Alessia et Livia. Les prénoms des deux fillettes de 6 ans, disparues depuis le 30 janvier, sont désormais connus dans l’Europe entière. C’est une course contre la montre qui se joue pour tenter de les retrouver. Retranchée dans son appartement au centre de Saint-Sulpice, Irina Lucidi, la mère des jumelles, une Italienne de 44 ans séparée de son mari et qui venait de lui annoncer son intention de divorcer, vit un calvaire. Elle ne sort de chez elle que pour se rendre quotidiennement à la police vaudoise. Mais la question que tout le monde se pose n’est encore pour l’heure qu’une hypothèse: Alessia et Livia ont-elles été tuées par leur père, Matthias Schepp, un ingénieur de 44 ans d’origine bâloise, qui aurait laissé leurs corps quelque part derrière lui, avant de se donner la mort en Italie jeudi dernier? Depuis la disparition des fillettes en sa compagnie, plus personne ne les a aperçues. Au quotidien italien La Repubblica, Irina aurait fait part de sa conviction de les retrouver vivantes: «Les filles étaient toute sa vie. Il les aimait plus que tout au monde. Je suis sûre qu’il n’a pas pu les tuer.» Elle se déclare «convaincue que son mari a laissé Alessia et Livia sous la garde d’un tiers. Cherchez-les et trouvez-les!»
La famille veut garder l’espoir, mais l’épreuve est terrible. «Nous sommes déchirés, nous ne dormons plus», soupire la tante d’Alessia et de Livia au téléphone. Dans l’appartement de Saint-Sulpice, où tous se sont regroupés, le téléphone sonne en permanence. «Ça n’arrête pas, sur le fixe, sur les portables, depuis 7 heures du matin, on nous appelle de partout. Ce n’est plus une vie tout ça.» Les médias européens font le siège… Comme dans un mauvais remake de l’affaire de la petite Maddie au Portugal, disparue le 3 mai 2007 et jamais retrouvée malgré des avis de recherche diffusés mondialement. Comme la famille McCann, la famille Lucidi s’organise comme elle peut. C’est Valerio, le frère de la maman, qui gère les médias, assisté d’une amie de la famille spécialiste en relations publiques. Comme pour l’affaire Maddie, on voit désormais Alessia et Livia un peu partout. Dernière nouvelle en date, qui ne semble pas très sérieuse, relayée via Facebook: quelqu’un les aurait vues à Monza… A chaque piste, c’est un nouveau coup pour la famille, qui s’accroche au moindre espoir.
«Nous sommes désemparés mais gardons l’espoir»
Valerio, oncle des jumelles, lundi devant le logement de la maman
Un avis de recherche a été diffusé par Interpol dans 188 pays. Mais ce qu’on sait aujourd’hui de la folle odyssée de Matthias Schepp depuis son départ de Saint-Sulpice tient finalement en peu de choses. Le dimanche 30 janvier, il dit à son épouse Irina qu’il ramènera Alessia et Livia au Collège des Pâquis, à Saint-Sulpice, le lundi matin. En réalité, il est déjà sur l’autoroute et file vers le sud. On le localise ce jour-là sur l’autoroute près d’Annecy, d’où il envoie des SMS à son épouse vers 18 h 20, et depuis Lyon vers 19 h 40, puis répond à un appel qu’elle lui passe: il lui dit qu’il est chez des connaissances et ne peut pas lui parler longtemps. Ensuite, elle n’arrivera plus jamais à le joindre, son portable est éteint. Le lendemain, Matthias se parque entre midi et 14 heures dans un parking privé du centre-ville de Marseille, près de la Canebière. Il effectue d’importants retraits d’argent (7500 euros dans cinq distributeurs) et envoie une carte postale à son épouse. Cette dernière vient d’apprendre que ses fillettes ne s’étaient pas présentées à l’école le matin même. Elle avait déjà des craintes la veille, quand Matthias ne répondait plus au téléphone: elle avait fait alors la tournée de leurs amis communs, à la recherche de ses deux filles. «Ils n’étaient nulle part, confierat- elle à 24 heures, je suis même retournée au domicile conjugal en début de soirée. Les lits des enfants n’étaient pas défaits. Leurs doudous étaient toujours là.» Elle prévient aussitôt la police vaudoise.
