Il nous accueille comme d’habitude dans sa cuisine à l’ancienne, dans le quartier des Grottes, derrière la gare de Cornavin, à Genève. Café, discussion, atmosphère simple et amicale. Jean-Michel Olivier n’a pas changé, mais l’écrivain qu’il était déjà - plus d’une vingtaine de livres publiés - a pris une nouvelle dimension. Mardi 16 novembre dernier, il a décroché, à Paris, le prix Interallié, le plus intellectuel des prix littéraires français, pour son roman au titre choc et provoc, L’amour nègre (Ed. de Fallois?-?L’Age d’homme). Un livre d’une drôlerie et d’une intelligence éblouissantes!
Tout avait pourtant mal commencé, ce jour-là: une panne dans le TGV entre Genève et Paris, une heure d’attente en rase campagne. Mais tout s’est dénoué soudain, vers 12 h 30, quand son éditeur lui a appris la bonne nouvelle dans son bureau. Une marche rapide pour rejoindre le restaurant Chez Lasserre, où le jury s’est réuni et l’attend pour le déjeuner traditionnel, une foule de photographes qui le mitraillent, les interviews, les sourires, les rencontres. «J’ai l’habitude de travailler dans l’ombre, d’écrire mes petites histoires tout seul, confie Jean-Michel Olivier, qui est aussi prof de littérature française au Collège de Saussure. Et, là, je me suis retrouvé brusquement sous les projecteurs: c’était un peu aveuglant, mais très sympathique. Je me suis prêté à ce battage avec plaisir.» Le prix Interallié, ce n’est pas n’importe quoi: parmi ses lauréats: André Malraux, Françoise Mallet-Joris, Michel Déon. C’est surtout l’anti-Femina (ses bons sentiments, sa mièvrerie). Parmi les dix membres du jury, une joyeuse brochette d’esprits libres et d’incorrigibles têtes dures: Jean Ferniot, Claude Imbert, Philippe Tesson, Jacques Dusquesne, Pierre Schön-dorfer, le cinéaste.
De la bravoure, de l’audace, il leur en fallait d’abord pour flasher sur ce titre si incorrect - mais que fait la Ligue antiraciste? - puis pour suivre les pérégrinations rocambolesques d’un petit Africain sur les cinq continents. Car L’amour nègre, c’est celui de l’éternel nègre de service, attendrissant et émouvant quand on en a besoin, indésirable et encombrant dès qu’il est devenu inutile. Acheté - pardon, adopté - par un couple de stars américaines (Angelina Jolie, Brad Pitt?), l’enfant s’appellera Adam, connaîtra les délices, mais aussi les misères et les absurdités de Hollywood, découvrira les ambiguïtés d’un nouveau père d’adoption (George Clooney?), souffrira sous les charmes étranges de la Suisse… «J’avais écrit la première partie il y a vingt ans, explique Jean-Michel Olivier, et je l’ai retrouvée dans mes carnets l’année dernière. C’était l’histoire d’un enfant africain en contact avec un couple de touristes, je me suis dit que ça pouvait être un point de départ.»