Elle était de passage en Suisse pour un check-up mais suit heure par heure, l’évolution de la situation à Abidjan. Son dispensaire a dû fermer et elle craint pour la sécurité de son personnel qui assure coûte que coûte les soins aux malades et aux enfants hospitalisés. «J’espère véritablement que les pauvres ne vont pas servir de chair à canon!» dit-elle le cœur abattu de tristesse.
«Le centre a des réserves seulement pour deux semaines!»
Lotti Latrous
Quelle que soit l’issue des combats entre le président sortant Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, élu il y a quatre mois et soutenu par la communauté internationale, cette petite femme de 58 ans aux yeux bleus combatifs a déjà son billet de retour dans la poche. En date du 27 avril. Impossible pour Lotti Latrous d’imaginer abandonner à leur sort les 45 000 habitants du bidonville d’Adjouffou où elle a créé voilà douze ans le centre L’Espoir. Un dispensaire, un hôpital et un orphelinat. Dont la survie tient aujourd’hui à un fil.
Comment vivez-vous depuis la Suisse ce qui se passe en Côte d’Ivoire?
Je suis horrifiée par les scènes de pillage qu’on me décrit au téléphone, le fait que plus personne ne fait la loi, ni ne protège cette population qui a tant souffert. Les Casques bleus de l’ONU se contentent d’observer, comme toujours. J’étais en Suisse pour lancer un cri d’alarme, car toutes le banques sont fermées depuis le 16 février, et je n’ai plus accès à l’argent de la fondation, soit Rencontre 50 000 euros par mois pour faire tourner mon ONG, acheter du riz, des médicaments, financer les opérations d’urgence. D’ici à deux semaines, nous n’aurons plus rien. Mais l’actualité m’a rattrapée. Ce ne sont plus seulement les milliers d’adultes et d’enfants qui sont soignés dans mon centre qui sont en danger de mort mais tous les Ivoiriens. C’est terrible!
On vous sent très en colère…
Oui. Mais je n’ai pas le droit d’émettre un avis politique (ndlr: Lotti Latrous s’exprime le lundi 4 avril) sous peine de voir mon action réduite à néant, selon qui va sortir vainqueur de cette guerre civile. Je suis arrivée en Suisse en colère contre l’embargo décrété par les Occidentaux qui a frappé le peuple et pas ses dirigeants. Avant que les troupes de Ouattara n’encerclent le palais présidentiel, on ne pouvait déjà plus circuler dans la capitale ni acheter de médicaments. Tous les jours, de nouveaux venus frappaient au porte de notre centre, il y a plus d’un million de réfugiés.
Des centaines de milliers de gens passent par notre dispensaire chaque année. Nous traitons 3000 patients réguliers. 1800 pour le sida, dont une cinquantaine d’orphelins. Leurs traitements contre le sida ou la tuberculose ne doivent pas être interrompus sous peine de mort. Nous courons à la catastrophe!
Aviez-vous tenté de faire entendre votre voix avec d’autres ONG?
Il n’y a plus personne en Côte d’Ivoire. Même le HCR vient de fermer ses portes. MSF commence à se manifester en parlant de crise humanitaire. La réalité, c’est que nous avons été abandonnés. On nous a oubliés!
Mis à part un don financier, comment vous aider?
Il faut prier, il n’y a plus que ça. Je dis parfois que Dieu est sourd, car la moitié du monde prie et il ne nous entend pas.
En décembre vous disiez ne pas croire à la guerre civile?
C’est vrai, mais à l’époque je jugeais que les médias étaient trop alarmistes. Ce qui me chagrine beaucoup, depuis trois mois, c’est de voir surgir ces sentiments de haine dans la population, qui n’existaient pas auparavant. L’Ivoirien est quelqu’un de très pacifique, ce n’est pas du tout un guerrier comme l’Angolais. Il a de l’humour et est le premier à rire de lui. En 1994, quand je suis arrivée, il n’y avait aucun problème entre musulmans et chrétiens, ni entre Blancs et Noirs. Maintenant, il y a des barrages tous les 10 mètres, tenus par des adolescents désœuvrés et analphabètes qui me font de la peine mais qui osent tout se permettre.
Vous craignez pour votre sécurité?
Si j’étais là-bas, oui. Mon amie française, qui me remplace quand je suis en Suisse, a été évacuée dans le camp militaire des Français. Jusqu’à mon départ je n’avais pas peur, je prenais la précaution de rester toujours en blouse blanche. Et puis je connais et j’aime ces jeunes qui errent dans les villes kalachnikovs à la main. Je leur montrais que je n’avais pas peur. Ils m’appellent la vieille mère, ce qui est une marque de respect en Afrique. Je les laissais fouiller ma voiture en leur disant, comme si c’était mes enfants: «Tu sais, ça me fait très mal de te voir porter un fusil, une machette et une cagoule.»
Une révolution ivoirienne sur le mode égyptien ou tunisien n’était pas envisageable?
Non, ici ce sont deux populations qui se font face (48 contre 54%). On ne peut pas se soulever contre soi-même. Il n’y a pas un gouvernement contre lequel protester, mais deux gouvernements. C’est bien le problème. Ne me demandez pas quel président je soutiens, je ne peux pas parler politique.
