux comptes non déclarés en Suisse, totalisant 78 millions d’euros, ainsi que des relations ambiguës entre Liliane Bettecourt et André Woerth, ancien ministre français du Budget et actuel ministre du Travail, dont l’épouse travaille dans la société Clymène, qui gère la fortune de la milliardaire.
1er juillet 2010
Ouverture du procès de François-Marie Banier devant le Tribunal de Nanterre. Le procès est ajourné en raison des dernières révélations contenues dans les enregistrements secrets. Un complément d’enquête est ordonné.