LETTRE DÉCHIRANTE
Le mercredi 2 février, Matthias Schepp envoie une lettre déchirante et désespérée à son épouse postée depuis Toulon; mais il ne lui annonce pas l’intention de mettre fin à ses jours. Puis on retrouve sa trace en Italie. Le lendemain, jeudi 3 février, il est aperçu, seul, vers 13 heures, dans un restaurant au sud de Naples, où il mange une pizza. Le soir même, fortement alcoolisé selon la police, l’air complètement hagard selon un témoin qui le croisera peu avant, il se jette sous l’Eurostar City Milan-Bari, dans la petite gare de Cerignola, dans la province de Foggia, à 200 kilomètres de là. Il est un peu plus de 22 heures. On ne retrouvera sur lui qu’une centaine d’euros. Son Audi A6, immatriculée dans le canton de Vaud, est découverte non loin de là, sur un parking, fermée à clé. Le lendemain, c’est à Marseille que la mère apprendra la mort de son mari à la mi-journée, via une amie sur Facebook. Elle venait de se présenter à la police française avec la carte postale de son mari postée le 31 janvier qu’elle venait de recevoir.
La large médiatisation a permis de remonter quelques pistes. Ainsi, cet ultime coup de théâtre dimanche: le lundi 31 janvier, Matthias Schepp a acheté dans une agence de voyages trois tickets de ferry pour Propiano, dans le sud de la Corse. Il était seul, selon la police française, alors que la police vaudoise affirmait peu de temps auparavant qu’il était accompagné de ses fillettes avant d’avouer finalement, lundi dernier, s’être trompée. Tout porte à croire qu’ils auraient bien embarqué tous trois sur le Scandola ce soir-là à 18 h 35, pour une arrivée en Corse le lendemain matin à 6 h 30. Etait-ce un leurre? La compagnie maritime a pu confirmer aux enquêteurs que le billet «avait été scanné» à l’embarquement du bateau, à 16 h 30, et que Matthias Schepp «figurait sur la liste des passagers», «ce qui n’est pas suffisant pour dire que le père et les fillettes étaient à bord», explique le procureur adjoint de la République de Marseille, Christophe Barret. Le billet pour trois personnes «laisse penser que les fillettes étaient à Marseille». Mais d’autres éléments donnent une interprétation contraire, notamment la lettre postée de… Toulon deux jours plus tard et le fait qu’il a quitté la Suisse «sans les sièges auto, sans les affaires des enfants ni les doudous, ce qui n’était absolument pas dans ses habitudes», souligne Valerio, l’oncle de la fillette.
Dans le même temps, on apprenait aussi que Matthias Schepp avait laissé un testament bien en évidence dans sa villa du chemin de Champagne, à Saint-Sulpice, rédigé le 27 janvier, trois jours avant de se volatiliser. Ce qui ne laisse plus guère planer de doute sur son intention de se donner la mort peu après. Il y a écrit qu’il léguait tous ses biens à… ses deux fillettes. Serait-ce là un indice permettant de penser qu’elles sont toujours en vie? Ou Matthias Schepp a-t-il commis l’irrémédiable avant de se donner la mort? Tout porte à croire, en l’absence totale de témoins, qu’il s’est peut-être débarrassé des deux fillettes en Suisse le dimanche après-midi déjà. Le samedi soir, Matthias l’a passé avec des amis dans sa villa.
Le lendemain, Alessia et Livia sont parties jouer avec les enfants d’un voisin chez celui-ci jusqu’à 13 heures, moment où leur père est venu les rechercher. Après, mystère. Désespéré, au bout du rouleau, dans sa folle cavale qui le conduisait inexorablement vers la mort, Matthias Schepp, volontairement ou non, a bien brouillé les pistes.