Les autorités suisses ont-elles fait pression pour que vous quittiez le pays?
L’ambassade nous a téléphoné il y a trois semaines pour nous dire que Mme Calmy-Rey nous conseillait de partir. Que si l’on refusait, il ne fallait plus compter sur leur aide. J’ai dit: «Merci beaucoup, au revoir.» Je n’abandonnerai jamais le bidonville. Qui que ce soit qui se maintienne au pouvoir, j’espère qu’il me laissera ce privilège d’y travailler. Je ne compte pas m’arrêter maintenant. Je suis en pleine forme!
Qu’en pensent vos trois enfants?
Les deux aînés s’inquiètent pour moi, vu la situation; la cadette me comprend. Sarah a 21 ans. Elle avait 9 ans quand j’ai fait le choix de quitter ma famille pour rester en Côte d’Ivoire. J’ai toujours pensé que ce serait elle qui m’en voudrait le plus. Pourtant, elle m’a avoué récemment dans un mail qu’elle voulait faire de l’humanitaire! J’ai éclaté en sanglots. De joie, mais aussi de tristesse, parce que je sais tout ce qu’elle devra affronter!
La situation actuelle a de quoi ébranler votre slogan, l’amour plus fort que la mort?
Non, jamais. L’amour plus fort que tout, et plus fort que ma déprime. En Côte d’Ivoire, je n’ai pas la TV, mais ici, dans notre maison de Commugny, quand je l’allume, je suis terrifiée. Je cherche une bonne nouvelle entre la guerre, le tremblement de terre, la menace nucléaire. Qu’on m’explique ce qui se passe sur cette terre, je ne comprends plus rien. On ne fait plus que détruire, on n’ose plus parler de l’amour du prochain. Je sais bien ce qu’on dit derrière mon dos, que Mme Lotti Latrous est un peu folle d’y croire encore.
Vous n’aimez pas du tout qu’on vous compare à Mère Teresa. Vous avez pourtant des points communs…
Non. Il me semble que je prends plus en compte l’individu qu’elle ne le faisait, même si j’ai beaucoup de respect pour ce qu’elle est. Mais j’ai travaillé au début avec les sœurs missionnaires de son ordre, à Abidjan, et j’ai été choquée par le fait qu’on baptisait des musulmans qui étaient dans le coma. Mère Teresa sauvait des âmes, moi je veux sauver des vies!
Vous passez deux mois par an en Suisse. Vous pourriez y revivre?
Je serais malheureuse, ou alors il faudrait que je m’occupe de personnes âgées ou handicapées. Mais c’est aussi le peuple suisse qui finance mon ONG, je ne l’oublie jamais. Seulement, mes plus belles leçons de vie, c’est dans la pauvreté que je les ai reçues. C’est difficile à imaginer pour certains, mais le bonheur, c’est aussi pour moi cette vie très pure et très simple que je vis. Finalement, je reçois beaucoup plus que je ne donne.
Qu’est-ce qui vous fait tenir? La compassion?
Surtout pas. C’est ma foi et ma colère contre l’injustice. La colère, elle est là, dans mes tripes! (Elle montre son plexus.) J’aime cette chanson de Zazie qui dit: «Je le savais et je n’ai rien fait.» Je suis en colère contre ceux qui savent et ne font rien. Si pendant treize ans je n’avais œuvré que par compassion, je serais morte!
Pour s’informer ou verser un don www.lottilatrous.ch
UNE FEMME AU CŒUR D’OR
Elle avait 45 ans quand sa vocation a pris le dessus sur sa vie d’épouse et de mère de famille. Elle vivait la vie dorée des femmes d’expat avec villa et domesticité (son mari était directeur d’usines Nestlé). Lotti Latrous rencontre pourtant la misère en travaillant dans le bidonville d’Adjouffou, à Abidjan. Une révélation, et la naissance d’une vocation. «Mon âme s’est réveillée», dit-elle souvent en parlant de cette époque. Quand son mari est muté au Caire, elle choisit, avec l’accord des siens mais non sans déchirement, de rester dans le centre qu’elle a créé: l’Espoir. L’institution a grandi au fil des ans pour devenir une ONG de référence. Des milliers de démunis s’y font soigner gratuitement chaque année. Un orphelinat accueille 55 enfants atteints par le virus du sida. Depuis peu, elle finance aussi les traitements de quatre petits cancéreux. L’amour du prochain a primé sur le simple amour, racontet- elle dans ce beau documentaire, L’égoïste, diffusé en 2007. Deux ans après son titre de Suissesse de l’année. Des images fortes, où on la voit recueillir des malades du sida en fin de vie, parfois abandonnés dans des sacs en plastique parce qu’ils ont trop de diarrhées. Ou accompagner un enfant au bout de ses forces, qui s’en va sur une chanson d’Henri Dès... Aujourd’hui, Aziz, le mari de Lotti, la rejoint plusieurs mois par année en Afrique depuis qu’il a pris sa retraite. Leurs deux filles vivent en Suisse, l’aîné à Singapour. Il vient de leur donner un petit-fils. «J’espère qu’ils me pardonneront un jour de les avoir quittés», dit souvent cette femme au cœur d’or.